La poupée de chiffon

Poupée de chiffon

 Ses doigts inconscients jouent avec le tissu de sa jupe tandis qu’elle attend les clients. Le regard un peu las, elle s’amuse à sentir la texture glissante et à la faire rouler entre le pouce et l’index. Ses yeux coulent sur sa jupe, empruntent la route vallonnée de ses plis et emportent avec eux le fil de ses pensées. Finalement, toute ma vie s’est jouée dans le tissu, se dit-elle. Il y eut les classiques, comme ce grand mouchoir qu’elle traînait partout, enfant, et que sa mère n’avait pas le droit de laver. Puis les vêtements, ceux de la petite fille espiègle, avant que viennent ceux de l’adolescente turbulente. Les essayages entre copines, quand on s’habille de provocation et de jeunesse. Les garçons admiraient ses longs cheveux en ruban, et leur façon de flotter dans le vent.

Puis elle a fait de mauvais choix. Enfin non, car on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait choisi. Qu’est-il arrivé alors ? Rien. La vie est arrivée. La vie qu’il faut gagner, l’argent qui vient à manquer, une solution qu’on pense temporaire et où on se laisse enfermer. Et de fil en aiguille une situation dans laquelle elle n’aurait jamais cru se retrouver.

Son quotidien se déroule sur fond de tissus râpeux. Les rideaux défraîchis des chambres d’hôtel, bordeaux ou marrons, ne volent plus, même les jours de tempête, tant ils sont chargés de la solitude grise qu’ils voient défiler. Et les draps dans lesquels elle s’allonge, toujours froids, rêches et pas très nets. Tout comme les hommes qui croient la posséder pour quelques billets finalement… Pour eux elle fait partie du mobilier, de cette chambre qu’ils ont payée, au même titre que les serviettes ou les couvertures. Ils l’utilisent, la froissent et la laissent chiffonnée, en vrac, sans plus s’en occuper.

Ils ne s’en doutent pas, mais les lainages ne mentent pas. Leur vie se laissent deviner dans les étoffes qui recouvrent leurs corps : celui qui fume, celui qui ne se lave pas, celui qui a embrassé sa femme avant de partir, celui qui a les moyens, celui qui en manque… Sous la toile sombre du soir, elle les attend, elle les devine, elle les oublie. On l’appelle parfois belle de nuit ou fille de joie, voile tissé de contradictions qui laisse apercevoir la trame du mépris. Elle préfère encore ceux qui la couvrent d’insultes, la vérité sans fard, sans condescendance.

Le froid de la nuit se fait piquant, la rue est presque vide, ses yeux se perdent dans les étoiles artificielles de la ville et elle attend. Pas ceux qui sont de passage, non. Elle attend celui pour qui elle ne sera pas une transaction. Celui qui saura que son cœur n’est pas à louer, que sa tendresse ne se marchande pas. Elle l’imagine déjà, ses mains lui couvrant les épaules d’un châle les soirs d’hiver, ou réfugiés à deux sous la douceur d’un plaid devant la télé. Elle l’attend parce qu’elle sait qu’un jour il viendra.

 Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 04/06/2014. Le thème de cette séance était « Voyage dans la trame des tissus ». Nos histoires devaient se dérouler sur le fil des vêtements, du linge, des étoffes, avec à l’appui une caisse de chutes et de chiffons. Je ne peux m’empêcher de partager également avec vous cette magnifique chanson de Manu Chao, touchante de ses images et de ses mots, et à qui j’ai emprunté la formule « mon cœur n’est pas à louer ». 

 

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21 réflexions sur “La poupée de chiffon

  1. Je écouvre avec bonheur ton univers.
    Beau texte. La réalité sordide de ces vies s’éteint sur une note d’espoir, qui nous pousse à y croire, encore et toujours.

  2. Votre histoire est vraiment magnifique! Vous avez une très belle écriture! C’est une histoire très émouvante, ça m’évoque de bons souvenirs, j’ai vraiment adoré. Un grand bravo à vous. Jayce, élève de la @classe6eynard Suisse

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