Effarante multitude

Métro Effarante Multitude

Jeanne portait le métro comme une seconde peau. Elle l’utilisait pour le moindre déplacement, connaissait les stations comme les grains de beauté sur sa peau, les couloirs comme les premières rides sur son visage. Malgré la touffeur nauséabonde, les rats et la saleté, elle y évoluait comme dans les jardins de son enfance, avec une confiance joyeuse et un plaisir certain. C’était paradoxal. Elle le savait. Mais elle aimait la ville souterraine et ses pulsations, ses artères au sang métallique et assourdissant. Les murs carrelés de mille reflets, le sol à la brillance sombre et son usure sous la myriade de pas ensommeillés, les étals de fruits exotiques, luisants dans l’haleine chaude de cette fourmilière humaine… Elle trouvait tout ça tellement typique, tellement parisien. Les gens jetés là-dedans en tapis fourmillant, tous différents, tous semblables, électrons aux trajectoires incohérentes, luttant pour ne pas s’entrechoquer. Jeanne s’amusait de ces ressemblances discordantes. Les bouquets de regards aux teintes assorties : l’ennui, la fatigue, l’indifférence, ou rayonnants au contraire des couleurs de la gaieté, de l’enthousiasme. La synchronie des gestes sans considération d’âge ou de catégorie sociale. Oui, le métro était un vrai plaisir. Après quinze ans dans Paris, elle ne s’en était pas encore lassée. Tout n’était pas rose, loin de là. Comme les clochards à Châtelet. Ses yeux se posaient sur eux pour les quelques secondes d’une compassion affectée, mais incontournable, puis passait son chemin, les oubliant aussi vite. Qu’y pouvait-elle après tout? Et ce jour où elle avait vu une fille embêtée par deux hommes. Il était tard, la soirée était chaude, la rame à moitié pleine. Et pourtant personne n’avait bougé. Elle-même avait perdu son regard dans les ténèbres de la vitesse, la tête contre la vitre. Par prudence. Et elle n’avait pas pu s’empêcher de penser, qu’au contraire de cette fille, elle n’aurait jamais mis une jupe si courte pour sortir seule le soir.

Le matin, le métro était bondé. La foule était différente. Nerveuse. Frémissante. Tous les esprits tendus vers les aiguilles des montres, les digits du téléphone. L’heure, le retard. Et la promiscuité. Les passagers savent qu’ils vont être confinés dans une intimité inévitable, une atmosphère oppressante de contacts gênants. Ils s’enfoncent dans un manteau de suspicion, en vain tentent de garder une distance dictée par la méfiance et la répulsion. Oui, la foule du matin est différente. Elle pense que tout lui est acquis, le confort, l’espace. Que tout lui est dû.

Jeanne essayait de passer au-dessus de ces pulsions primitives. Aujourd’hui, le quai était encore plus fréquenté que d’habitude. Elle se plaça le long de la ligne bosselé qui prévient de l’imminence du bord et observa distraitement les mouvements autour d’elle. Chacun avec sa stratégie, se postant là où il y a moins de gens, derrière quelqu’un qu’on pourra facilement dépasser, en queue ou en tête en espérant qu’il y aura peu de passagers. Chacun analysant la situation avec force de données mathématiques glanées à l’œil nu, toutes plus subjectives les unes que les autres. Alors que le métro s’approchait, un mouvement insensible de poussée vers le bord du quai s’opéra, chacun se préparant, se mettant en position d’attaque. Jeanne sentit les gens se rapprocher autour d’elle, elle faisait maintenant partie d’une masse compacte prête à se déverser par les portes à peine entrouvertes. Après un regard circulaire elle comprit qu’elle ne serait pas assez rapide pour atteindre une place assise, inutile même de penser aux strapontins avec cette affluence. Elle décida de se placer près d’une barre métallique, un point d’ancrage solide dans le ventre du monstre à la démarche chaotique. Les inconnus rentraient. S’entassaient. Deux fois elle se dit que plus personne ne tiendrait, que les autres resteraient sur le quai. Mais non, ils faufilaient leur fausse politesse entre les coudes et les dos réticents. « Excusez-moi », « pardon ». Offrant aux visages crispés un sourire, franchement navré, enfin presque. Les corps se serraient, chacun faisait semblant d’ignorer son voisin, tout le monde aussitôt plongé dans de profondes réflexions qui les coupaient du monde extérieur et surtout de cette intimité soudaine avec de parfaits inconnus. Jeanne luttait pour ne pas se laisser décrocher de sa barre. Oui, car à ce moment-là, ce morceau de fer luisant et un peu poisseux lui appartenait. Elle s’était battue pour cette position, hors de question de l’abandonner sous la pression de la multitude.

