Que nous est-il arrivé ?

non

Partout dans le monde, des bouches s’ouvrent, offrant des ténèbres douloureuses, débordantes de plaintes muettes. Leurs lèvres ne se referment sur rien, sur le vide du quotidien. Juste du vent qui n’emporte même pas les cris de leurs estomacs. Les yeux aussi s’ouvrent, énormes, démesurés, plein d’une espérance délavée, d’images qui ne nourrissent pas. Remplis de questions. Car on ne leur fait même pas l’offrande d’une explication. Aux quatre coins du globe, les tripes se tordent sur l’absence lancinante. Ils patientent, ils s’alimentent de secondes, de minutes creuses, jusqu’à ce que la douleur, étouffée par l’habitude, disparaisse. Quelques heures de répit jusqu’au prochain spasme.

Sur tous les continents. Et pas besoin d’aller très loin. Ici aussi, des gens luttent pour que les yeux de leurs enfants s’ouvrent sur autre chose qu’une assiette propre et lisse. Ce sont nos voisins, ceux qu’on côtoie, qu’on frôle tous les jours. Ils chassent le néant en s’abîmant dans le travail, dans l’économie, dans les poubelles.

Que nous est-il arrivé ? Pourquoi ? Le pays croule sous des montagnes de nourriture, de fruits lustrés, criants de santé. De légumes odorants comme autant de promesses succulentes. Des boites aux couleurs de la joie nous offrent biscuits, céréales, crèmes et boissons. Une déferlante de saveurs, un ouragan de délicatesses. Le régal conditionné en petite portion, du bonheur sous emballage plastique, pour l’avoir toujours en poche, à portée de main. Un océan de bouffe dans lequel on nous attire par plaisir, non plus par besoin. On ne sait plus ce que c’est que la faim. Sauf le voisin.

Alors pourquoi ? Parce qu’on a oublié l’essentiel. Parce qu’on s’est tellement habitué au système qu’on en voit plus les failles, les aberrations. Parce que c’est tellement courant qu’on imagine même plus protester.

Pourquoi ? Parce qu’il y a des gens qui préfèrent gâcher plutôt que donner. Parce qu’il y a des gens qui pensent qu’en tendant la main ils perdent de l’argent. Parce qu’à nos portes on écrase, on détruit :

La destruction de 100kg de nourriture par jour

Ne fermons pas nos portes, ne fermons pas les yeux. Arrêtons-les. Protestons. Partagez.

Merci

Prince des villes

horse cheval

Ce soir, sur le quai de la gare, j’ai croisé un cheval. A la tête de velours, aux couleurs vives des créatures d’Épinal : alezan, et le museau d’un blanc éclatant. Je lui ai tenu la porte au passage du tourniquet. C’est là que j’ai découvert son corps longiligne, en pin, qui rappelait sans aucun doute le manche à balai. Et tout au bout, une minuscule roue de bois, fixée par une cheville métallique. L’animal d’une autre époque reposait dans les bras d’un jeune homme. Pas vingt ans. Pressé. Il me dépassa du pas de l’impatience en retard. Mille questions me traversèrent : Le prince au casque connecté enfourcherait-il sa monture ? Vers quelle incroyable aventure se pressait-il ? Je me hâtai, courant presque, le sourire au lèvres, sûre d’avoir débusqué une fantaisie de la vie. Il prit la même route que moi, mais, quel dommage, laissa la tête au corps fluet se balancer à ses côtés, au rythme de ses pas d’apprenti adulte. Où allais-tu jeune chevalier à l’armure des grands froids, ton fidèle destrier à bout de bras ? Certainement rejoindre une sœur, un cousin, un voisin. Haut comme trois pommes, sans hésitation. Un marmot qui lâchera sa tablette, les yeux agrandis d’incrédulité qu’on lui amène un vrai cheval. Un gamin qui caressera la crinière synthétique, rayonnant de fierté et qui, ce soir, cassera joyeusement les oreilles des voisins dans d’interminables chevauchées fantastiques. Tu peux repartir, Prince, avec dans le cœur, la joie du devoir accompli.

 

Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !

