La peur n’attend pas

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Y’a pas grand monde ce soir. Pas de match de foot, pas d’événement particulier. Les rues sont vides, ça aide. Le jaune des murs tire à l’aigre depuis des années. Une couleur maladive comme le teint bilieux d’un visage qui en a trop vu. C’est de circonstance. Les murs en témoins muets des souffrances humaines. C’est peut-être pour ça qu’on ne les repeint pas. Au plafond, un des néons clignote par intermittence, sans régularité. Son grésillement agaçant souligne l’évidence du silence. Je devrais être soulagée, trouver ça reposant. C’est tout le contraire. Ça m’énerve. Les internes sont partis se reposer. Un seul s’active au bout du couloir, passant discrètement de chambre en chambre. Je vois son reflet déformé s’agiter dans la brillance du lino bleu pâle. Les autres infirmières sont parties prendre un café. Elles m’ont laissée là. Au cas où.

Les gens qui arrivent ici veulent tous voir le docteur. Tout de suite. Maintenant. C’est urgent. Le spécialiste, avec ses beaux diplômes. Souvent ils connaissent même leur nom et n’en démordent pas. « On est là pour le Docteur Maliant. C’est pour mon mari, vous voyez… ». Nous, on est juste « Mademoiselle ». Et on compte un peu pour du beurre. Bien sûr, on accueille, on aide, on fait les prises de sang, on ajuste les oreillers. On explique, aussi. Mais c’est pas pareil. Ça se voit bien dans leurs yeux. Nos mots n’ont pas le même poids. Ils n’ont pas l’autorité du titre. Ils n’ont pas force de vérité. Pourtant on a notre spécialité, nous aussi. Eux, ils soignent les blessures, les malaises, les symptômes graves, inquiétants. Les corps, les bras, les têtes, les cœurs. Mais nous, on soigne la peur. La plus évidente : la peur de la mort. Mais pas que. On pousse loin notre spécialisation. La peur de la douleur. La terreur de la piqure, la crainte de la dépendance, de la solitude, l’angoisse de ne plus jamais ressortir d’ici. La peur de se voir tel qu’on est : fragile et éphémère. On maîtrise toutes ses nuances, ses degrés de gravité. Tous ses moyens d’expression aussi. Celle qui coule en larmes discrètes mais incontrôlables. Celle qui s’oublie dans un relâchement de vessie. Celle qui se crie, se hurle, qu’on essaye de noyer dans le bruit. La peur impassible des visages immobiles et contractés, les yeux perdus dans le vide. C’est peut-être celle-là la plus dangereuse : Celle qui ne se dit pas, qu’on garde pour soi, qui ronge les tripes et les cœurs. Il faut être attentive pour la détecter celle-là. On devrait en faire un diplôme de cette habilité là. Soignante mention peur.

Au loin une sirène hurle et se rapproche graduellement. Une ambulance ! D’instinct je me lève. Plus le temps de philosopher. La peur n’attend pas.

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Dans le sillage de l’été

octobre

Quand on vient de Paris, on s’habitue au bruit, au tumulte. La frénésie des passants pressés, la vindicte des klaxons agacés. Les roues, les moteurs, les freins, les sirènes. Les cris. La pollution s’immisce jusque dans nos oreilles. On apprend à entendre avec. On ne la remarque plus. Sauf par effet de contraste.

Ici on n’entend que la paresse d’un petit matin d’octobre. Rien que la musique d’un dimanche paresseux qui s’éveille. Le soleil donne en plein sur la terrasse familiale. Il y a ceux qui lisent le journal et ceux qui profitent de l’été qui s’attarde, les yeux fermés. J’apprécie la qualité du silence. Je m’étonne de la finesse des sons qui m’arrivent. Je me rends compte de tout ce que j’ai oublié d’écouter, depuis des années.  J’arrive à distinguer les oiseaux par leur chant. Tourterelle, moineau, sansonnet, corbeau. Et tant d’autres que je ne reconnais pas. Un cliquetis métallique m’annonce le passage de cyclistes, leurs voix me font partager la complicité d’un père et de son fils, pendant les quelques secondes que dure leur passage le long du jardin. J’envie leur course dans les fraîcheurs d’automne, cette campagne qui se déploie sous leurs roues, ces coins de verdure dont ils s’emplissent les yeux pour mieux commencer la semaine. Au loin un clocher de village égrène les onze coups qui nous rapprochent de midi. J’imagine une place, une fontaine, des arbres dorés. Une agitation douce annonce le déjeuner dominical, des passants les bras chargés de pain, les voisins se saluent. Le temps flâne et s’étire dans les parfums de rôtis, de blanquette, de filets mignons. Octobre frissonne derrière un nuage et je me demande ce que je fous à Paris.

