Luc et les femmes

Maquillage

La petite boite à maquillage traînait là depuis des lustres, bien rangée au fond de son tiroir de chevet. Mille fois il avait pensé à la ranger ailleurs, craignant de froisser les petites amies successives. Mais il n’avait jamais pu s’y résoudre, préférant la garder près de lui, près de ses rêves. Il y a longtemps, cette femme à la fois pressée et élégante l’avait ébloui. Luc l’avait suivie pendant près d’un quart d’heure. Elle avait tout ce qu’il aimait, elle était belle bien sûr, mais c’est surtout ce qu’elle transmettait qui faisait la différence : le naturel de ses cheveux blonds, sauvages mais domptés, la tendresse qui émanait de la courbure de son sourire, l’intelligence qui pétillait dans ses yeux, et la joie de vivre de son pas encore un peu enfantin… Alors, il la suivait, pressant le pas, le cœur au bord des lèvres côtoyant les mots qu’il se préparait déjà à lui dire. Ses yeux l’accompagnaient alors qu’elle atteignait la bouche de métro, quand son regard fut attiré par un éclair noir et brillant tombant de sa poche. Il s’était approché et avait fixé le petit rectangle sombre, planche de salut de ce grand timide, lui offrant une entrée en matière parfaite. Quelques secondes de trop… Quand il avait relevé la tête elle n’était plus là. Engloutie par le tumulte de la vie. Elle avait pu prendre le boulevard et son fleuve impétueux de gens pressés, ou se joindre à la masse compacte et mouvante qui s’engouffrait dans les entrailles de la terre. De cette station partaient des lignes dans toutes les directions, comme autant d’incertitudes. Une pompe énorme qui irriguait la capitale alors qu’en cette seconde son cœur à lui ne servait plus à rien. Il glissa la petite boîte dans sa poche et opta pour le boulevard, tandis qu’elle filait sous la ville, dans l’ignorance totale du cœur qu’elle emportait avec elle.

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Poudrier Compact

Il la regardait toujours avec beaucoup de curiosité quand elle faisait ça. Elle prenait le vieux poudrier qui avait l’air de dater du siècle dernier et se tamponnait doucement le visage. C’était presque une caresse. Les grains si fins qui venaient adoucir la rondeur de ses joues, le glissement de la houppette dans le creux de son cou, le petit nuage de poussière qui s’évanouissait instantanément à chaque mouvement, les légères imperfections disparaissaient dans un savant tracé de gestes sensuels. Quand il voyait la différence de teinte entre la peau propre et la fine couche juste à côté, il avait l’impression d’assister à quelque chose de tabou, qui n’était pas destiné à être vu. Elle le surprenait parfois dans sa contemplation, le regard figé sur son visage. Luc semblait s’éveiller d’un rêve, revenir de loin, alors il souriait et lui disait : « tu es belle ». Il n’avait jamais vu d’autre fille faire ça, et tous les matins il trouvait des prétextes pour être dans la salle de bain au moment du rituel si étonnant : du linge à mettre au sale, une retouche de gel sur ses cheveux… Et aujourd’hui il avait prolongé le brossage de dents assez longtemps pour se retrouver seul avec l’objet.

Le poudrier dans une main, la houppette dans l’autre, il laissa passer un instant pendant lequel il se dit qu’il était encore temps d’en rester là. Puis résolument, il approcha la main de son visage et appliqua délicatement la poudre sur sa peau. Concentré, le regard approbateur mais troublé, il enregistrait la nouvelle expérience au travers de tous ses sens et les mots se bousculaient dans sa tête : douceur de velours, peau nacrée, odeur sucrée… En pleine appréciation de ce plaisir interdit, son geste s’interrompit, la main suspendue en l’air par le fil de la honte, elle était là, dans l’encadrement de la porte, appuyée au chambranle, le visage hilare. Elle était revenue, elle avait oublié le poudrier… 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 05/02/2014)

Pour cette séance, nous devions partir des objets apportés par les écrivains pour y attacher de petites histoires. Dans tous les textes que j’ai écrits, Luc s’est progressivement dessiné. Ces deux histoires en particulier sont apparues en miroir l’une de l’autre, et j’ai souhaité les partager avec vous. 

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9 réflexions sur “Luc et les femmes

  1. Quels progres ! Quelle plume ! Ce texte est magnifiquement ecrit, tous les mots trouves sont justes et simplement beaux. Merci.

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