Ramzan – Un conte moderne

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Il était une fois, dans une région battue par les vents, connue pour sa pluie et son ciel chargé, un petit garçon du nom de Ramzan. Ses cheveux noirs, sa peau brune, ses grands yeux clairs et craintifs, tout chez lui trahissait l’exotisme de ses origines. Il était arrivé dans ce pays de bruine et de brouillard au terme d’un long voyage, de semi-remorque en passeurs, de fuites dans la nuit en longues heures d’attente, caché.

Il avait appris à se mouvoir dans l’ombre des autres, à se déplacer sans se faire remarquer. Et aujourd’hui, il se retrouvait face à la mer, ultime barrière qui semblait infranchissable. Dans cette ville qui avait comme un air de bout du monde, il se demandait ce qu’il devait faire, par où il devait continuer.

Inutile de rester planté là de toute façon. Il s’enfonça dans une zone pavillonnaire. Les petites maisons se ressemblaient toutes, blanches, entourées de petits jardins soignés. Ramzan observait ces habitations, si différentes de celles dans lesquelles il avait vécu jusque là. Pas de terre dans les rues, pas d’impact de balle dans les murs, pas de ruine. Il les trouvait fabuleuses et se laissait aller parfois à imaginer les gens très riches qui devaient les habiter.

La pluie s’intensifiait, les mèches noires de ses cheveux commençaient à coller sur son front. Ses vêtements usés ne lui étaient pas d’une grande utilité. Quand il vit une porte de garage mal fermée, il se posta en observation et, après s’être assuré qu’il n’y avait aucun mouvement dans la maison, il entra pour se mettre à l’abri. L’esprit aux aguets, il passa du garage à la cuisine. Il y faisait chaud, et sur la table au milieu de la pièce, quelqu’un avait préparé le déjeuner. Trois assiettes, dont une au Mickey enthousiaste sur fond de couleurs vives qui l’attira instantanément. Il s’approcha de la table et prit place devant l’assiette. Il laissa passer quelques secondes, de peur que le charme se rompt, de se réveiller, tandis que ses yeux dévoraient la tarte : toute dorée sur le dessus et sur la tranche apparaissaient plusieurs couleurs comme autant d’ingrédients savoureux qui devaient la composer. Il entama la part. Timidement d’abord, à petites bouchées, puis goulûment. Il n’avait rien mangé de vraiment solide depuis deux jours. En cinq minutes il ne resta plus rien. Il poussa un soupir de contentement et continua l’exploration de la maison. Ses pieds avaient laissé de grosses traces boueuses sur le carrelage propre, mais il ne s’en était pas rendu compte.

Derrière une porte, il trouva la lingerie. Il pénétra dans la moiteur de l’air saturé d’adoucissant et laissa glisser ses mains dans le linge propre. Il attrapa un jean, qu’il plaça devant lui, mais le bas des jambes traînait par terre. Il trouva ensuite un pantalon de costume noir qu’il jugea trop fin. Son choix se porta finalement sur un pantalon de sport, molletonné, mais surtout à sa taille. Il retira son pantalon trempé pour enfiler le jogging.

Ramzan se sentait mieux. Il commençait à se réchauffer et s’enhardit à poursuivre la visite de la maison. Il grimpa l’escalier de bois blond et se retrouva à l’étage. A gauche se trouvait une chambre d’adulte. Il ouvrit la porte de droite. Une chambre toute rose lui apparut, regorgeant de jouets, de peluches et de livres. Il examina un gros ours brun avant de se diriger vers la bibliothèque. Il choisit le livre qui contenait le plus d’images et alla s’installer sur le lit, enroulé dans la couette. Pas longtemps, pensa-t-il.

Zoé entra la première dans la maison, suivie de ses parents. La petite balade qu’ils avaient fait le long de la plage lui avait donné très faim et elle avait hâte de manger la tourte de sa maman, son plat préféré. Elle s’arrêta au seuil de la cuisine, interloquée, détaillant les traces de petits pieds noirs sur le sol parfaitement blanc. Maman allait être en colère, Zoé osait à peine avancer. Elle s’approcha finalement de la table, pour s’apercevoir que son assiette préférée était vide. Ses parents déjà la suivaient dans la maison, et déjà elle entendait l’inquiétude dans leurs voix :

– Pierre ! Quelqu’un est entré dans la maison ! Zoé, viens ici !