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Le temps, l’absent.

KODAK Digital Still Camera

Je n’oublierai jamais ce jour-là. Le jour où la pluie s’est arrêtée de tomber. Et le vent et les nuages n’avaient rien à voir là-dedans. Les gouttes se sont interrompues par la loi du 4 mai 2053, juste avant les présidentielles. Une décision vouée à faire remonter la côte de popularité du président sortant. On maîtrisait la météo depuis une bonne quinzaine d’années. Et ce mois de mai pourri avait servi de prétexte au vote unanime de l’arrêt du mauvais temps. C’est sûr, depuis cette date, plus un jour de gros temps. Les parapluies au rebut, les K-Way recyclés. J’avais encore parfois le réflexe de scruter le ciel pour y lire les nimbus, interpréter leur noirceur et choisir ma veste en conséquence. Puis je me souvenais que les français s’étaient prononcés pour un ciel uniforme. Un bleu céruléen, n° 452 sur le nuancier gouvernemental.

C’est la pluie qui me l’avait amenée. On gardait ce souvenir au cœur, comme un trésor. Le ciel avait décidé de laver Paris à grande eau. Ses bourrasques emportaient poussière, feuilles et passants. Elle s’était précipitée pour s’abriter sous l’auvent de la porte, juste à côté de moi. Rien de mieux que la pluie pour briser la glace. Marie m’avait lancé un sourire mouillé au travers de ses cheveux collés. Puis elle m’avait suivie. Par tous les vents, par tous les temps, accrochée à mon bras.

Les années n’avaient fait que nous rapprocher. Maintenant, les saisons se ressemblaient jusqu’à se confondre. Par référendum, les citoyens avaient choisi un printemps tirant sur la fin, ces heures douces qui précédent l’été, où le soleil réchauffe sans faire transpirer. Un chapelet de jours conformes à la réglementation, trois-cent-soixante-cinq perles du même éclat. Les infimes différences jouaient sur quelques degrés, en plus ou en moins, selon les dates des vacances scolaires et les exigences des secteurs touristiques. Et je soupirais. Et je m’ennuyais. Plus d’orage lourd de chaleur, charriant des parfums de macadam mouillé. Plus d’ondée en juillet pour danser l’été, trempés et riant comme des enfants. Plus de tonnerre déchirant pour rassurer Marie, se réfugier devant un chocolat fumant, ou sous une couverture épaisse. Plus de froid mordant pour couvrir ses épaules de ma veste chaude. Plus de pieds glacés dans le lit qu’elle réchauffait sur mes mollets. Plus de balades emmitouflés jusqu’au nez, de mains jointes dans la chaleur partagée d’une poche. Plus de joues rouges piquées de froid, plus de givre sur nos fenêtres toujours ouvertes… Il nous manquait le piment des gelées dans l’interminable persistance de l’été.

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Je suis le vent

Arbre Branches Silhouette

Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.

J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.

Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi je ne sens rien, je suis le vent.

Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.

Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et moi je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger ».

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 03/02/2016

Entre les pages, la liberté (concours Radio France)

Liberté Freedom

« M. Pomme, Le Généralissime vous accorde le privilège de la rédaction d’un livre en l’honneur de son programme pour le peuple. Dans trois mois, vous rendrez un manuscrit normalisé à nos censeurs.»

Pomme n’osait respirer. Les murs ont l’ouïe fine et les fenêtres des indiscrétions insoupçonnées. Son étonnement, sa peur étaient malvenus. Attitudes suspicieuses jurant avec les réactions sociales tolérées par le parti. Pourquoi lui ? Lui qui cachait des envols d’oiseaux dans l’ombre des mots, des idées galopantes, des chemins buissonniers. Alors qu’il existait tant d’écrivaillons labellisés aux ouvrages gris, carrés, conformes au carcan borné du parti. A contre-peur, il s’attela à la tâche. En dernière page il ajouta un code, lettres et chiffres mélangés. Un risque élevé mais calculé. Il suffisait d’un seul lecteur éclairé, prêt à raturer pour que résonne la vérité. Les mots barrés, le vrai message apparaissait: « Résistez ! La liberté est à portée de volonté. »

Texte écrit dans le cadre du Concours de la micro nouvelle de Radio France : un récit de 1000 signes (espaces compris) sur la thématique :  Le  livre dans ma vie.

