Lignes de vie

Marcel carte postale

 

La photo avait traversé le temps. Les marques d’usure, les griffures et autres déchirures n’atténuaient pas la beauté du jeune homme, ni sa jeunesse, à peine sorti de l’adolescence. Lui à la fleur de l’âge, la photo un peu fanée.

Le cliché reposait dans les doigts ridés de Lucienne, un berceau de douceur pour cette image qui en faisait naître tellement d’autres dans l’album de sa mémoire : Leur rencontre, les fleurs du printemps et leurs baisers, la chaleur de l’été et leurs étreintes. Puis c’était arrivé. La folie des hommes. Elle les avait précipités dans un univers de froid et d’acier, de ténèbres et de haine. Marcel était parti pour la guerre. Sur le quai de la gare, il était confiant. Le sac plein de promesses, de projets, les yeux brillants déjà tournés vers leur vie future : la petite maison, son potager et les tulipes rouges qu’elle aimait tant. Le portrait précieusement rangé dans son sac à main, elle avait regardé le train s’éloigner, et elle était restée immobile, longtemps après qu’il eut disparu. La photo ne l’avait plus quittée. Les éraflures s’accumulaient dessinant les lignes de la vie de Lucienne. Dans le bord déchiré on lisait ses poings hystériques lorsqu’on lui avait appris la mort de Marcel, enseveli par un obus. La grande auréole jaune révélait ses larmes, la veille de son mariage avec cet homme bon mais qu’elle n’aima jamais autant que lui. Le voile blanc de l’usure, comme un fantôme, témoignait du long voyage dans lequel elle s’était lancée. Ici le jeune homme était partout, ressuscité par les caprices de sa mémoire. Il la suivait dans les ruelles du village. Les souvenirs oubliés refaisaient surface et venaient la surprendre lorsqu’elle s’y attendait le moins. Alors elle avait tout laissé derrière elle pour suivre son mari aux États-Unis.

Elle y avait construit sa vie tant bien que mal. Un foyer, des enfants. Une goutte de résignation, une cuillère d’acceptation, la recette de l’apaisement. Timidement le bonheur avait fait son apparition. Quand elle sortait le cliché maintenant, elle se sentait chanceuse d’avoir pu connaître l’intensité de ces émotions, même si elles n’étaient pas destinées à durer.

Lucienne s’installa dans la vieillesse, souriante, reconnaissante. Son mari disparut, la laissant seule, entourée de sa famille. Elle se promenait le long des rues, le long des livres, retrouvait ses amies autour d’un café et parfois elle parlait à Marcel.

Ça faisait deux semaines qu’elle avait reçu cet appel. Une voix masculine, une histoire sans queue ni tête, Lucienne avait raccroché. Avec pour seules armes la persévérance et le téléphone, l’inconnu s’était fait insistant. Se répétant, s’expliquant patiemment, jusqu’à ce que ses mots trouvent leur chemin dans la tête fatiguée de la vieille dame. Une histoire d’accident, de méprise, de perte de mémoire et de recherches difficiles…

Et voilà qu’aujourd’hui Lucienne se retrouvait sur la promenade longeant la mer, les bancs s’alignant à perte de vue, à attendre avec une impatience d’adolescente, serrant la petite photo dans ses mains. Elle avait pris le bus sans trop y croire, elle avait quand même mis sa plus belle robe. Devant elle une silhouette s’avançait à sa rencontre. Intérieurement, elle se félicita d’avoir bravé sa coquetterie en gardant ses lunettes qui lui permettaient de détailler le visage de l’inconnu. Bien sûr, il se cachait sous le masque du temps, mais sous les rides, sous les cheveux gris, derrière le costume de l’embonpoint, c’était bien lui, aucun doute, son Marcel. Il s’arrêta face à elle, leurs sourires rayonnants aux éclats de timidité. Et quand il glissa sa main dans la sienne, ils avaient à nouveau dix-neuf ans.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 28/05/2014.

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18 réflexions sur “Lignes de vie

  1. Le thème n’est pas nouveau. Et de fait pas commode à enfiler. Tu le revisites pourtant d’une manière aérée et profonde, en plaçant l’émotion sans excès, petites touches en trilles. J’ai adoré.

  2. Un texte poignant, sensible et poétique, empreint de nostalgie qui rappelle que l’amour est la seule chose qui vaille la peine d’être vécu. Merci pour le partage Carine !

  3. J’aime bien la manière dont tu occultes certaines parties du récit, ce qui fait de la disparition de Marcel un moment émouvant par la sensation d’immense vide qu’il laisse

  4. Je découvre votre blog avec beaucoup de plaisir …
    Je retrouve dans ce texte des phrases qui me font penser aux chansons de Barbara ! Est-ce une influence consciente et volontaire ?

    • Merci beaucoup 🙂 Pas du tout! Je n’ai jamais écouté Barbara (je me suis plutôt noyée avec délices dans les chansons de Brassens), mais au vu de votre commentaire je vais aller découvrir car vous m’avez intriguée 🙂

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