L’oiseau et la forêt

Le vent soufflait et faisait vibrer ses plumes. La douceur de l’air portait les effluves qui s’échappaient de la forêt se déroulant au dessous de lui. Le tapis bosselé vert sombre faisait parfois place à des clairières dentelées d’ombre et de lumière. Il planait, se laissant porter par les courants, comme au ralenti, confiant au hasard le soin de lui emplir les yeux et le bec de mille sensations : intenses arômes des fleurs épanouies, senteurs de terre humide et de champignons, éclats d’émeraudes et de saphir… Il se régalait.

Puis son esprit facétieux reprenait le dessus, il plongeait en piqué, jouissant de la sensation d’accélération. Il attendait le dernier moment pour redresser son vol et frôlait les feuilles du bout de ses ailes, sentant dans son cœur ce mélange si particulier de plaisir, d’ivresse et de peur. Quand il survolait le lac, il aimait observer son image filant à toute vitesse. Ses couleurs étaient chatoyantes :  bleu-cobalt aux reflets dorés, une collerette pourpre marquait son cou gracile, et quelques plumes de jade venaient border ses ailes. Tout son corps miroitait à la surface, teintant les vaguelettes de couleurs changeantes.

Quand la faim le tenaillait, il rejoignait ses congénères dans des arbres aux longues branches noueuses, chargées de fruits écarlates et prêts à éclater. Il se régalait de leur chair ferme et juteuse avant de finir par les graines, sa partie préférée. Il en profitait pour piailler avec ses amis. Comme sur le marché, ou à la criée, c’est celui qui chantait le plus fort qui se faisait entendre. Ses repas se passaient donc dans la cacophonie la plus totale.

Une fois repus, ils partaient dans des courses effrénées. C’était à celui qui arriverait le premier au pied de la montagne bleue, à celui qui percerait le nuage de brume avant tous les autres. Le vainqueur se trouvait entouré par la nuée de participants, tous hurlants leur déception, mais beaux joueurs.

Quand la fatigue se faisait sentir, notre oiseau choisissait avec soin la branche où se poser. Toujours un endroit différent, choisi en fonction des fleurs et de leurs couleurs : du rose au violet, en passant par l’ambre. En s’éveillant à l’aube, le lendemain matin, il verrait leurs boutons éclore dans les premières lueurs de l’aurore.

Pour le moment, il poursuivait son vol qui était devenu sinueux pour slalomer entre les arbres. Il remonta une nouvelle fois au dessus de la forêt, maintenant nimbée des reflets dorés de la fin du jour. Il ferma les yeux tout au plaisir de se sentir glisser dans le vent… Un claquement retentit, une porte venait de se refermer.

Samy ouvrit les yeux, ses pupilles se rétrécissant pour s’adapter à la lumière et à la soudaine réalité de sa situation. Samy a douze ans, il est paraplégique. Sanglé dans son fauteuil, on l’a installé devant la fenêtre, le regard dirigé vers les arbres. L’infirmière en entrant a laissé la lourde porte retomber sans la retenir. C’est l’heure de ses soins. 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 26/06/2013)

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14 réflexions sur “L’oiseau et la forêt

  1. Je découvre ce site et surtout ce billet, affiché fièrement en tête de liste. Je trouve cette histoire touchante, les mots, la description, tout y est, on se voit voler et goûter aux fleurs, la chute est drue est amère, c’est comme si on ressentait cette lourde porte se refermer sur notre visage, attristé par ces derniers mots. Bravo 🙂

  2. J’aime beaucoup la manière dont tu décris actions et émotions, c’est très touchant. La fin est peut-être un peu abrupte, mais ce n’est pas choquant.
    Tu écris depuis longtemps ? quel type de texte ?
    bonne soirée !

    • Merci beaucoup! J’écris depuis quelques années, mais un peu plus sérieusement depuis une dizaine de mois. Je travaille sur les petits textes que tu vois ici, j’ai une nouvelle en cours et un roman que j’espère bien finir rapidement 🙂 J’aime bien ta page, j’espère bien pouvoir lire Malvenn en entier un jour:)

      • Merci aussi ?
        de quoi il parle ton roman ?
        Pour Malvenn, je mettrais sans doute d’autres extraits, mais je vais aussi essayer de le publier, on ne sait jamais ! il faut croiser les doigts !

  3. J’aime beaucoup cette nouvelle ainsi que votre style d’écriture. Que se soit dans la description, les rythmes ou les mots choisis. Quand au texte, il est empreint d’une profondeur et d’une beauté qui m’a réellement touchée malgré la dureté de la fin.
    Bravo et bonne chance… Kimmie.

  4. Entre deux demi-journées, une reposante promenade en forêt dont la fin amère ramène brusquement à la réalité.
    Des titres des articles, c’est celui-ci qui m’a attiré, et j’en suis heureuse. C’était tout à fait le genre de texte que j’avais envie de lire avant de retourner en cours… 😉
    Tu écris vraiment de façon limpide, et j’avais l’impression de voler aux côtés de cet oiseau… Merci pour ce moment agréable que nous offre ton texte. 🙂

  5. Comme l’a dit « girlkissedbyfire » : C’est très joli, très bien, mais la chute à partir de la deuxième phrase du dernier paragraphe exactement est trop brusque (la preuve elle est exacte). Le style change trop soudainement. Ca fait intrus, deux textes collés sans rapport. Dommage. Mais j’aime bien toute la partie sur l’oiseau jusqu’à ce qu’il commence à se réveiller. Je sais ce qu’il te faut : Une transition .

    • Bonsoir Vincent et merci pour ton commentaire 🙂 La différence de ton entre le texte et le paragraphe de fin est un parti pris, un choix délibéré. Pour moi la construction du texte vient faire écho au contenu. Le côté abrupt du changement de ton correspond au claquement de la porte et la « violence » entre les deux correspond à la terrible situation du garçon. L’idée est de donner du relief à la lecture, de placer le lecteur dans la même situation que Samy : La douceur d’un rêve et le retour brutal à la réalité. Mais je conçois que ça ne peut pas plaire à tout le monde 😉

  6. Bonjour, je viens de lire quelques textes et suis heureuse de découvrir une belle plume ! Tous mes encouragements pour poursuivre dans la voie de l’écriture 🙂

    Je préfère profiter de ces lectures sans spécialement faire de suggestion ou autre remarque – à moins que ce ne soit souhaité ? -, mais là je ne peux m’empêcher de rebondir sur ce que dit Vincent : pour moi ce n’est pas une transition qui manque, mais plutôt que les informations soient distillées de façon moins « utilitaire » après. Je ne sais pas si je m’exprime très clairement, peut-être ce petit remaniement illustrera-t-il mieux ma pensée :

    Samy ouvrit les yeux, ses pupilles se rétrécissant pour s’adapter à la lumière et à la soudaine réalité de sa situation. Sanglé dans son fauteuil roulant, l’enfant est installé devant la fenêtre, le regard dirigé vers les arbres. L’infirmière en entrant a laissé la lourde porte retomber sans la retenir. C’est l’heure de ses soins.

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