Tel que sera le monde

Ombre Shadow

Il venait de trébucher. Encore une fois. Toujours sur elle. Elle était bien visible pourtant. Il marchait la tête affaissée, le regard boulonné au sol, il ne voyait qu’elle. Sombre. Aux contours nets. S’attachant, poissarde, au moindre de ses mouvements. Terrifiante de mimétisme. Encore une fois il s’était emmêlé les pieds dans son ombre, chancelant sur cette silhouette difforme, reflet aveugle de son propre corps.

Les hommes avaient tout détruit. Les arbres, leur dentelle compliquée, leurs élans de vie tendus vers le ciel. Le rire en note aiguë des oiseaux, le bruissement de vent de leurs envols précipités. Les baleines, énormes et suspendues, leur puissante chorégraphie dans l’apesanteur de l’eau. Tout ça n’était plus que légende. Des contes pour enfants construits sur la mémoire des ancêtres. Des fables inventées, rapiécées de morceaux d’une réalité depuis longtemps disparue.

Aujourd’hui, il y avait les murs. Ils découpaient la terre uniformément stérile en pièces, en bâtiments, en villes, en pays. Sans ces parois pour briser sa course, le regard se serait élancé le long d’une perspective vide et poussiéreuse. Les yeux fuyant à perdre haleine pour s’égarer dans la folie du néant. Dans l’immensité du vide malmené de vent. Alors les hommes avaient construit les murs sur lesquels ils avaient peint la mémoire. Au ciel de la paroi, ils avaient tracé des volutes blanches et grises qu’ils appelaient nuages. Sur la partie basse, des formes compliquées, vert de gris ou terre sale : Les plantes, les animaux. Tout un monde. Une vie aux arêtes saillantes, aux couleurs passées, à l’odeur de rien. Une nature en grains rugueux de ciment. Et Max se demandait souvent si on se cognait aux coins des arbres, avant. Il posait sa main sur les aspérités de béton, suivant du doigt les caprices d’une branche factice. Froide et rêche. Alors, dans le silence étourdissant des paysages figés, sa tête s’alourdissait un peu. Et son regard retombait toujours sur elle, son ombre. Silencieuse et obstinée. Il marchait toujours en gardant un œil sur elle, on ne sait jamais.

Max s’arrêta net. Un petit bout d’ombre se détachait de la sienne, et flottait autour, dans une danse saccadée. Il releva la tête. De ses yeux étonnés, levés vers le ciel vide, il découvrit un étrange objet. Petit, aux ailes finement symétriques et colorées, rondes et délicates, aux antennes fragiles. La lumière écrasante s’égayait en reflets moirés sur les ailes mobiles, d’un bleu étonnant en infimes particules d’étoiles. Les yeux de Max, kidnappés, suivaient le ballet hypnotique et imprévisible de l’animal. Sûrement un oiseau, bien qu’il ne ressemblait pas du tout à ceux des fresques murales. L’être minuscule tourna autour de lui dans un mouvement désordonné, comme absorbé par sa propre observation de l’enfant, puis s’éleva pour disparaître par-dessus les murs. Max s’élança à sa poursuite dans une course empêtrée de remparts et d’angles droits. Après avoir tourné deux fois, il réussit à atteindre l’autre côté. Le regard tourné vers l’infini du ciel, il cherchait. Plus rien ne virevoltait qu’un peu de poussière coulant des murs. Déçu, l’enfant repartit. Tête haute, les yeux aériens, le cœur en quête, l’espoir au corps, il ne vacilla plus jamais sur son ombre.