– Maman ! Quelqu’un a mangé ma part…

Zoé ne bougeait pas, fixant Mickey souriant dans les miettes de tourte.

– C’est bizarre quand même, dit Pierre. Regarde les traces par terre, elles sont toutes petites. Et à part l’assiette de Zoé tout semble intact. L’ipad se trouve toujours sur le comptoir, là où tu l’avais laissé…

– On devrait appeler la police…

Marion se tenait debout, sans bouger, se tenant les bras, s’attendant à voir quelqu’un sauter de l’ombre à tout moment.

Zoé se désintéressa de la conversation des grands, ils étaient trop occupés à essayer de comprendre pour faire attention à elle, et le déjeuner semblait définitivement compromis. Elle allait mener l’enquête. Elle passa par le salon, mais rien n’avait bougé. Brusquement son cœur se serra. Et si l’intrus était allé dans sa chambre ? Et si, non-content de lui avoir mangé sa tarte, il lui avait pris son ours ? Il était hors de question qu’elle se laisse faire ! Elle retira ses chaussures, et monta l’escalier silencieusement, de ses petits pas de chat en chaussettes. Son cœur sauta à nouveau dans sa poitrine. La porte de sa chambre était ouverte, elle était sûre de l’avoir fermée, Maman la grondait toujours quand elle ne le faisait pas. Elle s’approcha de la porte et passa doucement la tête à l’intérieur. Son regard se posa, soulagé, sur l’ours brun qui lui lançait son regard bienveillant depuis la moquette beige. Mieux valait quand même faire une inspection minutieuse de sa chambre, on ne sait jamais. Les poupées, son petit bureau, ses baskets sur le sol… Le lit ! Sa couette rose formait une grosse boule tout contre le radiateur. Elle s’approcha le cœur battant. D’abord elle vit le livre ouvert sur l’histoire des éléphants aviateurs, il avait glissé et était prêt à tomber du lit. Puis elle aperçut une petite tête aux cheveux noirs et un visage sereinement plongé dans un sommeil profond.

Zoé s’approcha encore plus. Se penchant au-dessus du petit garçon, son visage le touchant presque, toute à la curiosité innocente de le trouver là. Elle avait complètement oublié l’incongruité de sa présence dans son lit. Sa jambe se retrouva contre le livre, qui tomba d’un choc sourd sur le sol. Ramzan ouvrit les yeux et les braqua sur Zoé. D’un mouvement agile, il sauta hors du lit, son regard fit le tour de la chambre à la recherche d’une issue, mais la petite fille aux boucles d’or comme le soleil se tenait entre la porte et lui. L’analyse de sa situation ne lui avait pris qu’un quart de seconde. Il se laissa tomber sur le sol et se glissa sous le lit, le seul abri temporaire qui lui permettait de gagner un peu de temps et de réfléchir.

Dans la cuisine, les parents de Zoé venaient de s’interrompre, surpris par le bruit qui venait de l’étage.

– Où est Zoé ? Zoé ?!…

La panique transparaissait dans la voix de Marion, le couple se précipita dans les escaliers. Dans la chambre, Ramzan retenait son souffle tandis que le regard de la petite fille passait du lit à la porte en allers-retour qui venaient rythmer ses pensées. Elle se décida, attrapa le gros ours, s’assit sur le lit serrant très fort la peluche et planta son pouce dans sa bouche. Elle essaya de prendre son air le plus innocent possible alors que ses parents arrivaient à la porte.

– Tu es là ! Tu nous as fait peur !

Les deux adultes détaillaient la chambre, mais tout semblait en place.

– Tu restes là Zoé. Tu ne bouges pas tant que papa et maman n’ont pas fini de tout vérifier en bas.

