La folle

Lumière. Noir. Lumière. Noir. Lumière. Noir. Sandra appuyait sur l’interrupteur tout en comptant dans sa tête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Maintenant elle pouvait éteindre. Logée au chaud sous la couette, il lui restait encore un rituel à accomplir. Elle retournait son oreiller, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Rassurée, enfin elle pouvait s’endormir.

Dans la journée, elle ne laissait rien transparaître. Tailleur noir ou gris, sans un pli, toujours impeccable, talons hauts, chignon serré, en clientèle ou au bureau, elle était l’image même du professionnalisme et de l’efficacité. On l’estimait pour ses compétences et son sérieux, on la consultait. Certains la trouvaient trop rigide, avec son bureau où, tout comme pour ses cheveux, rien ne dépassait. Ses collègues n’avaient pas été jusqu’à remarquer la précision avec laquelle elle posait son bloc notes, placé dans l’alignement exact de l’écran d’ordinateur. Le clavier, lui, devait être parfaitement parallèle au bord de la table. Au fil de la journée, elle les repositionnait constamment, au millimètres prés, comme ça elle était convaincue que rien ne viendrait perturber son travail.

S’ils savaient… S’ils savaient qu’elle avait de plus en plus de mal à suivre leurs conversations, préoccupée par une mèche qui s’était échappée de son chignon et qui venait remettre en question la symétrie de sa coiffure, se demandant si elle avait correctement verrouillé son ordinateur, luttant contre le besoin pressant d’aller vérifier.

S’ils savaient que le salut de sa journée dépendait du nombre de fois où elle avait tourné compulsivement la clé dans la serrure, ouvert le pommeau de douche, tourné son café. Tous les gestes quotidiens lui prenaient le double de temps. Elle se levait trois quart d’heure plus tôt, pour se donner le temps de tout vérifier, de tout compter. Une fois tous les rituels accomplis, elle était sûre que sa journée se déroulerait bien.

Ce soir le sommeil lui faisait faux-bond. Elle ne se souvenait pas vraiment du moment où ça avait commencé. Au départ, elle avait d’abord ressenti le besoin impérieux de toucher certains poteaux dans la rue, en marchant. Puis la superstition s’en était mêlée. « Si je ne marche pas sur cette plaque d’égout avant le passage du bus, je n’aurais pas d’augmentation ». Ce qui n’était qu’un jeu au départ s’était rapidement mué en anxiété permanente. Elle se rappelait certains détails, qui auraient du lui mettre la puce à l’oreille… Les fois où elle se relevait la nuit pour vérifier que le verrou était bien tiré ou que le gaz était bien fermé. D’abord une fois, puis plusieurs… Elle n’y avait pas prêté plus d’attention. « On n’est jamais trop prudent. » s’était-elle dit.

Et puis à un moment elle avait perdu le contrôle, l’angoisse était devenue trop forte. Elle savait que ses actes n’avaient aucun sens, mais elle n’arrivait pas à les arrêter. Elle avait basculé progressivement dans l’isolement. Elle n’invitait plus ses collègues chez elle, de peur de devoir renoncer à sa routine devant eux. Elle ne sortait plus non plus, les nouveaux endroits l’effrayaient, elle ne s’y sentait pas en sécurité.

Elle avait connu un garçon, ça avait duré quelques mois. Il dormait parfois chez elle, et au départ il avait semblé accepter ses bizarreries. La confiance s’installant, elle lui avait demandé de l’aider. Non pas à faire disparaître ses rituels, mais plutôt à les réaliser. Elle lui avait demandé d’aller s’assurer que les volets étaient bien baissés. Il y était allé sans faire de difficultés. Quand dix minutes plus tard, elle lui avait redemandé la même chose, il avait essayé de la raisonner :

– Je viens d’aller voir, ils sont fermés.

– Oui, mais tu es sûr que tu as bien vérifié ? On ne sait jamais, peut être qu’il sont entrouverts et que tu ne l’as pas vu dans la pénombre, tu imagines si quelqu’un entrait par là ?

Elle sentait qu’elle n’aurait pas dû insister, mais c’était plus fort qu’elle. Il n’avait plus rien dit, avait serré les dents et était allé jusqu’au volet, sans même prendre la peine de le regarder, juste pour qu’elle se taise. Le lendemain il était parti travailler et n’avait plus jamais donné de nouvelle.

Un jour, quelqu’un avait prononcé Le Mot. Ce mot qui l’avait frappé comme un uppercut en plein foie, lui coupant le souffle et la laissant sonnée. Elle était dans la rue, pressée, nerveuse, comme à chaque fois qu’elle devait quitter son domicile, son refuge. Bousculée par un type à la mine patibulaire qui lui avait jeté un regard assassin pour s’être trouvée sur son chemin, son sac était tombé, son contenu se répandant par terre. Elle avait ramassé ses affaires, les joues en feu, le cœur emballé et machinalement elle avait ouvert et refermé son sac. Un, deux, trois, quatre, cinq… Et c’est là qu’elle avait entendu un ouvrier dire : « Regarde-là la folle ! » Alors que son compagnon partait d’un rire moqueur.

Elle s’était arrêtée à la sixième fois. Le geste suspendu, oppressée, la honte l’envahissant à la pensée que des inconnus aient pu la surprendre comme ça. L’expression de leurs yeux s’était gravée dans sa mémoire, elle y avait lu du mépris, de la méchanceté. Et ce mot. Ce mot pire que tout, qui la classait dans la catégorie des cinglés, des détraqués. Ce mot qui la déshumanisait. Une aliénée, voilà ce qu’elle était pour ces hommes… Non, elle n’était pas folle… Elle avait peur. Et s’il arrivait malheur parce qu’elle n’avait pas bien verrouillé la porte ? Elle était convaincue qu’elle provoquerait un drame si elle ratait ne serait-ce qu’un tour de clé. Ses parents auraient un accident, son appartement prendrait feu… Elle le sentait. Elle savait que c’était ridicule, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. L’angoisse montait. Elle sentait toujours le regard des deux hommes sur elle. Elle avait ouvert et refermé deux fois son sac, sept, huit, le plus rapidement possible et s’était enfuie en courant.

Bien au chaud, calée contre l’oreiller, le souvenir de ce moment lui faisait encore mal. Elle ouvrit et referma les paupières. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Et s’endormit. 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture En roue libre. )

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2 réflexions sur “La folle

  1. Bonjour, je suis filamots, et je réponds comme ceci pour être avertie de tes écrits. Celui-ci est vraiment très très bien décrit sur ces Tocs que grâce aux médias nous arrivons à non pas comprendre, mais connaître. Je ne connaissais pas ces troubles. La personne en souffre tellement et le mot folie est si vite prononcé. Les autres humains nous implacables bien souvent dans leur jugement. Bravo pour cet atelier et merci pour ta visite chez moi. Je n’ai pas de case pour être avertie des nouveaux articles émis. C’est dommage, car avec mon adresse liée à mon blog, tout se perd dans l’autre adresse. Tant pis, je m’inscrirai tout de même avec mon blog filamots.

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