Addiction

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Le patient entra dans le cabinet, lançant un « Bonjour docteur… » à demi étouffé. Le praticien le suivit d’un œil expert. Nervosité, transpiration, ses cheveux, trop longs, tombaient gras sur une chemise froissée. L’œil, avachi sur de profonds cernes noirs, était teinté de rouge, ses doigts s’emmêlaient dans un enchevêtrement complexe, douloureux. L’analyse du professionnel avait déjà commencé.

– Qu’est-ce qui vous amène ?

– Je n’en peux plus docteur… Je n’arrive pas à m’en sortir. Je dors mal, je suis déprimé…

Sa phrase s’étrangla dans sa gorge, les lettres précipitées les unes contre les autres s’accumulaient jusqu’à former une boule qui l’empêchait de continuer. Son regard avait plongé du visage du médecin jusqu’au sol, en chute libre, comme on se jette d’une falaise.

– Respirez, tranquillisez-vous. Prenez votre temps et racontez moi

– Oui… Vous comprenez, je n’ai plus ma tête à moi. Je… J’y pense tout le temps. Toute la journée… Je tourne, fébrile, j’essaye de meubler le temps, en attendant. J’essaye de m’occuper, mais impossible de rester concentré sur une tâche, je ne pense qu’à ça… Qu’à la prochaine fois. Je ne pense qu’à accélérer le temps pour …

– Pour ?

– Pour qu’arrive le moment. Pour que je me noie dans ce plaisir qui envahit mon corps, qui coule dans mes veines. Là, je ne vois plus le temps passer… Mais ça ne dure pas. Quand je suis arrivé au bout de ma dose, si je puis m’exprimer ainsi, je replonge. Je déambule chez moi sans savoir quoi faire. Je me dis que je devrais manger, alors je vais dans la cuisine. Mais rien ne me fait envie, alors je repars errer dans le salon… Je mets la télé, et si mes yeux voient les images, mes pensées, elles, ne tournent qu’autour d’une seule chose…

Le médecin ponctuait le récit du patient de petits mots d’assentiment, pour l’encourager dans sa confidence.

– Je sais que j’ai un problème, docteur. Seul, je n’y arrive pas. Je sais que je suis tombé dans la…

– Dites-le.

Son visage était de nouveau retombé vers le sol, pour éviter de regarder le mot dans les yeux. Ce mot qu’il avait longtemps cherché à éviter et qui l’accompagnait depuis plusieurs semaines déjà.

– La dépendance…

Il était sorti, dés lors il était réel. Son problème bien visible, plein de e et de n.

– Et parfois je craque. J’y retourne. Et ça me fait tellement de bien que je me demande pourquoi j’ai attendu si longtemps, pourquoi j’ai arrêté même ! Et en même temps je culpabilise… Dés que mes mains se posent sur les objets, je jubile et je souffre d’avoir craqué. Je me réjouis d’avance et je m’en veux d’être si faible… Mon corps fond à vu d’œil, je me relève la nuit. Je suis perdu docteur…

– Bien… Il n’y a pas trente-six solutions, vous le savez ?

– Oui…

– La désintoxication, cher monsieur, c’est comme a qu’on s’en sort.

Le mot qui devait venir prendre la place de l’autre. Mais qu’est-ce qu’il avait l’air sévère avec ses o et son x, il lui faisait peur. Ce mot avait l’air impossible, le patient était découragé.

Le docteur dût lire les pensées du pauvre bougre dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche qui prenaient soudain la fuite vers le bas.

– Oui, c’est dur, la désintoxication. Mais voilà ce que je vous conseille : Vous partez ! Seul, loin de tout. Personnellement je vous conseillerais le plateau du Larzac. Vous emportez quelques bouquins, un guide touristique du lieu, vous vous baladez, vous visitez. Là-bas, vous faites connaissance avec les gens. Apprenez à traire les vaches par exemple, à faire du fromage !

Les yeux du jeune homme s’étaient allumés, l’espoir apparaissait en étincelles dans ses pupilles fatiguées. La solution était donc si simple ? Il retrouvait confiance, ce professionnel avait l’air si sûr de lui.

– Merci docteur, je vais m’y mettre dès ce soir ! Je vais consulter le site de voyage pour réserver des billets de trains, je chercherai les pages d’hôtels pour en trouver un qui convienne et sur le web de l’office du tourisme je trouverais bien les activités ! Ça va me prendre toute la soirée, mais c’est pour la bonne cause…

– Surtout pas malheureux !

Le médecin avait rugi, il s’était levé de sa chaise et son poing s’était violemment écrasé sur le bureau, faisant voler au passage quelques ordonnances qui tapissaient maintenant le sol.

– Surtout pas ! Comment faut-il vous l’expliquer ? Déplacez-vous, aller acheter vos billets à la SNCF, allez dans une librairie ! Mais ne touchez plus à cet ordinateur ! Je ne veux plus voir vos doigts sur un clavier, plus de souris dans votre main droite. Et surtout, ne vous inventez pas de bonnes raisons pour y retourner ! Non, vous n’avez pas besoin du PC pour connaître la météo, pour vérifier le programme télé ! Allez chez le marchand de journaux ! Et c’est bien parce que c’est interdit, sinon je vous confisquerais votre smartphone… Allez-vous comprendre à la fin ?: DÉSINTOXICATION !

 

 

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16 réflexions sur “Addiction

  1. Tiens c’est marrant, pour moi c’est l’inverse, cette fois j’ai trouvé que la direction dans laquelle tu voulais nous emmener était trop « visible »… Il y a comme un manque de naturel dans certaines tournures de phrase, certains choix de mots, et du coup ça met tout de suite la puce à l’oreille (ressenti personnel bien sûr).

      • Moi-même drogué d’internet, j’ai beaucoup aimé ce texte ; juste pour aller dans le sens du dieudeschats, j’ai eu l’impression que les symptômes de l’addiction étaient décrits de façon presque désinvolte, trop pour une histoire sérieuse (alcool, drogue…) ; du coup je me suis attendu à une chute à clin d’oeil (et comme nous sommes ici tous des accros à internet….).

        peut-être que des symptômes moins précis, moins bien exprimés (il parle très bien votre patient, mieux que moi chez le docteur), favoriseraient le flou ?

        mais bon de quoi se mêle-t-il, direz-vous, et vous aurez raison !

      • Non, non, au contraire, j’aime beaucoup ce genre de retours, ça me permet d’essayer d’affiner le texte, c’est une réécriture qui est très enrichissante.
        (bon, je ne le nierai pas, j’ai beaucoup qu’on félicite aussi hihi)
        Merci ! 🙂

  2. Et bien moi, j’ai senti l’astuce, j’ai senti la surprise arriver, et ‘est exactement cela qui m’a plu ! j’ai pensé à des tas d’addictions différentes (et on est d’accord, il y en a une foultitude) et je n’ai pas pensé à internet (c’est peut-être que je ne suis pas encore complètement concernée ? ouf ! :))

    • Oui, ça pourrait convenir à plein de choses 🙂 Alors, bien sûr, à un degré beaucoup beaucoup moins important, mais il m’est arrivé de ressentir ça pour … des chips! (et oui…) Mais tout est sous contrôle maintenant! hihi Bonne soirée 🙂

  3. Surpris par la fin !!! Je m’attendais à la cigarette ( c’est mon problème : Je viens de  » replonger  » )….Mais internet est devenu un besoin , je trouve toujours une excuse pour me connecter ….
    Encore un texte très réaliste et très bien écrit !
    F.

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