Comme d’habitude elle détaillait les gens. Elle s’attarda sur la tempe d’une femme trop forte. La goutte de transpiration était comme une annonce de la journée qui l’attendait. Elle secoua la tête, elle n’avait pas envie de commencer comme ça dès le matin. Sur sa droite, un homme en costume. Son parfum arrivait parfois jusqu’à elle, suivant les caprices du mistral souterrain. Son bras tendu sur la barre d’appui entrouvrait sa veste et mettait à jour l’étiquette qui clamait fièrement : Massimo Dutti1 – personal tailoring. Jeanne remercia intérieurement Massimo pour ces échappées olfactives et reprit son observation.

Le métro démarra, et, sous ses oscillations, la foule se tassa, réajustée dans un ensemble plus ou moins harmonieux. Jeanne avait conscience de son corps, beaucoup plus que d’habitude. Et de celui des autres aussi. Ce coude qui menaçait de bouleverser ses côtes au moindre soubresaut, ces bras collés aux siens … Et soudain tout s’arrêta dans sa tête. Toutes ses pensées se concentrèrent en une seule, focalisée sur une sensation. Ce qu’elle sentait dans son dos. Quelque-chose d’indéfinissable. Un malaise consistant, pesant. Profondément anormal. Un malaise qui immédiatement étoila sa peau de chair de poule. Ignorant les balancements du wagon qui unifiaient les corps dans une danse maladroite, quelqu’un se collait à elle. Maintenant que son attention était dirigée sur ses reins, les mouvements se précisaient. Un va et vient, un frottement et une forme. Tout le reste s’était effacé. Les inconnus, les vitres grasses, la carcasse de métal, tout avait disparu, ne restait plus que cette zone, terriblement concrète. Dans le silence assourdissant de sa tête, elle pouvait presque entendre les tissus se froisser.

« Ce n’est pas possible… » pensa-t-elle « Je me trompe forcément… ». Alors que tout en elle criait le contraire. « Ça doit être un sac qui bouge avec le wagon, qui tangue pressé contre mon dos. Je me fais des idées… » L’esprit tente toujours de nier l’évidence, de refuser l’écœurement, la certitude. Jeanne ne voulait pas croire ce que son instinct lui soufflait. Figée dans un dégoût immense, elle ne parvenait pas à réagir. A cause de la foule, à cause de la peur… A cause du prédateur dans son dos.

Enfin, elle sortit de sa torpeur. Elle bougea, mais trop peu pour que ça change quoi que ce soit. En vain, elle essaya de tourner la tête, mais l’homme était trop près pour qu’elle puisse voir son visage. Seul se précisait un souffle rauque et gras qu’elle sentait suinter sur sa nuque.

La panique et l’impuissance se faufilèrent sur son visage, s’y installèrent. Le regard de Massimo vint se poser sur elle pour y rester avec insistance. Un froncement de sourcil et ses yeux se lancèrent dans un ballet analytique pour tenter de s’expliquer la détresse de la jeune fille. Cet homme, sa position bizarre et la cadence de son bras. Il tendit une main par-dessus les dos et les têtes, et elle atterrit lourdement sur l’épaule de l’inconnu.

– Oh ! vous faites quoi, là ?!

Les battements du cœur de Jeanne, jusque-là alourdis de peur, s’emballèrent. Course folle, cadence de fuite s’accordant sur l’espoir. Les gens, d’instinct, s’étaient légèrement éloignés. Pas assez toutefois pour permettre à Jeanne de changer de place. Mais maintenant elle voyait. L’éclair d’une montre de luxe au poignet, le doux lustre d’un cuir de qualité, les accessoires en constat d’un statut social affiché. La respectabilité du costume anthracite contredite par l’obscénité qui soulignait le regard. Les détails se gravaient dans sa mémoire contre son gré. Le rictus coulant de l’homme s’agrandit encore lorsqu’il vit qu’elle l’observait. Loin d’être embarrassé, il semblait au contraire jubiler. Ses yeux étaient fixes, possédés, dégoulinants. Et plus il sentait le malaise de Jeanne, plus son regard s’éclairait de la lumière sombre de la lubricité. Sa main bien qu’immobile restait dans son pantalon. Il semblait attendre, repousser son plaisir pour mieux en profiter.