L’inconnue de la Cité

Métro Paris

Je suis rentrée dans la rame bondée en poussant légèrement les gens devant moi. Je n’aime pas faire ça, mais les passagers bloquaient l’entrée alors qu’il restait de l’espace derrière eux. J’étais chargée. Mon œil a accroché une place assise étonnamment vide. Laborieusement, j’ai mis le cap sur le siège libre et, à mesure que les gens se décalaient sur mon passage, je te découvrais, fièrement assise sur le siège d’à côté. Maquillée de frais, l’attention dans les détails. Ta robe noire aurait certainement préféré une fraîche soirée d’été à un après-midi étouffant dans les transports, mais ta candeur faisait oublier ce choix un peu décalé. Tu m’as vue arriver maladroitement, tanguant au rythme de mon fardeau. Tu m’as lancé un regard rayonnant, un sourire chaleureux, un message de bienvenue comme on devrait en croiser plus souvent. J’ai répondu à ton sourire et je me suis posée lourdement à tes côté, mon sac plein de la fatigue des jours passés. Au premier regard, j’avais compris. L’âme d’une femme emprisonnée dans un corps d’homme. Et bataillant ferme. Je laissais couler mon regard de côté, aussi léger qu’une caresse, pour ne pas te déranger. Un regard aérien, empreint de curiosité. Pas comme ces œillades que je voyais peser sur toi, lourdes et grasses, jetées à la dérobée, la moquerie aux coins des yeux. Non. J’avais envie de te parler, de te dire mon admiration, de connaître ton histoire. Dans ma tête, tout résonnait de l’écho de la maladresse. Alors je n’ai rien dit et j’ai perdu mes pensées sur les visages qui nous entouraient.

« Cité », le cœur de Paris. Tu t’es levée pour descendre et te perdre dans la ligne de foule en fuite du quai bondé. C’est là que j’ai vu. Vraiment vu. Devant moi, une femme et un homme. Des amis. Leurs yeux complices se sont rencontrés au rendez-vous de ton départ. Sur la bouche de la femme s’est posée une moue dubitative, tandis que ses sourcils s’arquaient d’un étonnement blasé sur des yeux mi-méprisants, mi-sceptiques. Dans cet échange silencieux, tout était dit. Nous, les gens normés, les gens comme tout le monde, indétectables dans la foule des pareils. Nous, les gens biens, avec une assurance crâne et une poussière de condescendance, on te considère de haut, toi, le personnage étrange. On ne te comprend pas. On ne sait rien de tes choix, de ta vie, de tes joies, de tes souffrances, mais c’est quand même pas joli-joli.

Mesdames et messieurs les gens normés, je vous souhaite un jour d’avoir ne serait-ce que la moitié du courage de cette femme. La force de vous lever le matin, d’endosser votre vraie personnalité, et de partir tête haute affronter un monde où la violence se cache à la croisée des regards, où le jugement est un préambule à chaque interaction de la vie quotidienne : pour acheter le pain, prendre le métro, aller travailler. Le cran d’affronter une vie où vous n’êtes plus un homme, une femme, mais où vous êtes la différence qu’on pointe des yeux.

Et toi, chère inconnue à qui je n’ai pas osé parler, merci de m’avoir rappelé l’importance de la fierté.

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Des vies qui se croisent

Vies croisées métro

« Mathurine Deshors ! Alors celle-là! Ça fait pas longtemps que j’sais qu’elle s’appelle Mathurine… Par contre, ça fait un bout d’temps qu’elle me tape sur le système ! Cinq ans que j’la croise tous les jours dans le bus. Des années à me crisper dès que j’l’entends parler. Tiens, je suis sûr que je lui dois ces contractures qui ne passent pas, même avec les cachetons. C’est fou ça ! C’est une fille qui n’a pas d’horaire. Une saltimbanque ! Jamais là à la même heure… Et pourtant tous les jours dans mon bus ! Parfois le matin, d’autres le soir. Le midi quand je vais faire une course. Quand j’travaille pas et que je vais voir le médecin. Une vraie plaie !

Et puis quelle allure ! Ces cheveux ! Elle sait pas c’que c’est qu’une brosse ?! On dirait qu’elle passe ses journées sur les falaises. En plein vent. Après avoir pris une saucée. Et non ! Madâââme travaille au théâtre. Et pas n’importe quel théâtre, non. « Le théâtre des lanternes agitées »… C’est elle qui est agitée du bocal, oui ! Rien que des hippies là-dedans. Ça c’est sûr, elle fait pas tâche chez les illuminés. Si encore elle était discrète, mais pensez-vous ! Ça lui prend comme ça, elle fait sursauter tout le monde, Madâme déclame. Madâme fait des grands gestes. Oui ! Dans le bus ! Elle prend des poses de bourgeoise maniérée, avec ses nippes tout droit sorties des poubelles ! Bohémienne ! Même quand elle aide les p’tites vieilles à descendre, elle les emmerde avec ses répliques. C’est du Molière, qu’elle dit. Il est pas très catholique son Molière, j’le reconnais pas. Les gamines aussi, elle les agace à leur raconter des histoires farfelues… Ça moi, j’ai la paix ! Elle m’parle jamais !