Effarante multitude

Métro Effarante Multitude

Jeanne portait le métro comme une seconde peau. Elle l’utilisait pour le moindre déplacement, connaissait les stations comme les grains de beauté sur sa peau, les couloirs comme les premières rides sur son visage. Malgré la touffeur nauséabonde, les rats et la saleté, elle y évoluait comme dans les jardins de son enfance, avec une confiance joyeuse et un plaisir certain. C’était paradoxal. Elle le savait. Mais elle aimait la ville souterraine et ses pulsations, ses artères au sang métallique et assourdissant. Les murs carrelés de mille reflets, le sol à la brillance sombre et son usure sous la myriade de pas ensommeillés, les étals de fruits exotiques, luisants dans l’haleine chaude de cette fourmilière humaine… Elle trouvait tout ça tellement typique, tellement parisien. Les gens jetés là-dedans en tapis fourmillant, tous différents, tous semblables, électrons aux trajectoires incohérentes, luttant pour ne pas s’entrechoquer. Jeanne s’amusait de ces ressemblances discordantes. Les bouquets de regards aux teintes assorties : l’ennui, la fatigue, l’indifférence, ou rayonnants au contraire des couleurs de la gaieté, de l’enthousiasme. La synchronie des gestes sans considération d’âge ou de catégorie sociale. Oui, le métro était un vrai plaisir. Après quinze ans dans Paris, elle ne s’en était pas encore lassée. Tout n’était pas rose, loin de là. Comme les clochards à Châtelet. Ses yeux se posaient sur eux pour les quelques secondes d’une compassion affectée, mais incontournable, puis passait son chemin, les oubliant aussi vite. Qu’y pouvait-elle après tout? Et ce jour où elle avait vu une fille embêtée par deux hommes. Il était tard, la soirée était chaude, la rame à moitié pleine. Et pourtant personne n’avait bougé. Elle-même avait perdu son regard dans les ténèbres de la vitesse, la tête contre la vitre. Par prudence. Et elle n’avait pas pu s’empêcher de penser, qu’au contraire de cette fille, elle n’aurait jamais mis une jupe si courte pour sortir seule le soir.

Le matin, le métro était bondé. La foule était différente. Nerveuse. Frémissante. Tous les esprits tendus vers les aiguilles des montres, les digits du téléphone. L’heure, le retard. Et la promiscuité. Les passagers savent qu’ils vont être confinés dans une intimité inévitable, une atmosphère oppressante de contacts gênants. Ils s’enfoncent dans un manteau de suspicion, en vain tentent de garder une distance dictée par la méfiance et la répulsion. Oui, la foule du matin est différente. Elle pense que tout lui est acquis, le confort, l’espace. Que tout lui est dû.

Jeanne essayait de passer au-dessus de ces pulsions primitives. Aujourd’hui, le quai était encore plus fréquenté que d’habitude. Elle se plaça le long de la ligne bosselé qui prévient de l’imminence du bord et observa distraitement les mouvements autour d’elle. Chacun avec sa stratégie, se postant là où il y a moins de gens, derrière quelqu’un qu’on pourra facilement dépasser, en queue ou en tête en espérant qu’il y aura peu de passagers. Chacun analysant la situation avec force de données mathématiques glanées à l’œil nu, toutes plus subjectives les unes que les autres. Alors que le métro s’approchait, un mouvement insensible de poussée vers le bord du quai s’opéra, chacun se préparant, se mettant en position d’attaque. Jeanne sentit les gens se rapprocher autour d’elle, elle faisait maintenant partie d’une masse compacte prête à se déverser par les portes à peine entrouvertes. Après un regard circulaire elle comprit qu’elle ne serait pas assez rapide pour atteindre une place assise, inutile même de penser aux strapontins avec cette affluence. Elle décida de se placer près d’une barre métallique, un point d’ancrage solide dans le ventre du monstre à la démarche chaotique. Les inconnus rentraient. S’entassaient. Deux fois elle se dit que plus personne ne tiendrait, que les autres resteraient sur le quai. Mais non, ils faufilaient leur fausse politesse entre les coudes et les dos réticents. « Excusez-moi », « pardon ». Offrant aux visages crispés un sourire, franchement navré, enfin presque. Les corps se serraient, chacun faisait semblant d’ignorer son voisin, tout le monde aussitôt plongé dans de profondes réflexions qui les coupaient du monde extérieur et surtout de cette intimité soudaine avec de parfaits inconnus. Jeanne luttait pour ne pas se laisser décrocher de sa barre. Oui, car à ce moment-là, ce morceau de fer luisant et un peu poisseux lui appartenait. Elle s’était battue pour cette position, hors de question de l’abandonner sous la pression de la multitude.

