La fuite

Assise dans le bus, rien ne la trahissait. Ni son regard absent, fixant le vide ; les autres passagers ne voyaient qu’une jeune fille perdue dans ses pensées. Ni le vague sourire formé par ses lèvres. Elle était ailleurs. Elle avait rejoint le monde de ses chimères pour oublier le gris et le froid de son quotidien vide de sens. C’était tellement mieux, ce qu’il se passait dans ses yeux, dans sa tête. Elle avait la capacité de faire abstraction de tout ce qui l’entourait : le bus disparaissait, les usagers se transformaient en ombres grises et informes. Elle laissait la réalité s’évanouir au profit des créatures qui peuplaient son monde intérieur. Elle rêvait les yeux ouverts. Sans bouger, elle évoluait dans une réalité différente, une réalité qu’elle construisait de toute pièce : d’autres lieux, d’autres occupations, un autre destin… Et cet autre qu’elle s’était imaginé, fait pour elle, et qu’elle retrouvait dans ses rêveries à la première occasion. Elle composait le scénario de sa vie, écrivant les dialogues, allant jusqu’à ajuster la lumière tombant sur les visages…

Quelle importance si elle saisissait la moindre chance de fuir dans son monde parallèle, grappillant quelques minutes à la pause café, en marchant dans la rue… Ça lui arrivait de bousculer quelques passants, et alors ? Ça existe les étourdis…Elle se transformait en fantôme, hantant les couloirs et les rues. Là, sans être là.

Quelle importance si sa réalité n’existait que dans sa tête, invisible aux yeux des autres, intangible… mais tellement concrète dans son cœur. Les sentiments qu’elle ressentait, eux, étaient bien réels. Surtout celui qui venait lui oppresser la poitrine lorsqu’elle devait revenir à la réalité.

Quelle importance si le réel n’existait plus que derrière ses paupières ? Si les limites devenaient confuses? Quelle importance si elle était en train de perdre pied, si son esprit partait de plus en plus à la dérive ?

Elle oubliait les nécessités de la vie, trop pressée de rejoindre l’Autre, dans la douceur de ses illusions. Elle était si fatiguée. Épuisée de vivre deux vies parallèles, brisée par l’effort fait pour rouvrir les yeux, exténuée de ne jamais pouvoir toucher ces images si vivantes et pourtant immatérielles. Si seulement elle pouvait oublier complètement la réalité insipide… Des événements qui n’avaient jamais existé tapissaient sa mémoire, coulaient dans ses veines. Parfois son cœur sautait de joie au souvenir d’un baiser échangé, d’une main frôlée, d’un regard complice… juste avant de prendre comme une balle en pleine poitrine, le moment où elle réalisait que rien n’était arrivé.

Elle regardait maintenant les gens à côté d’elle dans le bus, les vitrines qui défilaient. Le doute s’immisça, elle fronça les sourcils et secoua la tête pour se sortir de cette vision de bus et de visages mornes. Sans succès… Ah, non, elle était du côté insipide. Elle soupira… Si elle se débrouillait bien, un jour elle ne reviendrait plus.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 23/04/2013)

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