Le temps, l’absent.

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Je n’oublierai jamais ce jour-là. Le jour où la pluie s’est arrêtée de tomber. Et le vent et les nuages n’avaient rien à voir là-dedans. Les gouttes se sont interrompues par la loi du 4 mai 2053, juste avant les présidentielles. Une décision vouée à faire remonter la côte de popularité du président sortant. On maîtrisait la météo depuis une bonne quinzaine d’années. Et ce mois de mai pourri avait servi de prétexte au vote unanime de l’arrêt du mauvais temps. C’est sûr, depuis cette date, plus un jour de gros temps. Les parapluies au rebut, les K-Way recyclés. J’avais encore parfois le réflexe de scruter le ciel pour y lire les nimbus, interpréter leur noirceur et choisir ma veste en conséquence. Puis je me souvenais que les français s’étaient prononcés pour un ciel uniforme. Un bleu céruléen, n° 452 sur le nuancier gouvernemental.

C’est la pluie qui me l’avait amenée. On gardait ce souvenir au cœur, comme un trésor. Le ciel avait décidé de laver Paris à grande eau. Ses bourrasques emportaient poussière, feuilles et passants. Elle s’était précipitée pour s’abriter sous l’auvent de la porte, juste à côté de moi. Rien de mieux que la pluie pour briser la glace. Marie m’avait lancé un sourire mouillé au travers de ses cheveux collés. Puis elle m’avait suivie. Par tous les vents, par tous les temps, accrochée à mon bras.

Les années n’avaient fait que nous rapprocher. Maintenant, les saisons se ressemblaient jusqu’à se confondre. Par référendum, les citoyens avaient choisi un printemps tirant sur la fin, ces heures douces qui précédent l’été, où le soleil réchauffe sans faire transpirer. Un chapelet de jours conformes à la réglementation, trois-cent-soixante-cinq perles du même éclat. Les infimes différences jouaient sur quelques degrés, en plus ou en moins, selon les dates des vacances scolaires et les exigences des secteurs touristiques. Et je soupirais. Et je m’ennuyais. Plus d’orage lourd de chaleur, charriant des parfums de macadam mouillé. Plus d’ondée en juillet pour danser l’été, trempés et riant comme des enfants. Plus de tonnerre déchirant pour rassurer Marie, se réfugier devant un chocolat fumant, ou sous une couverture épaisse. Plus de froid mordant pour couvrir ses épaules de ma veste chaude. Plus de pieds glacés dans le lit qu’elle réchauffait sur mes mollets. Plus de balades emmitouflés jusqu’au nez, de mains jointes dans la chaleur partagée d’une poche. Plus de joues rouges piquées de froid, plus de givre sur nos fenêtres toujours ouvertes… Il nous manquait le piment des gelées dans l’interminable persistance de l’été.

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17 réflexions sur “Le temps, l’absent.

  1. Où quand « trop de bleu tue le bleu ».
    Très beau texte, plein de tendresse pour l’époque révolue des ondées et des bourrasques. Brassens nous avait pourtant mis en garde contre « ces pays imbéciles où jamais il ne pleut ».

  2. Mon ami carnetsparesseux ayant émis un avis ô combien vrai, d’un bout à l’autre de ce qu’il exprime, que je me tairai. C’est si bon de se retrouver dans les autres, ça vaut mieux que des preuves hasardeuses balancées par pur réflexe moutonnier.
    Fatigué par une mise en hivernage de cabane, un bon verre, ds bons mots faisant suite à une belle écriture et me voici remis en forme.
    Merci à vous deux.

  3. J’aime beaucoup :3 En plus j’ai lu ton texte au bon moment, il m’a fait un petit baume au coeur ! Je ne pourrais pas supporter de n’avoir que du soleil, j’adore les orages, et j’adore quand il pleut le soir ! Est-ce que ce n’est pas le bonheur d’être bien au chaud chez soi avec un chocolat chaud et la pluie qui tape au carreau ? Je ne connais rien de meilleur 🙂

  4. Bonjour.
    J’ai beaucoup aimé ce beau texte, à la fois mélancolique et poétique.
    Mais je n’ai pu m’empêcher de remplacer les ondées par d’autres « sujets », et j’ai croisé les doigts pour que la politique n’ai jamais ce pouvoir là…
    En ce sens, votre texte est aussi une intéressante réflexion.
    Merci!

    • Je suis curieuse de connaître vos sujets! :),quels qu’ils soient, il n’est jamais bon que tout soit sous contrôle, en particulier quand il s’agit de plaisir, d’art, et surtout de liberté. Croisons les doigts pour que la sagesse trouve sa voie jusqu’aux urnes. Merci de votre passage! 🙂

  5. Je suis tout à fait d’accord avec vous.
    Quant aux sujets auxquels je pensais, ils concernaient l’idée que si un jour la science permettait de choisir la couleur de peau, le quotient intellectuel, la durée d’une vie… Et que le pouvoir politique s’en emparait, pour l’ériger en tant que loi ou même le soumettre à l’avis de la population… Je vous laisse imaginer la suite.
    C’est en ceci que votre beau texte m’a fait réfléchir.
    Et je repasserai vous lire avec un grand plaisir! :-).

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