Massimo reprit, plus fort :

– Vous m’avez entendu ! Poussez-vous !

– Mêle-toi de tes oignons ! Je ne l’ai pas touchée à ce que je sache ! Elle attend que ça, à se balader à moitié à poil…

A sa voix altérée par l’excitation, il voulait donner la force de l’arrogance, la morgue du tutoiement. Mais sa phrase mourut dans un rictus humide. Il ne tourna même pas la tête vers Massimo, continua à dévisager Jeanne, à prendre son temps pour promener ses yeux sur sa silhouette alors que le mouvement répétitif avait repris au niveau de la braguette. Massimo enchaîna :

– Vous trouvez ça normal de vous masturber dans le dos d’une fille !

Et s’adressant aux autres passagers :

– Ça suffit ! Aidez-moi !

Appuyant ses mots de gestes vifs, il poussa les passagers, les plaçant entre Jeanne et son agresseur. En un instant, les gens, à l’abri du pouvoir de la multitude, investis d’une indignation toute neuve, leur inertie craintive disparut. Ils formèrent une barrière humaine entre Jeanne et l’homme salace. Une rumeur s’élevait en volutes de vapeur sous le soleil éclatant du bien-fondé. Commentaires timides d’abord, puis clairement des insultes. Le malotru devenait la cible de leur haine et leur culpabilité refoulées. Alors qu’un cercle se formait autour de Jeanne, une main anonyme, protectrice et compatissante, vint se poser sur son épaule. D’autres mains isolèrent le harceleur et le dirigèrent vers les portes vitrées. La rame arrivait déjà à la station suivante. Quand les portes s’ouvrirent, des bras nombreux poussèrent l’homme sur le quai, sans ménagement. Il essaya de se débattre, en vain. Fulminant. Mauvais. Personne ne prenait son parti ? alors il laissa jaillir les commentaires colériques en pluie acide sur le sol. D’une voix trop forte, grossière, il débitait son réquisitoire sur ces allumeuses qui jouent les prudes. Le raisonnement coulait et lui sombrait. Avant que ses pieds ne touchent le quai, un grand gaillard, ombrageux et silencieux jusque-là, l’avait rattrapé par le col pour lui glisser :

– Si je te retrouve à te branler comme ça, je te démolis, que ça soit clair.

Les portes se refermèrent et le nuage noir des accusations de la foule suivit la silhouette de l’homme au travers des vitres mouvantes.

Massimo s’était rapproché de Jeanne.

– Ça va ? Vous descendez à quelle station ?

– Oui, oui… à la suivante

– Si ça ne vous dérange pas, je vais vous accompagner. Il faut vous asseoir un moment.

Ça ne dérangeait pas Jeanne, bien au contraire. Elle avait peur de se retrouver seule, de recroiser cet homme, même si c’était peu probable. Ou peur d’en croiser d’autres du même acabit. Donc Massimo l’accompagna. Prévenant, protecteur. Elle frissonnait encore. Ses pensées avaient quelque-chose de la bougie malmenée par le vent : frémissantes, inquiètes. Mais marcher avec Massimo l’apaisait. Ses idées, avec lenteur, finissaient par se poser. Le vent se calmait. La flamme se stabilisait.

– Je ne sais pas comment vous remercier d’être intervenu…

Sa voix retrouvait de sa fermeté.

– Vous n’avez pas à me remercier. C’est normal. Ça devrait être normal pour tout le monde.

Elle lui lança un sourire timide. Il poursuivit :

– J’ai lu dans les journaux, il y a quelques mois que les gens ne réagissent plus devant les agressions dans les transports. Que le fait d’être en groupe nous dédouane d’agir, en quelque sorte, abandonnant la responsabilité sur les épaules d’un autre… J’ai eu envie, je suppose, que ça ne soit pas vrai.