La petite fille hocha docilement la tête et les entendit passer dans la chambre d’à côté. Leurs voix étouffées lui parvenaient, mais bientôt elle les entendit redescendre. Zoé se leva et se mit à genou, baissant la tête pour voir sous le lit. Ramzan était là, immobile, ses deux yeux clairs brillants dans la pénombre de la literie. Il vit le visage dans son cadre doré s’illuminer d’un sourire et la petite main se tendre vers lui. Il hésita puis se décida à sortir de dessous le lit. Il se releva doucement, craintif. Ils se tenaient debout, l’un en face de l’autre, s’observant. Zoé plaça un doigt sur ses lèvres. Une boule de peluche s’était accrochée aux cheveux du petit garçon

Ils se découvraient. Ramzan avait croisé d’autres enfants durant son voyage, mais jamais comme Zoé. Elle le regardait en souriant, ses yeux étaient francs, il n’y retrouvait pas la méfiance et la peur auxquels il était habitué d’habitude. Avec ses longues mèches si bien coiffées, son sourire et ses jolies petites dents blanches, elle ressemblait à une fée.

Zoé était fascinée par les yeux clairs de Ramzan. Avec ses habits délavés et poussiéreux, et ses cheveux plus noirs que le chat de la voisine, il ressemblait à un prince déguisé en mendiant. En tout cas, elle le cacherait jusqu’à ce qu’elle ait fini de mener l’enquête, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé de quel pays il devait sûrement être le roi.

Il était temps de passer à l’action. Zoé se dirigea vers l’armoire située derrière la porte. Depuis toujours c’était son refuge. Elle avait l’habitude de s’y réfugier pour lire à la lueur d’une lampe de poche. Elle poussa sa grosse caisse à jouets pour avoir le plus d’espace possible. Il y avait déjà un gros oreiller appuyé contre le mur, là où elle s’adossait d’habitude. Elle le remit en place puis elle alla chercher deux duvets qu’elle utilisait quand ses amies venaient dormir chez elle. Elle en étala un sur le sol et laissa l’autre à disposition sur le côté. Ramzan l’observait, curieux et un peu perdu. Elle lui prépara la lampe de poche sous l’oreiller, posa le livre qui était tombé sur le sol au pied du lit improvisé et ajouta la touche finale : le gros ours brun qui lui tiendrait compagnie quand elle ne pourrait pas rester avec lui.

Elle poussa le garçon doucement vers le placard. Il prit place sur le duvet, au fond de la penderie. Il sentait les vêtements frôler le dessus de sa tête. Il régnait une odeur, mélange de renfermé et d’antimite. Tous les sons étaient assourdis dans ce cocon de tissus. Il se sentait en sécurité.

– Comment tu t’appelles ?

La voix de Zoé le prit au dépourvu. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui parle et ce qu’il avait entendu ressemblait à une succession de jolies notes cristallines mais énigmatiques. Il la regarda, intrigué. Zoé fronça les sourcils et essaya de se remémorer tout ce qu’elle avait vu dans les dessins animés. Elle pointa son doigt vers elle, tout en répétant plusieurs fois son prénom. Puis elle pointa le doigt vers Ramzan. Il la regardait toujours, ses yeux fouillant dans les siens à la recherche d’une explication. Elle recommença l’opération.

– Ramzan…

Il avait parlé tout bas, comme effrayé de rompre le charme en parlant, mais rapidement, tout à la joie d’avoir compris la petite fille.

