Basculer

Sa maison était devenue son tout. Son monde. C’était arrivé progressivement. D’abord Francis avait perdu son emploi. Il avait eu du mal au début à se retrouver dans le silence des pièces vides à longueur de journée. Il avait bien eu quelques entretiens d’embauche, mais aucun n’avait aboutit. De l’embonpoint, un visage terne, on le trouvait ennuyeux. Quand il marchait dans la rue, dans la queue à la boulangerie, les gens ne le voyaient pas. Il était quelconque, insignifiant. Ou du moins, c’est l’impression qu’il avait. Inutile de dire qu’il n’avait pas de compagne. Il avait connu une femme ou deux, relations fugaces qui s’étaient vite terminées. Il croyait lire le dédain, le mépris dans leurs yeux. Et plus il se sentait rejeté, plus il se renfermait sur lui même. Moins il allait vers les autres. Il redoutait de croiser qui que ce soit, car chaque personne lui renvoyait une image qu’il ne voulait pas voir, celle d’un homme qui n’est pas à la hauteur.

Quand il avait un emploi, c’était plus facile, il avait des tâches répétitives auxquelles se raccrocher, les échanges formatés avec les collègues le tranquillisaient. Une fois au chômage, il dû faire face à l’imprévu des journées vides, un inconnu qui lui demande son chemin, quelqu’un qui frappe à la porte, le téléphone qui sonne… Et la panique. Il finit par avoir peur de sortir, jusqu’à ce que, l’appréhension prenant le dessus, il ne mit plus un pied dehors, s’arrangeant pour tout se faire livrer.

Sa vie s’organisait autour des quatre pièces de son petit appartement. Sa journée se déroulait, d’illusion en illusion, dans ces pièces qui lui tenaient particulièrement à cœur. La salle de bain, carrelée de bleu sombre, était froide et austère. Il y passait tous les jours un temps fou en soins qui étaient devenus un rituel. Le moindre changement dans cet ordre établi, le parfum avant d’avoir passé le peigne, le tube de dentifrice arrivé à sa fin, le contrariait pour le reste de la journée. Il lui arrivait, de temps en temps, de s’asseoir sur le sol froid, tout en laissant ouvert le robinet du lavabo, et, en fermant les yeux, de s’imaginer dans la fraîcheur d’une forêt, au bord d’un ruisseau, assis sur la pierre. Il s’oubliait, jusqu’à ce qu’un bruit du dehors vienne le faire sursauter, le tire de sa rêverie et lui rappelle qu’il était déjà en retard pour prendre son petit-déjeuner.

La cuisine était rangée méticuleusement. Tous les matins il préparait son petit plateau, bol fumant, cuillère à droite, trois biscuits au chocolat noir et sa serviette bien pliée. Parfois il s’énervait, car dans les paquets, les biscuits venaient par vingt, conditionnés en petits paquets de quatre. A la fin de la boîte, il lui en manquait toujours un. Il aurait pu en prendre un dans le paquet suivant, mais alors il décalait tout, ce n’était plus ordonné, ça n’allait plus. Son menu était strictement établi : le lundi des coquillettes, le vendredi du poisson. Il se sentait rassuré de savoir ce qui l’attendait le lendemain.

Sa collection d’épices était rangée par ordre alphabétique, l’étiquette bien positionnée vers le devant. Régulièrement, il les prenait pour les respirer un par un et imaginer les pays d’où ils provenaient : mélange d’images vues à la télé, d’un peu de géographie apprise à l’école et de lieux communs, car bien sûr, il n’avais jamais voyagé. Dans la douceur de sa cuisine, il voyait le sable écrasé de chaleur, des femmes drapées de tuniques ocres, des tajines succulents. Dans sa rêverie, il arrivait que son regard se pose sur la fenêtre qui donnait sur la cour de l’école voisine, la peur le reprenait en entendant les enfants crier, le charme était rompu.

Quand il passait au salon, il avait l’impression de se connecter aux autres. Pas un grain de poussière ne traînait. La télé, astiquée, était devenue son unique ouverture sur le monde. Il lui arrivait, en l’allumant le matin, de dire bonjour au présentateur, comme on retrouve un ami à la machine à café. Il ne regardait que les programmes quotidiens, qui donnaient un rythme à sa journée. Finalement, quand il y pensait, il avait des journées bien remplies. De nombreux rendez-vous qu’il ne manquait sous aucun prétexte, avec des gens qu’il avait appris à connaître et avec qui il n’avait pas besoin de communiquer. Quand l’animateur s’adressait au téléspectateur, Francis se sentait spécial. Il souriait machinalement, touché par cette marque d’affection. Il préférait surtout les films du soir, en particulier ceux qui l’emportaient totalement et lui faisaient oublier, pendant une heure ou deux, qui il était.

La pièce qu’il aimait le plus c’était sa chambre, son nid, son refuge. Il aimait voir ses livres bien rangés, en piles égales sur les étagères le long du mur. Leur régularité l’apaisait. Dans la tiédeur du lit, il passait des heures à lire, à se prendre pour d’Artagnan ou Arsène Lupin. Ses nuits étaient habitées des rêves agréables où tout était possible : il prenait le train, il parlait aux gens, il avait un ami, il sortait. Mais ce qu’il préférait par dessus tout dans cette dernière pièce, c’est que chaque soir il s’endormait avec l’espoir. L’espoir d’un miracle. L’espoir de se réveiller dans la peau de quelqu’un d’autre.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre »)

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