Exil

Gil Roy

Photo © Gil Roy Photographe 

Sarah avait dix ans quand elle arriva dans notre petite école, en plein milieu du mois de janvier, avec la neige. Elle se tenait bien droite dans un coin de la cour, le sac bien positionné sur ses deux épaules, elle attendait. Les autres lui tournaient autour. Elle était l’extra-terrestre de la récré, elle se retrouvait soudain avec plein de satellites. Les yeux se posaient sur elle, avec insistance, les lèvres se rapprochaient des oreilles pour murmurer de secrètes observations, les doigts se pointaient dans sa direction. Sarah les regardait, curieuse, contente.

Elle aurait voulu crier, leur dire combien elle était heureuse d’être là, avec eux, en classe. Leur raconter sa hâte de tout apprendre de ce pays dans lequel elle voulait rester, ce pays où on ne brûlait pas les écoles. Elle en avait tellement envie que les mots semblaient déborder de son cœur pour venir s’échouer sur ses lèvres closes qui ne savaient pas les dire. La cloche mit fin aux boucles spatiales des élèves autour d’elle et sonna le début de journées d’école qui s’enchaînaient.

Les premiers temps, le maître parla pour elle. Au creux de ses mots incompréhensibles, elle reconnut « Tchétchénie ». Elle devinait qu’il parlait d’elle, mais elle ne savait pas ce qu’il disait d’elle.

Les semaines passaient et Sarah se faisait des amis, à coup de jeux, à coup de gestes, à coup de rire. Il lui arrivait de surprendre des regards bizarres, un peu plus durs que les autres, de lire de la méchanceté sur certains visages. Est-ce que quelqu’un leur avait raconté qu’elle avait dû dormir dans une porcherie pendant son voyage ? Était-ce parce qu’elle était allée se cacher dans les toilettes, en pleurs, quand les grands avaient lancé des pétards dans la cour ? Aucun indice dans leurs yeux, mais elle aurait tout donné pour connaître ce que les autres savaient d’elle, pour pouvoir se raconter elle-même.

Alors elle apprivoisait les mots. Tous les jours elle en apprenait un nouveau dans le dictionnaire que lui avait prêté le maître. Beaucoup disparaissaient, mais certains, les plus habituels, restaient gravés dans sa mémoire. Sarah avait même envie de changer de prénom. Françoise lui paraissait très bien. Sa voisine avait beau lui expliquer que Françoise était un prénom de vieille, elle n’en démordait pas. Ça faisait beaucoup plus français que Sarah.

Un jour en classe on parla de la Russie et le visage de Sarah s’éteignit. Les yeux ternes, les lèvres contractées, la main crispée sur le stylo qui n’écrivait plus les mots du maître, une ombre était tombée sur elle, avait soufflé la flamme de sa joie coutumière. Son amie d’abord, puis l’enseignant, lui demandèrent si tout allait bien. Mais Sarah ne répondait pas. Pour une fois, les mots étaient de trop. Les leurs, les siens, elle aurait voulu les oublier.

Les jours continuaient de couler. Sarah cherchait, balbutiait. Ses phrases trébuchaient constamment sur le trottoir de sa méconnaissance. Elle ne se décourageait pas, se relevait, reformulait sa phrase et repartait, cahin-caha, dans son cheminement linguistique chaotique.

Un matin la petite fille arriva rayonnante. De ses mots maladroits elle pouvait maintenant partager sa joie. On leur avait dit que leur dossier n’était pas très bon pour rester en France, mais ce n’était pas grave car elle allait avoir un petit frère ! Elle riait de voir le bonheur de ses parents, elle s’illuminait de son rôle de grande sœur, et surtout ce petit frère aurait la nationalité française. Ils ne repartiraient plus.

Elle avait pris une place importante auprès de ses parents, ici c’était elle la maîtresse. Elle leur apprenait les fruits, les nombres et quelques verbes. Elle jouait le rôle de traductrice auprès des voisins et riait de la prononciation de son père. La grossesse de sa maman avançait, elle posait ses mains sur le ventre rond pour sentir les petits talons remuer. De ses phrases qui ne butaient plus, elle raconta à sa copine que son frère serait sûrement footballeur, comme Zizou.

Quand elle entra dans la cour le lendemain, Sarah avait les yeux rougis de ceux qui ont pleuré, de ceux qui n’ont pas dormi. Ils venaient de le dire à la radio, la loi avait changé, son petit frère ne serait pas français. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 12/03/2014.

Publicités

32 réflexions sur “Exil

  1. très beau texte et tellement criant de vérité on souhaiterait que cela n’ait jamais existé mais c’est la dure réalité. beaucoup d’émotion bravo.