Zoé répéta « Ramzan » très sérieusement, en s’appliquant. Alors il sourit pour la première fois et laissa couler le flot des mots qu’il contenait depuis si longtemps. Zoé riait de ces mots bizarres qui sortaient de sa bouche et qui ressemblaient à des incantations mystérieuses. C’est sûr, il devait être aussi magicien. A force de gestes, de mimes et de mots exagérément articulés, ils comprirent qu’ils avaient le même âge. Une complicité profonde et naturelle commençait à se former, celle née du secret partagé, celle de l’ami qu’on devine instantanément. A bout de mots, Zoé s’installa à côté de lui et, coupés du monde, ils reprirent le livre que Ramzan avait commencé. Leurs mains voyageaient sur les pages, se montrant des illustrations, les commentant, les deux enfants riaient quand leurs regards se croisaient. Le garçon pointait ses animaux préférés : le tigre pour sa bravoure et sa force, l’éléphant pour sa sagesse, le chien pour sa fidélité. Par les valeurs qui lui tenaient à cœur, il voulait lui montrer qu’il était digne de la confiance qu’elle lui accordait. Zoé comprenait tout : Dans son royaume des mille et une nuits, Ramzan possédait toutes sortes d’animaux, certains très féroces, qu’il avait capturés lui même et qu’il avait apprivoisés. Il les soignait, les aimait à l’égal de ses frères et ils l’entouraient lorsqu’il régnait sur son trône. Zoé le regardait avec des yeux remplis d’admiration. A son tour, la petite fille lui montrait les dauphins, les chats, les oiseaux. Ramzan devinait que la petite fille avait un don pour parler aux animaux, d’ailleurs avec sa jolie voix mélodieuse, elle devait s’adresser à lui dans le langage des oiseaux. Il en était persuadé, dans ce pays si différent du sien, les enfants devaient apprendre à parler le chant des animaux dès leur plus jeune âge. Il en était sûr, avec son intelligence et son savoir, Zoé était sa bonne fée.

Ils furent interrompus par la maman de Zoé, qui, du bas de l’escalier, l’appelait pour le dîner. Elle se faufila du placard en enfilant sa robe de chambre épaisse, aux grandes poches. Durant tout le repas, elle s’arrangea pour y glisser des bouts de pain et de gruyère, il ne fallait pas laisser son prince sans manger. Quand elle remonta, Ramzan se jeta sur la nourriture. Zoé était fière de voir qu’il appréciait sa nourriture, mais elle regretta de ne pas en avoir pris plus. Elle attendit qu’il ait fini de manger pour refermer la porte du placard, sa mère venait toujours l’embrasser avant qu’elle s’endorme, il ne fallait pas qu’elle le voit. Avant que la porte ne se referme complètement, elle plaça de nouveau un doigt sur sa bouche, tandis que de son autre main elle lui disait au-revoir. Elle l’entendit lui murmurer quelque-chose, à quoi elle répondit :

– Bonne nuit Ramzan !

La période se prêtait bien à leur amitié naissante. Les vacances de noël venaient à peine de commencer et Zoé restait à la maison, gardée par sa grand-maman, une petite mamie-gâteau aux cheveux blancs comme neige et dont la légère surdité allait bien arranger les deux enfants.

Les jours qui suivirent, la petite fille passa tout son temps auprès de Ramzan. Avant de descendre le matin, elle s’assurait qu’il allait bien, enfoui sous le duvet dans le placard. Au petit déjeuner, elle glissait des cookies tous chauds au fond de ses poches dès que grand-maman avait le dos tourné. Le reste du temps, elle se promenait constamment avec son petit sac à dos rose qu’elle remplissait discrètement de bonbons, de madeleines, de gâteaux apéritif et de bouteilles de soda. Elle ne choisissait que le meilleur pour cet invité de marque qui devait être habitué aux repas luxueux des palais. Sa vie était devenue une véritable aventure. Tel un agent secret, elle se glissait le long des murs, le long des portes, passait comme une ombre dans le dos de la vieille dame, son cœur battant à tout rompre de peur de se faire prendre. Elle faisait le guet pendant que Ramzan utilisait les toilettes et occupait sa grand-mère pendant qu’il était dans la salle de bains. Ils passaient le maximum de temps ensemble, apprenant à se connaître, au travers des gestes, des dessins et des livres. Elle apprit le nom du pays dont elle l’imaginait le roi, à compter dans sa langue aux accents caverneux. Elle était sûre que ça lui serait utile si un jour il l’emmenait dans son château à l’autre bout du monde.

Ramzan savait maintenant où il se trouvait sur la carte de France (même ça ne voulait pas dire grand chose pour lui), il apprit à dessiner des licornes et Zoé lui enseigna à dire « merde ». Il adorait la voir éclater de rire à chaque fois qu’il prononçait ce mot et voir ses yeux s’illuminer. Il était persuadé qu’il s’agissait d’un mot secret et magique à n’utiliser qu’en cas d’urgence. Ils s’étaient inventé un langage propre fait de signes et de mots balbutiés dans une langue inconnue.