– Je… Je vous remercie…

Ils étaient arrivés dans la rue. Ils s’approchèrent d’une terrasse de café où elle prit place et commanda un chocolat chaud.

– Ça va aller ? Je vais devoir vous laisser là, pour aller travailler.

Elle laissa s’installer un silence dense, lesté par le poids des questions en suspens.

– Vous… vous trouvez ma tenue aguicheuse ?

Il s’arrêta, alors qu’un nuage glissait le long de ses sourcils froncés, jetant une ombre de sérieux sur son regard franc.

– Non, votre tenue est très bien. Mais le problème n’est pas là… Vous n’allez quand même pas croire ce que vous a dit ce sale obsédé ? Et même si votre tenue était affriolante, ça vous regarde ! Portez ce qui vous chante… Le problème vient de la société, pas de votre dressing. Il serait temps que les gens le comprennent…

– Oui…

Le visage de Jeanne s’éclaira un peu plus. Elle reprenait des couleurs au fur et à mesure qu’elle retrouvait confiance. Confiance en elle, en les autres. Après tout, si elle avait croisé un agresseur ce matin, elle avait aussi croisé Massimo. Et de cette situation, il fallait qu’elle tire le meilleur. S’apitoyer sur elle-même c’était donner trop d’importance à ce détraqué. C’était donner matière à son plaisir. Elle l’avait vu, il avait joui de la voir dégoûtée.

Le sourire de Jeanne s’attardait sur son visage quand il lui dit :

– Il faut vraiment que j’y aille. J’espère que vous n’aurez plus à revivre ce genre de situation.

– Merci. Merci encore.

– Au revoir.

Elle envia ce sourire qu’il lui envoya. Ce sourire franc, sûr de lui. Les coins de la bouche fermement retroussés, l’affirmation de son assurance, de sa maîtrise des événements. Elle voulait sourire comme ça. Elle y travaillerait. Il avait déjà tourné les talons et s’éloignait de son pas tranquille sur le trottoir ensoleillé. Massimo. Massimo, son héros. Massimo, dont elle ne connaîtrait jamais le prénom.

1 – marque espagnole de vêtements masculins

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16 réflexions sur “Effarante multitude

  1. Quelle.pudeur dans tes mots et en même temps le partage de ce moment (moi qui suis dans.les embouteillages) était bien réel. Merci.

  2. Que de belles métaphores Carine ! A la fin, on souhaiterait que l’un ou l’autre se retourne pour proposer de se revoir. Mais je sais que c’est cette frustration qui rend le texte plus fort. 🙂 Tu touches à un sujet sensible. La non assistance à personne en danger. Combien de personnes auraient aimé bénéficier d’un tel geste de solidarité, un seul ! Cela pourrait tout changer. Ensemble, on peut faire face. Suffit de s’en persuader. 🙂

    • Merci beaucoup 🙂 En fait c’est par choix que les personnages en restent là. J’ai trouvé ça beaucoup plus intéressant pour la situation que la dimension sentimentale n’intervienne pas entre Jeanne et Massimo. Puis je n’aurais pas su l’écrire sans tomber dans les clichés: lui donnerait l’image de celui qui profite de l’ascendant qu’il a sur elle, ou elle donnerait l’image de celle qui craque pour l’homme qui vient la sauver.
      J’ai préféré qu’elle admire Massimo pour sa force de caractère et qu’elle nourisse l’espoir de lui ressembler 🙂

  3. Les joies du métro parisien… ça ne me manque pas. Ce texte devrait être lus de tous.

    Je suis admirative de ceux qui, comme toi, savent écrire. Moi j’ai énormément de mal à mettre en mots ce que je vis, ce que je ressens, ça m’est quasiment impossible. Rédiger un simple article pour mon blog est déjà épuisant!

    • Merci 🙂 Ben pourquoi tu dis ça, tu écris très bien aussi! Après il y a des genres dans lesquels on est plus ou moins à l’aise… Moi par exemple je suis incapable de donner dans l’humour, c’est trop difficile! 🙂

      • L’humour c’est délicat en effet…
        J’ai déjà essayé d’écrire, sérieusement je veux dire pas juste en dilettante, mais rien. Impossible d’aller au-delà d’un pauvre petit paragraphe, je bloque.
        Du coup je me console en lisant les autres ^^

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