Fracas virtuel sur fond de réalité

Naufrage 2

Il est apparu sur son écran de télé, en plein faits divers, et le geste de Myriam est resté en suspens. Les yeux rivés sur cet homme, et son regard qu’elle trouvait magnétique. Quelques secondes vides de son, de sensation. Rien que ce visage qui s’agrandissait démesurément pour venir occuper tout son esprit. Elle s’est forcée à bouger, à continuer le mouvement interrompu du fer à repasser sur la jupe. Le murmure de la télé s’étirait en un bruit uniforme auquel elle ne prêtait plus attention. La soirée s’écoulait selon le déroulement méthodique et monotone de la solitude. Le linge bien plié aux angles précisément calculés, la poussière inexistante qu’elle s’évertuait à chasser, le dîner et ses calories maîtrisées, la fourchette qu’elle repositionnait de quelques millimètres pour l’ajuster à l’assiette. Elle trouvait une stabilité dans ces gestes répétés. Un apaisement. La rigueur des choses venait-elle inconsciemment contrebalancer le désordre de son esprit ? Myriam ne voulait pas l’admettre. Elle aimait l’ordre. Il n’y avait rien de mal à aimer l’ordre.

L’ordre. La symétrie. La régularité. Pourtant ce soir, le regard bleu acier de l’inconnu venait perturber la mécanique huilée du quotidien. Elle croyait voir les yeux clairs se refléter dans la vitre immaculée, ils s’insinuaient dans les volutes de la vapeur du fer, ils la fixaient dans les éclats électriques de son assiette aigue-marine… Ses pensées étaient lancées en boucles rapides autour de l’idée fixe de cet homme. Alors elle s’abandonna à l’obsession. Elle retira l’ordinateur de sa housse, assise le dos droit, les pieds solidement posés sur le sol et la souris fébrile. Sur internet, elle chercha tout ce qui concernait le drame. Les photos, les interviews. Des ces lambeaux éparses, elle tissa le voile de la personnalité de l’inconnu. Elle construisait le patchwork de sa vie, les morceaux cousus du fil de sa voix grave. Qu’importe qu’il ne s’agisse que de quelques secondes de vidéo, de quelques pixels, son imagination faisait le reste, comblait les blancs et rêvait l’homme parfait. Lancée sans retenue dans la folie de son fantasme, ses yeux s’allumaient de la lueur étrange de l’extase.

Tout était arrivé si vite. Trop vite. Il n’avait pas réfléchi, il avait suivi son instinct, il avait agi comme l’aurait fait n’importe qui. Il avait vu le bateau s’enfoncer, au beau milieu du fleuve, en plein courant et les enfants emportés comme des branches sèches et légères. Il avait plongé dans l’eau glaciale, sans rien ressentir que l’adrénaline qui résonnait dans tout son corps donnant le rythme de ses mouvements. À force d’aller-retours, il en avait ramené cinq sur la rive, le cœur brisé de voir les gens se débattre et sombrer au loin. Le drame était passé, la douleur était restée. Dans cette ambiance de deuil, tous les parents étaient venus le remercier. Tom avait été touché.

Puis ils ont débarqués. Ils ont sonné à sa porte, la caméra à l’épaule et le culot en bandoulière. Les journalistes. Il fallait entendre ce qu’ils disaient de lui, le héros. Il parlaient de journal télé, de reportages, d’intervention en direct dans une émission d’actualité… Tom ne se reconnaissait pas, ni dans leurs mots, ni dans leurs yeux. Il avait répondu, l’œil vide et la tête bourdonnante d’un sentiment d’imposture. Les reporters, distillant l’insistance et la persuasion, avaient réussi à lui arracher son accord pour un documentaire de six minutes qui passerait à l’heure de grande écoute. Et tout s’était enchaîné. Les coups de fil incessants, les lettres, les inconnus à sa porte. Tout le pays était fier de lui. Lui ne savait plus qui il était.

Il sortait dans le désert du jour, au lever du soleil, parcourait les rues esseulées d’un pas rapide, frôlant les murs en espérant s’y fondre. Il ne retrouvait une respiration normale qu’une fois passés les premiers arbres. Dissimulé par le masque de la forêt, il s’abandonnait aux larmes. Puis il marchait. Longtemps. Il chassait l’ombre de ce qu’il avait été sans jamais la rattraper. Il poursuivait une explication, qui restait toujours hors de portée.

Quand Tom aperçut Myriam, il était trop tard pour l’éviter. Elle se tenait droite, corsetée d’excitation, les deux mains serrées sur le sac à main. Il la bouscula presque.

– Pardon…

Il avait lâché le mot plus par habitude que par politesse. Il traînait encore sur ses lèvres, assourdi par son envie de fuir le monde. Myriam saisit l’occasion :

– Tom !…Enfin, je veux dire monsieur Anders, Je voulais vous dire que je vous admire beaucoup. Je vous ai vu à la télé et…

La voix de la jeune femme coulait en une succession de vaguelettes aiguës et fébriles. Elle rappelait à Tom les bruits du rivage, ce jour là. Il s’était arrêté, le corps vibrant, prêt à déborder de ces éloges dont il n’avait jamais voulu.

– Mais de quoi vous parlez ?

– Mais… De ces enfants que vous avez sauvés, de votre bravoure. Vous êtes quelqu’un de bien, de rassurant. C’est rare de nos jours de trouver quelqu’un avec de vraies valeurs.

La tête de Tom s’était affaissée comme pour rentrer dans ses épaules, dans une ultime tentative pour se dissimuler aux regards.

– Je ne sais pas de qui vous parlez, il ne s’agit pas de moi. Cet homme ce n’est pas moi…

– Vous êtes trop modeste ! Vous êtes merveilleux. Puis cette intelligence qu’on devine dans votre regard, l’originalité et la simplicité de vos mots. Je suis conquise !

Myriam ne pensait pas se dévoiler autant, mais puisque qu’il ne semblait pas comprendre, elle tentait le tout pour le tout. Ses joues avaient pris une teinte cramoisie. Toute l’intensité de ses sentiments s’était concentrée là, sur ses pommettes. Ses yeux lançaient des appels aux bateaux. Petite balise flottant sur la mer de ses délires.

– Madame, vous vous trompez.

La voix de Tom était lasse, le barrage de sa patience cédait. La tension des dernières semaines, progressivement accumulée en gouttes de fatigue, venait de se libérer. Il poursuivit :

– Je suis un employé de la poste. Je passe mes soirées devant la télé, si possible pour regarder du foot en m’accompagnant d’une canette de bière. Je ne suis pas adepte du ménage et je fais mes courses le samedi. Oui, j’ai sauvé ces enfants, mais non je ne suis pas un héros. Je suis une personne banale qui aimerait qu’on la laisse tranquille.

Il la planta là pour rejoindre le rideau de la forêt. A chacune de ses affirmations, la déception plongeait progressivement le cœur de Myriam dans l’ombre. Ses yeux prenait l’éclat terne des erreurs de parcours. Elle fit demi-tour lentement, ses prunelles agrandies et fixes, remâchant leur conversation, ses lèvres muettes en mouvement. C’est dommage, pensa-t-elle, il est si charmant.

Même plus tard, même en se remémorant cette rencontre, jamais elle ne reconnut l’homme qu’elle croisait tous les samedis dans son petit supermarché de quartier.

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