La foule, cette métaphore

Foule

Souvent, quand je la vois arriver, vibrante, je l’observe. Un peu inquiète. La foule, cette masse compacte et mouvante. Écrasante d’arrogance, confiante dans la force du nombre. Dizaines qui ne font plus qu’un, tous tendus dans la même direction, vers le même but. Redoutable armée à qui l’on doit céder le passage. Elle malmène les âmes esseulées qui nagent à contre-courant. Les repousse, leur bloque le passage, les force à s’arrêter et ça lui semble normal. Les pauvres quidams sont ballottés de gauche à droite, acculés contre un mur, touchés à l’épaule… Ils esquivent dans une lutte de tous les instants, exténués et nerveux.

Le monstre aux mille têtes glisse, placide, dans les couloirs du métro, les rues. Machine lancée à toute vitesse. Qu’un engrenage se bloque et c’est l’ensemble qui se grippe, les uns contre les autres, ils se tamponnent dans un grincement métallique de sourdes protestations. Alors de droit, la foule avance, fourmillant sur les quais, s’engouffrant dans des passages trop étroits, repoussant les indésirables. La foule étouffante, suffocante, oppressante. Qu’une émotion la surprenne et elle se transforme. La peur… Si l’animal se sent en danger, plus rien ne peut l’arrêter. Il bouscule, il écrase, il tente vainement de repousser les murs au détriment de ses flancs qu’il érafle. Malheur à celui qui se met sur son passage. Il rugit des dizaines de cris à l’unisson, s’affole, et piétine sans pitié.

Pas aujourd’hui. La créature est impassible. J’attends en haut de l’escalier, alors que le flot monte à l’assaut des marches. Je la regarde, soucieuse. Je ne sais pas comment m’y engager, aucune ouverture pour que je puisse m’y glisser. Je me revois petite fille, évaluant la meilleure façon d’entrer dans la mer agitée pour ne pas tomber. Les vagues de la foule viennent s’échouer contre moi, sans un regard, sans un pardon, et j’ai peur d’y plonger. Le flot roule de têtes mouvantes, je finis par me lancer, essuyant au passage quelques regards désapprobateurs. Quel culot que le mien…

Alors que je me débats dans le ventre de la bête, mes pensées dérivent. La foule et ses dangers. Comme une opinion politique répandue, appuyée par le plus grand nombre. Une idée contagieuse qui s’alimente seule. La conviction s’étoffe de multitude. Et de disparaître la peur de la clamer sur tous les toits, de l’afficher… On se sent fort, on fait partie d’un tout, on se sent légitime. On oublie le respect, on oublie l’autre. On oublie de réfléchir. Puisque qu’on est si nombreux, on a forcément raison. Il est aussi là le danger des mouvements de foule…

Madame la foule, physiquement ou politiquement, vous me faites peur.

Publicités

19 réflexions sur “La foule, cette métaphore

  1. Carine, on a envie de rejoindre sur tes plages si calmes et si sereines… tu réussis -même si je connais moi la foule pour la pratiquer tous les jours- à nous mettre une certaine pression 😉 Les mots sont bien choisis, les phrases bien tournées. Tu as vraiment un beau style. Toujours le même plaisir à chaque lecture, merci 🙂

  2. Jolie envolée pour décrire la foule – et tellement vrai. La foule est une étrange créature, quelque part si fascinante à observer. Mais curieusement, la voir décrire ou la regarder dans un film – dans les Temps Modernes – me met étrangement mal à l’aise. Chaque fois que je me retrouve plongée dans la masse parisienne, je ne peux m’ôter de l’esprit l’image de ces moutons menés par les bergers. Le temps a changé, mais la métaphore reste la même, s’accentue de notre propre conscience.
    Tu as une belle écriture. 🙂

  3. J’avais un collègue de travail qui avait fait l’école de CRS, la première chose qu’on lui a dite  » la foule est hostile, bestiale et versatile  » il me le répété toujours, il n’a pas supporté la foule hostile, il a démissionné.

  4. Une sacrée acuité. Et un excellent texte : tout est dans la formulation des perceptions. Il a autant sa place en ce jardin littéraire qu’en des milieux plus terre à terre où il est parfois nécessaire de préparer des gens ä la confrontation aux masses. Très beau texte, qui colle ä la réalité du terrain.

  5. Chère Carine, (Olivier) ne sait plus si déjà je t’ai fait part du plaisir de te lire, riche expérience. Tu devrais publier sur papier 😉 … ps:très particulièrement honoré de tes « j’aime » sur mes humbles déliriums et autres essais blogués, merci

    • Publier sur papier, c’est un de mes rêves 🙂 Ton message me fait plaisir (et je repasserai chez toi car tes délires me plaisent 😉 ) Merci!

      • Tu as tout pour y arriver, c’est vraiment un bonheur de lire tout ces petites nouvelles, remplies de tant d’émotions 🙂 Personnellement j’adore prendre le temps de lire tout ça voire même de repasser lire 😉

  6. J’aime beaucoup votre texte, Carine, et votre style, qui mime ici avec une tension palpable tous les mouvements, spontanés, incontrôlables, inquiétants, de la foule.
    Merci de nous avoir offert cet intense moment de lecture 🙂
    Odile

  7. Très beau texte sur un sujet assez délicat pour moi… Lorsque j’étais jeune, je n’allais que dans les petites salles de concert, tapis sur l’un des bords et donc face au caisson de basse, mais au moins je me sentais moins submerger, attendant ensuite que la foule s’évacue d’elle même ; au cinéma, je n’y mets les pieds que l’après-midi, jamais en soirée ni le week-end… et lorsque je n’ai pas le choix autre que d’affronter une masse, je me faufile les yeux fixant l’imperceptible sans m’arrêter…

  8. Une association interessante que ces mouvements de foule et les idées politiques, quand on sait que le travail des politiciens consiste en grande partie à prendre des bains de foule.

  9. Quel beau texte! On sent l’oppression… j’ai peur de la foule, heureusement que je vis à la campagne et que j’ai le « luxe » de pouvoir éviter la foule!
    Belle semaine!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s