Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !

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17 réflexions sur “Cité de brume, forteresse de géants.

  1. Excellent ! Un très joli texte, effectivement.
    Comme j’ai l’habitude d’illustrer un certain nombre de mes très courts articles (en général) par une vidéo, j’ai pensé à ça : http://youtu.be/u7b9y8-zaUg
    Je ne suis pas sûr que WordPress accepte les permaliens dans ses champs 🙂 « Commentaire ». On verra bien, lorsque j’aurai validé en appuyant sur le bouton.
    Je ne suis pas complètement dans ta thématique, ou le ton de ton texte 🙂 avec cette chanson. Mais bon, ce n’est qu’une association… d’idées. Et c’est également une très belle chanson.Enfin, nous avons un petit point en commun : tout comme toi j’utilise des « rimes » ou des « assonances » au sein de ma pauvre prose. C’est une sorte de réflexe et une combinaison que j’aime bien. C’est aussi pour cette raison que j’apprécie ton texte, Mais ce n’est pas la raison majeure. Bravo.
    PS : la ville que tu évoques ici me fait énormément penser à Paris.

    • Bonjour 🙂 Merci beaucoup pour ton commentaire. C’est vrai que la chanson transmet la même ambiance, les mêmes sensations. Je ne la connaissais pas 🙂 Pour les assonances, c’est bien la première fois. je ne sais pas pourquoi, mais ça m’est venu comme ça et j’ai trouvé la musique des mots intéressante. J’ai écrit en pensant à new york (d’où l’éclair jaune du taxi qui vient le sauver de la grisaille), mais on pourrait imaginer n’importe quelle grande métropole effectivement. Je vais m’empresser de passer chez toi! 🙂

  2. Pour une reprise, ce n’est pas mal : on attendait ça presque avec impatience. Le thème n’est pas facile car traité tant de fois mais ta patte et tes mots en font une douceur au goût de madeleine proustienne. Tu as vraiment du style et tu arrives à mettre de l’originalité sur un lieu commun. Pitié, une autre…nouvelle! Je sais bien qu’il est bon d’attendre mais la patience n’est vraiment pas mon fort. Tu ne nous ferais pas quelque chose sur la Saint-Valentin, histoire de dire?

    • Bonjour Gilbert! Merci beaucoup 🙂 En fait je garde mes nouvelles de côté pour construire un recueil, d’où mon silence des derniers mois. Il faut que je trouve le temps de publier des textes courts par ici, ne serait-ce que pour ménager ta patience 😉 La Saint-Valentin? Thème ardu, je ne promets rien, mais ça vaut le coup que j’y réfléchisse un peu 🙂

  3. montagne de Zhongnan 3
    DEVANT LA NEIGE

    Comme est belle la montagne de Zhongnan
    Son sommet enneigé perce les nuages moutonneux
    La forêt brille sous un ciel serein, bleu
    Dans la ville vers le soir le froid devient vigoureux

    (Zu Yong)

  4. Joli texte plein d’émotion. mais je dois dire que j’aime beaucoup ma ville. Il faut dire qu’elle est située en bord de mer et que le ciel y est toujours bleu.,sauf ce matin. 🙂 Et puis la ville c’est un concentré d’humanité…

    • Merci Bruno 🙂 il s’agit d’un texte de fiction parce que j’adore la ville (les villes). Surtout qu’au delà des premières impressions, qui se focalisent souvent sur ce qui choque: le bruit, la vitesse, la différence, les villes se révèlent d’une richesse et d’une beauté étonnantes. PS: quelle chance tu as de cumuler la ville et la mer…

  5. On y rentre dans ton histoire comme si on était dans la pensée avant ta plume sur le papier et après dans la pensée. Images et sens auss forts. Merci pour le partage. Bises

  6. Oui très belle image et description de ces villes nouvelles
    Que la montagne est belle ….
    Oui la nature à cela de vrai qu elle nous fait découvrir une palette de couleurs
    Lâchant milles odeurs plus ou moins oublié des citadins
    Très beau texte qui est un hymne à la nature en fait

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