  2. Ceux qui font les lois, et ceux qui s’occupent au quotidien des pauvres âmes qui les subissent… Chapeau bas, les instits.
    Je vous conseille une lecture pour enfants, je dirais pour les 8-10 ans, « Lili la bagarre », de Rachel Corenblit, sur ce même thème.
    Merci pour ce texte très fort, et très bien construit. Une belle écriture, efficace et émouvante, comme toujours.

  3. Un texte plein avec beaucoup de sensibilité…dans lequel tu as su encore trouver les mots justes, lesquels stimulent les émotions et surtout réveillent les consciences.

    C’est important d’en parler de cette facon car ces faits font hélas partie du quotidien et se banalisent.

    Bravo Carine….

  4. Très joli texte, plein de sensibilité et de justesse. Il y a quelques syriens dans l’école de mon fils et ton tableau est très proche de la réalité. Merci aussi d’être passé chez moi 😉

  5. Bonjour,

    J’ai beaucoup aimé ce texte, mais si je me rappelle bien tu es demandeuse de commentaire alors voilà :

    La fille dont tu parles est à l’école primaire non ? Je l’ai juste trouvée un peu trop mûre. Par exemple à la fin quand elle ne dors pas de la nuit parce que son frère ne serait pas français ; et surtout le fait qu’elle comprenne seule les tenants et aboutissant de cette loi en écoutant la radio, voilà ce qui m’a un peu surpris.

    Cet avis est personnel et tu es libre de ne pas être d’accord avec moi.

    • Bonjour! J’ai toujours un train de retard sur les commentaires… 🙂 Donc oui la petite fille est à l’école primaire. Par contre, il n’est pas rare que les enfants en situation de demande d’asile développent ce genre de maturité. J’ai été enseignante de FLE dans une classe d’accueil pendant trois ans, uniquement sur ce genre de profils. Cette histoire est née du souvenir d’une de mes élèves arrivant le matin en larmes avec cette phrase dans la bouche: la loi a changé, mon frère ne sera pas français. Ce qui m’avait le plus marqué c’est qu’elle faisait énormément de choses pour s’intégrer, pour être une « bonne française » et que c’est justement à elle que c’est arrivé…

  6. C’est un texte magnifique ! Je me suis sentie tellement mal pour Sarah… Je n’imagine pas comment ce genre de choses peuvent se produire…
    J’aime beaucoup cette nouvelle, et j’ai hâte de lire les autres ! Merci d’être passée sur mon blog !

  7. Que pourrais je ajouter aux commentaires précédents ? Un récit d’une tristesse , émotion prenantes …Malheureusement , cette « histoire  » résume la situation actuelle ….dans notre France  » terre d’asile « !
    F.

  8. On ne peut malheureusement plus accueillir tout les demandeurs d’asile, seuls les réfugiés politique ont encore un peu de chance de rester. On est arrivé à un point où il faut savoir faire des choix, trier sur le volet comme ils le font actuellement aux Etats-Unis, au Canada, Royaume-Unis … La France est trop touchée par le chomage, la crise financière trop grande et les logements sociaux peu nombreux. Loin sont les jours où on trouvait du travail à chaque coin de rue, comment pourrait-on en accueillir plus ? ce n’est plus possible malheureusment.

  9. Je suis arrivée ici par hasard, le titre du blog m’ayant attirée.
    Je suis touchée par ce texte émouvant et votre écriture. Je m’abonne avec plaisir.

  10. Carine , tu écris dans une des réponses : « Par contre, il n’est pas rare que les enfants en situation de demande d’asile développent ce genre de maturité.  »
    Ton récit est magnifique et relate une réalité de la migration et concernant le vécu des enfants de migrants ce qui vit Sarah. En tant qu’ethnopsychiatre, ayant travaillé à Montréal con centaines de migrants de différentes cultures, cette « maturité » précoce de l’enfant amène très souvent à des mésententes majeures entre les enfants et les parents, surtout quand cela arrive plus tard à l’adolescence. Le problème est complexe à cause de ce changement de rôles où c’est l’enfant qui devient « le Maître » sans avoir la maturité pour y arriver. En somme le Dedans et le Dehors (culture d’accueil vs culture du pays à l’intérieur de la maison) oblige l’enfant à des conflits de loyauté et de déchirure à la base de beaucoup des conflits identitaires. Je te remercie d’avoir souligné cette réalité! Merci, encore! (Je suis de l’École de Tobie Nathan, que tu dois connaître en France)

    JA

    • Merci pour ce témoignage 🙂 Hier j’ai retrouvé trois de mes élèves devant un verre, dix ans après. J’en suis encore bouleversée. De voir comment elle s’en sortent, de voir leur joie de vivre, de voir leur beauté… Les rencontrer a vraiment été un cadeau de la vie.

      • Tant mieux pour elles ou ils!! Je suis biaisé parce que je travaillé avec ceux/celles qu’ont des problèmes (pourcentage ?? )
        entonces próximos mensajes en Español 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s