Comme d’habitude elle détaillait les gens. Elle s’attarda sur la tempe d’une femme trop forte. La goutte de transpiration était comme une annonce de la journée qui l’attendait. Elle secoua la tête, elle n’avait pas envie de commencer comme ça dès le matin. Sur sa droite, un homme en costume. Son parfum arrivait parfois jusqu’à elle, suivant les caprices du mistral souterrain. Son bras tendu sur la barre d’appui entrouvrait sa veste et mettait à jour l’étiquette qui clamait fièrement : Massimo Dutti1 – personal tailoring. Jeanne remercia intérieurement Massimo pour ces échappées olfactives et reprit son observation.

Le métro démarra, et, sous ses oscillations, la foule se tassa, réajustée dans un ensemble plus ou moins harmonieux. Jeanne avait conscience de son corps, beaucoup plus que d’habitude. Et de celui des autres aussi. Ce coude qui menaçait de bouleverser ses côtes au moindre soubresaut, ces bras collés aux siens … Et soudain tout s’arrêta dans sa tête. Toutes ses pensées se concentrèrent en une seule, focalisée sur une sensation. Ce qu’elle sentait dans son dos. Quelque-chose d’indéfinissable. Un malaise consistant, pesant. Profondément anormal. Un malaise qui immédiatement étoila sa peau de chair de poule. Ignorant les balancements du wagon qui unifiaient les corps dans une danse maladroite, quelqu’un se collait à elle. Maintenant que son attention était dirigée sur ses reins, les mouvements se précisaient. Un va et vient, un frottement et une forme. Tout le reste s’était effacé. Les inconnus, les vitres grasses, la carcasse de métal, tout avait disparu, ne restait plus que cette zone, terriblement concrète. Dans le silence assourdissant de sa tête, elle pouvait presque entendre les tissus se froisser.

« Ce n’est pas possible… » pensa-t-elle « Je me trompe forcément… ». Alors que tout en elle criait le contraire. « Ça doit être un sac qui bouge avec le wagon, qui tangue pressé contre mon dos. Je me fais des idées… » L’esprit tente toujours de nier l’évidence, de refuser l’écœurement, la certitude. Jeanne ne voulait pas croire ce que son instinct lui soufflait. Figée dans un dégoût immense, elle ne parvenait pas à réagir. A cause de la foule, à cause de la peur… A cause du prédateur dans son dos.

Enfin, elle sortit de sa torpeur. Elle bougea, mais trop peu pour que ça change quoi que ce soit. En vain, elle essaya de tourner la tête, mais l’homme était trop près pour qu’elle puisse voir son visage. Seul se précisait un souffle rauque et gras qu’elle sentait suinter sur sa nuque.

La panique et l’impuissance se faufilèrent sur son visage, s’y installèrent. Le regard de Massimo vint se poser sur elle pour y rester avec insistance. Un froncement de sourcil et ses yeux se lancèrent dans un ballet analytique pour tenter de s’expliquer la détresse de la jeune fille. Cet homme, sa position bizarre et la cadence de son bras. Il tendit une main par-dessus les dos et les têtes, et elle atterrit lourdement sur l’épaule de l’inconnu.

– Oh ! vous faites quoi, là ?!

Les battements du cœur de Jeanne, jusque-là alourdis de peur, s’emballèrent. Course folle, cadence de fuite s’accordant sur l’espoir. Les gens, d’instinct, s’étaient légèrement éloignés. Pas assez toutefois pour permettre à Jeanne de changer de place. Mais maintenant elle voyait. L’éclair d’une montre de luxe au poignet, le doux lustre d’un cuir de qualité, les accessoires en constat d’un statut social affiché. La respectabilité du costume anthracite contredite par l’obscénité qui soulignait le regard. Les détails se gravaient dans sa mémoire contre son gré. Le rictus coulant de l’homme s’agrandit encore lorsqu’il vit qu’elle l’observait. Loin d’être embarrassé, il semblait au contraire jubiler. Ses yeux étaient fixes, possédés, dégoulinants. Et plus il sentait le malaise de Jeanne, plus son regard s’éclairait de la lumière sombre de la lubricité. Sa main bien qu’immobile restait dans son pantalon. Il semblait attendre, repousser son plaisir pour mieux en profiter.

Massimo reprit, plus fort :

– Vous m’avez entendu ! Poussez-vous !