Tout se passa sans accroc jusqu’au week-end. Les parents de Zoé vinrent relayer Grand-maman et la petite fille avait du mal à surveiller les allées et venues de deux adultes en permanence.

Maman avait la vilaine habitude de marcher constamment en chaussettes, on ne l’entendait pas arriver. La porte s’ouvrit dans leur dos alors que les deux enfants avaient le visage collé à la fenêtre, étudiant les dessins harmonieux du givre sur la vitre.

– Zoé ! C’est qui ce garçon ?

Les deux enfants s’étaient retournés d’un seul mouvement d’une parfaite harmonie. Le visage de Ramzan s’était transformé. On y lisait la peur, la panique même. Marion s’était déjà avancée dans la pièce et elle fixait maintenant le placard grand ouvert sur les duvets en boule, les miettes de gâteaux et les bouteilles vides. Son regard incrédule passa sur les deux enfants, sa bouche s’ouvrant et se refermant comme un poisson manquant d’air, puis finalement :

– Pierre !!! Viens vite !

Le père de Zoé monta en un clin d’œil.

– Regarde !

Sa main passait du petit garçon, qui portait le jogging de sa fille, au placard dans un mouvement nerveux. Elle put enfin articuler :

– D’où il sort ce gamin ? Tu le connais toi ? Zoé ?

– C’est mon ami maman…

Elle se tourna vers le garçon :

– Tu habites dans le quartier ? Comment s’appellent tes parents ?

Ramzan regardait la maman de Zoé. Le visage rouge d’énervement, le rythme saccadé de sa voix, ses gestes brusques, aucun doute, elle était en colère. Il se sentait impuissant. Impuissant à comprendre les mots saugrenus qui semblaient s’adresser à lui, à pouvoir s’expliquer. Il s’en voulait d’avoir si peu étudié le langage des oiseaux de Zoé. La petite fille vint à son secours :

– Il s’appelle Ramzan et il ne parle pas français, maman ! Il vient d’un pays très loin.

La colère contenue de Marion explosa avec cette dernière phrase.

– Quoi ?! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Zoé, ça suffit maintenant, explique-toi ! Qui est ce garçon ? Ne me dis pas qu’il a dormi ici ! On va le ramener d’où il vient, et toi, jeune fille, tu es punie ! Plus de copine, plus de télé, plus d’Ipad jusqu’à nouvel ordre !

Zoé ne répondait pas. Son visage se contractait de plus en plus et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

  • Merde !

L’expression était sortie automatiquement de la bouche de Ramzan quand il avait vu Zoé pleurer, tous les regards s’étaient tournés vers lui. Le moment lui avait semblé propice pour utiliser le mot magique. La petite fille le regarda et, au travers de ses larmes, il vit un timide sourire renaître. La magie a un peu marché, pensa t-il, il n’avait pas dû bien prononcer le mot, il ferait mieux la prochaine fois. Malgré son emportement, Marion nota la complicité des deux enfants, leurs sourires partagés, leurs yeux confiants.

– Maman, on ne peut pas l’abandonner ! Il ne connaît personne ici, on doit l’aider…

Tout en parlant, Zoé était allée chercher l’atlas qu’elle ouvrit à la page de la mappemonde. Elle planta résolument son doigt dans un coin du Moyen-Orient.

– Tu vois, il vient de là Ramzan. Dans son pays, il est prince. Il avait plein d’animaux avec lui quand il était dans son palais, même des tigres ! Mais maintenant il ne peut plus y retourner, on lui veut du mal car on ne veut pas qu’il devienne roi. Comment il va faire ?

Au travers des élucubrations de Zoé, Pierre commençait à entrevoir la vérité. Dans cette région, point de passage vers l’Angleterre, les gens cherchant une vie meilleure venaient souvent s’échouer sur la plage, dans les rues, à leurs portes. Il posa une main apaisante sur l’épaule de sa femme et de sa voix posée s’adressa à la petite fille :

– Zoé, tu ne comprends pas. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas rester là. Il faut respecter la loi…

Zoé tourna un visage plissé de colère vers ses parents.