Tiens, j’suis presque rendu et j’lai pas vue aujourd’hui. Pas sérieux ces artistes. Bizarre. P’t’être qu’elle était dans celui de ce matin ? Ou ce midi, j’suis pas sorti. Je m’demande bien ce qu’elle fait… »

Pour cet atelier, nous devions travailler sur le personnage de Mathurine, comédienne atypique du théâtre des lanternes agitées où elle réadapte les classiques à sa manière. Nous devions faire son portrait au travers des yeux d’un autre personnage. Pour moi l’enjeu était double : faire un portrait dans un style auquel je ne m’essaye jamais (sortir de sa zone de confort, c’est très à la mode en ce moment) et susciter la sympathie pour Mathurine au travers d’un point de vue négatif sur elle.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 06/05/2015.

 

L’art de la guerre

L'art de la guerre

Elles avancent dans l’ombre. Au profit de la nuit et des replis du terrain. Unies dans un même mouvement, dans une même stratégie, toutes tendues vers un même but : la survie. Se battre pour vivre paisiblement, fonder une famille et que le cycle recommence au fil des âges et des générations. Elles passent leur journée embusquées. L’art de la guerre est aussi celui de la dissimulation. Elles fuient la lumière qui révèle les moindres déplacements, la moindre activité. Elles étudient le champ de bataille et ses environs, mettent à profit chaque coin sombre, chaque anfractuosité. Elles se cachent, attendent patiemment leur heure, aux aguets. Il ne suffit pas que le soleil se couche, non. Elles observent l’ennemi jusqu’à ce que plus une lumière ne brille, plus un bruit ne fasse vibrer l’air. Elles s’assurent du sommeil de l’adversaire, de son souffle paisible, de son inconsciente léthargie qui leur donnera l’avantage. Alors elles s’élancent, suivant la courbure des chemins qu’elles ont tracés, se dissimulant dans les reliefs d’un décor changeant. Elles s’approchent au plus près. Jusqu’à sentir les cœurs battre, le sang palpiter sous la peau. Le temps se suspend tandis qu’elles savourent leur supériorité. Puis elles attaquent. Elles piquent, percent. Dans leur folie guerrière, elles frappent à l’aveuglette, sans se préoccuper où tombent les coups. Des bras, des jambes. Elles entrent dans une transe sanguinaire. Des souvenirs primitifs remontent du fond des âges. Cette mémoire ancestrale qui vibrent dans leurs nerfs, dans leurs mouvements. Et dans le geste carnassier, c’est l’animal qui réapparaît.

Le sang jaillit en source chaude. Et plus il s’échappe, plus l’adrénaline grise ces amazones du crépuscule. La vie qui s’enfuit en gouttelettes pourpres apaise leurs pulsions bestiales. Enfin, fatiguées de leurs étreintes sanglantes, elles repartent. Le jour est proche. Demain sera un autre combat de l’obscurité. Le retour est plus long, exténuées de leurs passes d’arme. Elles croisent en chemin le sol souillé du sang des leurs, les malchanceuses, tombées sous le poids de l’ennemi. Elles ne s’arrêtent pas. C’est le jeu, c’est la vie. Elles retrouvent leurs tanières clandestines pour un repos qui les prive de la lumière du jour. Dans leur interminable lutte, elles ne verront jamais l’éclat d’un ciel d’été.

Il se réveille. Les rayons du soleil jouent avec les persiennes, jetant des reflets fauves sur le lit. Il repousse la couette et il constate qu’elles ont encore sévi. Les petits boutons rouges, enflammés, s’égrènent sur le tendre de sa peau, juste sous son coude, et sur la courbe du ventre. Ramassés en groupe de trois, ils lui rappellent qu’il n’a pas encore réussi à se débarrasser de ces invitées indésirables, acharnées, qui partagent ses nuits. P@#&%O !* de punaises de lit !

* Insérer ici le juron du Capitaine Haddock de votre choix

L’apprenti-sorcier

Vaudou et sorcellerie

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63 .. »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu de quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. A chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 08/04/2015.