Les petits papiers

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Le soleil donne dans la grande baie vitrée, ensoleillant le salon. Un canapé de cuir fauve sur le parquet de bois brut, des lampes choisies dans les teintes de beige, de rouge et d’orange et une immense bibliothèque qui couvre l’intégralité du mur du fond. L’ensemble donne une sensation d’espace, de lumière et de chaleur. De confort. Sur le mur donnant sur la cuisine, se trouve un grand cadre. Un couple trentenaire rayonnant, sur un cliché noir et blanc. Les variations de gris viennent contrebalancer parfaitement les couleurs du séjour. On pourrait se croire dans l’une de ces maisons que l’on voit souvent à la télé, de celles qu’on donne en exemple, où chaque objet a été choisi avec soin, avec goût. On pourrait… Si ce n’était toutes ces petites tâches de couleurs qui viennent étoiler les meubles, les portes, les ustensiles, qui dansent à chaque fois qu’une fenêtre s’ouvre et qui viennent briser la perfection du décor.

Céline a quarante-sept ans, elle ouvre les yeux, réveillée par la sonnerie stridente du réveil. Sa main s’abat machinalement sur l’appareil qui s’arrête instantanément. Elle peine à garder les yeux ouverts, à tâtons elle cherche l’interrupteur de la lampe de chevet. La lumière s’allume, lui agressant les yeux. Son regard, encore embrumé, tombe sur un premier carré de couleur : « Je commence plus tôt ce matin, je suis parti travailler ». Après un rapide froncement de sourcils, elle se rappelle… « ah oui, c’est vrai… ». Du bout des doigts, elle prend un deuxième petit papier sur la table de nuit, elle l’écoute se décoller doucement. Elle le garde précieusement dans sa main : C’est la liste des choses qu’elle a à faire. Elle la parcourt rapidement des yeux, un peu hésitante, puis se lève.

Elle doit passer par le salon pour rejoindre la salle de bain, et quand elle ouvre la porte, elle se retrouve dans la pièce baignée de soleil. Elle sourit, regarde la poussière, invisible d’habitude, tourbillonner dans l’air, puis s’attarde sur les papillons multicolores qui ont envahi sa maison, il y a maintenant un peu plus d’un an. Un élan de découragement la traverse, puis elle se reprend.

Son passage dans la salle de bain se fait au rythme des petits papiers, comme autant de barreaux d’une échelle qui lui permet de surmonter ses matins. L’étape de la cuisine fonctionne sur le même principe, les papillons lui soufflent ce qu’elle doit faire :appuyer sur le bouton du café, prendre un croissant dans le sachet, mettre la tasse dans le lave-vaisselle…

Céline, en Petit Poucet, suit les papiers à la lettre. Ce matin encore, elle est arrivée au bout, sans encombre. Elle pose la précieuse liste qu’elle n’avait pas lâchée sur le comptoir, on peut y lire :

– Se lever

– Aller dans la salle de bain

– Se laver, s’habiller

– Aller dans la cuisine pour manger

– Attendre l’aide à domicile et lui ouvrir la porte

Parfois la lumière revient dans sa mémoire et elle se dit que Marc pourrait s’appliquer un peu quand il écrit. Mais elle se dit surtout que bientôt les papillons ne suffiront plus. Céline a peur. Pas seulement pour elle, mais pour lui surtout et pour ce qu’elle lui impose.

La sonnerie de l’entrée résonne, elle se lève pour aller ouvrir, dernière étape de sa liste. Sur la porte, elle décolle le dernier papillon : « Et surtout, n’oublie jamais que je t’aime »

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29 réflexions sur “Les petits papiers

  1. Encore une fois, les sentiments sont parfaitement bien rendus… Et avec une simplicité touchante.
    Si je chipotais vraiment beaucoup, je pourrais vous conseiller de moins alourdir les phrases descriptive, mais c’est vraiment si on veut pousser à la perfection. 😉

  2. Bien écrit, posé, impeccable et touchant sans larmoiements. Merci, Carine : je le mettrais bien sur l’Ecritoire, mais je vois que tu t’es engagée sur un autre challenge, donc je respecte. Une autre fois, peut-être ?

  3. Votre récit est très beau et surtout très émouvant. Distillés à petites doses, les indices d’une fin mélancolique se posent tels vos petits papillons de papier, tout en douceur et en délicatesse…et cette note d’espoir, l’Amour, qui nous tient sur le fil…c’est vraiment très touchant. Mes plus sincères compliments.

    Seb

  4. Un texte tout en pudeur, aux reflets papillons joliment trouvés. Mais je me demande…Est ce possible de vivre cela si jeune ?

  5. Très beau texte ! La chute est amenée tout en douceur. J’avoue que je n’ai rien vu venir jusqu’à « appuyer sur le bouton du café »…
    Grosse é(mots)tion pour qui a malheureusement côtoyé cette atroce maladie.

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