– Mais c’est mon ami ! Je lui ai promis que je le protégerai ! Il a personne ! Pourquoi on devrait le laisser tout seul et pourquoi il n’a pas le droit de rester avec son amie ?

Les larmes coulaient de nouveau et elle était parcourue de soubresauts provoqués par ses hoquets. Son père poussa un long soupir.

– Écoute Zoé, il est tard… On va se calmer, on va aller se coucher et on en reparlera demain matin. Pour ce soir Ramzan va dormir dans le canapé. Il sera mieux installé que dans le placard.

Zoé n’avait pas voulu quitter le garçon, et au moment de se dire bonne nuit, ses parents avaient dû se fâcher pour qu’elle se couche dans son lit et éteigne la lumière, le visage ravagé par les larmes. Au matin, ils la trouvèrent dans le canapé, pelotonnée contre Ramzan. Ils ne les dérangèrent pas et continuèrent la conversation qu’ils avaient commencé la veille jusque tard dans la nuit.

Une heure plus tard, les enfants s’éveillèrent, de ces réveils difficiles et douloureux quand on se souvient que quelque chose s’est brisé. Les parents attendaient dans la cuisine, le petit déjeuner emplissait l’air d’une odeur sucrée et chaude. C’est Pierre qui prit la parole :

– Asseyez-vous les enfants…

Zoé se mit à table et d’un signe de tête indiqua à Ramzan la place à côté de la sienne.

– On a beaucoup parlé cette nuit. On pense qu’il y a peut être une solution, mais je ne veux pas que tu te fasses d’illusion Zoé. Il y a de grandes chances pour que Ramzan ne puisse pas rester ici.

– Mais papa…

– Zoé ! … Nous allons contacter le centre d’accueil des demandeurs d’asile. Ce sont des gens qui s’occupent des adultes et des enfants qui ne peuvent pas rentrer dans leur pays. Peut être qu’il pourront aider Ramzan. Mais tu dois te préparer à ce qu’il soit renvoyé dans sa famille, Zoé.

La petite fille regardait son père sans vraiment comprendre .

– Mais il va où Ramzan alors ?

– Les gens du centre vont chercher sa famille, ils vont vérifier son histoire et ils décideront si c’est mieux pour lui de vivre ici ou de repartir dans son pays. En attendant de savoir, il peut rester ici, mais il dormira dans le bureau…

La petite fille avait sauté de sa chaise, elle se balançait d’un pied sur l’autre devant son père, les yeux brillants.

– C’est vrai ? Il peut rester ici ?

– Oui, mais attention Zoé, seulement le temps que tout soit régularisé et que le centre le prenne en charge.

La petite fille se jeta au cou de son père. Ramzan ne comprenait pas bien ce qu’il se passait. Devant lui s’étalaient les croissants, les pains au chocolat, le lait, les confitures et le beurre. Il n’osait toucher à rien, il sentait que ce n’était pas le moment. Mais il voyait le visage de Zoé, rayonnant de joie et ça lui réchauffait le cœur. Zoé lâcha son père pour venir serrer le garçon dans ses bras. Marion et Pierre souriaient malgré une trace d’inquiétude sur la nature des jours à venir.

C’est là que commença véritablement le conte de Ramzan. Il fut déterminé que l’enfant ne pouvait pas rentrer dans son pays. Et comme il ne lui restait aucune famille, il fut placé dans une famille d’accueil de la ville. Pierre suivit l’affaire de près et se débrouilla pour que le garçon soit inscrit dans la même école que Zoé, ils se retrouvèrent dans la même classe. C’est ainsi que débuta l’histoire de deux meilleurs amis, de deux enfants qui, de leur innocence, surent voir ce qui les rapprochaient dans leurs dissemblances, et apprécièrent la richesse et le merveilleux de leurs différences. 

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6 réflexions sur “Ramzan – Un conte moderne

  1. Ah! Le monde merveilleux de l’enfance, innocence, spontanéité, sincérité…Merci pour ce joli moment passé à la lecture de quelques uns de vos textes.

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