Ceci est une histoire vraie

Dreamin'

La consigne de cet atelier était de transmettre l’ambiance étrange des rêves. Ces successions de situations loufoques qui nous paraissent pourtant logiques via le prisme de la nuit, ces myriades de sensations déroutantes, ces lieux invraisemblables où les lois physiques ne s’appliquent plus…

Cette histoire m’est vraiment arrivée.

Vendredi, vingt-et-une heure. La nuit est tombée depuis longtemps, saison oblige. Je passe chercher Céline. Céline ma compagne de soirées endiablées dans les bars du Touquet, institutrice comme moi. Céline qui parle beaucoup. Céline qui se répète. Elle monte en voiture et se met en route automatiquement, le tuner réglé sur les banalités d’usage. Un curieux silence de deux minutes fait suite aux considérations sur le week-end à venir. Deux minutes de trop, elle finit par s’écrier :

– Ah ! je ne t’ai pas raconté ! Je suis super contente de mes élèves !…

Je soupire déjà, je connais la suite…

– Céline… Je tente de l’arrêter mais elle enchaîne :

– On a fait un exercice de mathématiques et… Je la coupe :

– Je sais, tu me l’as déjà dit…

– Mais non ! Donc un exercice de maths…

– Si, tu me l’as déjà dit !

– Mais non enfin !

La voiture s’immobilise en pleine réalité alors que les brumes d’une nuit passée envahissent mon esprit. Une seconde qui s’éternise et pendant laquelle je me souviens… Des morceaux, des images émergent du brouillard têtu de ma mémoire capricieuse.

Assise à ma table d’examen, je regarde les papiers étalés n’importe comment. Quelques feuilles, floues. Je crois que je passe le bac, mais j’ai quand même un doute. En tout cas les autres bûchent, je ne vois que des dos voûtés sous le poids des mots qu’on lance sur le papier. Ces pages devant moi ne veulent rien dire, mais je n’ai pas vraiment le temps de m’en préoccuper, car Patrick Jane, assis juste dans la rangée d’à côté, m’envoie grimaces et sourires radieux. (Patrick Jane ! Quand je vais dire ça à mes collègues !) Je n’arrive pas à contenir mon rire bien longtemps. Alors il m’entraîne. Ses yeux taquins m’ont dit : tant qu’à rater le bac, autant aller enquêter sur un crime ! Je lui ai répondu oui du bout de mon sourire. L’instant d’après nos pieds s’enfoncent dans le sable. Je fronce les sourcils, il y a quand même beaucoup de crimes dans la baie de San Francisco. Patrick a remonté les manches de sa chemise et se retourne, ses cheveux blonds ourlés de soleil, comme une invite à le suivre. Je place ma main devant mes yeux éblouis, le ciel se voile, le sable s’assombrit et le vent se lève un peu. Chouette ! Ils ont installé une paillote sur la plage du Touquet ! Je m’en approche et Cédric, le beau gosse du bar, est là à m’attendre. Short moulant de surf, t-shirt mouillé par-dessus, le tout dans un assortiment de couleurs assez improbable, mais que je trouve vraiment très cool. Il me parle, beaucoup, mais je ne sais pas de quoi.

Céline est arrivée, on s’accoude à la paillote. Intérieurement je râle qu’elle vienne interrompre mon tête à tête, d’autant qu’elle me parle de boulot alors qu’on est en vacances. Mais je l’écoute quand même :

– Aujourd’hui je suis super contente ! On a fait un exercice de mathématiques, ça a super bien marché. Les enfants devaient compter les pattes des animaux et ils ont fait des groupes de deux pattes (poules, canard…) et des groupes de quatre pattes (moutons, chats…)

Les mots résonnent familièrement. La brume des souvenirs se déchire, les dernières volutes de fumée s’accrochent encore au relief des pensées, puis se dissipent. Tout est limpide. La mémoire a retrouvé une unité de lieu et de temps à l’origine de ses paroles. Le temps reprend sa course dans la voiture. Son « Mais non enfin ! » vient de résonner. Je lui réponds :

– Tu es contente parce qu’ils ont fait des groupes de deux pattes et des groupes de quatre pattes.

Avec une touche d’incrédulité, j’en rajoute. Je prends plaisir à la devancer, à aller dans les détails de la conversation. Un silence étrange s’installe. Le regard qu’elle me lance est chargé d’une excitation intense et curieuse. D’une voix posée, en détachant chaque mot, comme pour en appréhender toute la portée, elle me dit :

– Ça s’est passé cet après-midi et on ne s’est pas parlé depuis…

Dans un sourire coloré d’incompréhension, de trouble et de ravissement, je murmure :

–  Je sais… J’en ai rêvé il y a trois jours. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 05/03/2014.

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4 réflexions sur “Ceci est une histoire vraie

  1. Belle histoire. Pour avoir déjà fait l’expérience de situations que je ne comprends pas encore, je vous crois volontiers. Le rêve est quelque chose d’intense, de merveilleux et d’inexplicable parfois…

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