– Mêle-toi de tes oignons ! Je ne l’ai pas touchée à ce que je sache ! Elle attend que ça, à se balader à moitié à poil…

A sa voix altérée par l’excitation, il voulait donner la force de l’arrogance, la morgue du tutoiement. Mais sa phrase mourut dans un rictus humide. Il ne tourna même pas la tête vers Massimo, continua à dévisager Jeanne, à prendre son temps pour promener ses yeux sur sa silhouette alors que le mouvement répétitif avait repris au niveau de la braguette. Massimo enchaîna :

– Vous trouvez ça normal de vous masturber dans le dos d’une fille !

Et s’adressant aux autres passagers :

– Ça suffit ! Aidez-moi !

Appuyant ses mots de gestes vifs, il poussa les passagers, les plaçant entre Jeanne et son agresseur. En un instant, les gens, à l’abri du pouvoir de la multitude, investis d’une indignation toute neuve, leur inertie craintive disparut. Ils formèrent une barrière humaine entre Jeanne et l’homme salace. Une rumeur s’élevait en volutes de vapeur sous le soleil éclatant du bien-fondé. Commentaires timides d’abord, puis clairement des insultes. Le malotru devenait la cible de leur haine et leur culpabilité refoulées. Alors qu’un cercle se formait autour de Jeanne, une main anonyme, protectrice et compatissante, vint se poser sur son épaule. D’autres mains isolèrent le harceleur et le dirigèrent vers les portes vitrées. La rame arrivait déjà à la station suivante. Quand les portes s’ouvrirent, des bras nombreux poussèrent l’homme sur le quai, sans ménagement. Il essaya de se débattre, en vain. Fulminant. Mauvais. Personne ne prenait son parti ? alors il laissa jaillir les commentaires colériques en pluie acide sur le sol. D’une voix trop forte, grossière, il débitait son réquisitoire sur ces allumeuses qui jouent les prudes. Le raisonnement coulait et lui sombrait. Avant que ses pieds ne touchent le quai, un grand gaillard, ombrageux et silencieux jusque-là, l’avait rattrapé par le col pour lui glisser :

– Si je te retrouve à te branler comme ça, je te démolis, que ça soit clair.

Les portes se refermèrent et le nuage noir des accusations de la foule suivit la silhouette de l’homme au travers des vitres mouvantes.

Massimo s’était rapproché de Jeanne.

– Ça va ? Vous descendez à quelle station ?

– Oui, oui… à la suivante

– Si ça ne vous dérange pas, je vais vous accompagner. Il faut vous asseoir un moment.

Ça ne dérangeait pas Jeanne, bien au contraire. Elle avait peur de se retrouver seule, de recroiser cet homme, même si c’était peu probable. Ou peur d’en croiser d’autres du même acabit. Donc Massimo l’accompagna. Prévenant, protecteur. Elle frissonnait encore. Ses pensées avaient quelque-chose de la bougie malmenée par le vent : frémissantes, inquiètes. Mais marcher avec Massimo l’apaisait. Ses idées, avec lenteur, finissaient par se poser. Le vent se calmait. La flamme se stabilisait.

– Je ne sais pas comment vous remercier d’être intervenu…

Sa voix retrouvait de sa fermeté.

– Vous n’avez pas à me remercier. C’est normal. Ça devrait être normal pour tout le monde.

Elle lui lança un sourire timide. Il poursuivit :

– J’ai lu dans les journaux, il y a quelques mois que les gens ne réagissent plus devant les agressions dans les transports. Que le fait d’être en groupe nous dédouane d’agir, en quelque sorte, abandonnant la responsabilité sur les épaules d’un autre… J’ai eu envie, je suppose, que ça ne soit pas vrai.

– Je… Je vous remercie…

Ils étaient arrivés dans la rue. Ils s’approchèrent d’une terrasse de café où elle prit place et commanda un chocolat chaud.

– Ça va aller ? Je vais devoir vous laisser là, pour aller travailler.

Elle laissa s’installer un silence dense, lesté par le poids des questions en suspens.

– Vous… vous trouvez ma tenue aguicheuse ?

Il s’arrêta, alors qu’un nuage glissait le long de ses sourcils froncés, jetant une ombre de sérieux sur son regard franc.

– Non, votre tenue est très bien. Mais le problème n’est pas là… Vous n’allez quand même pas croire ce que vous a dit ce sale obsédé ? Et même si votre tenue était affriolante, ça vous regarde ! Portez ce qui vous chante… Le problème vient de la société, pas de votre dressing. Il serait temps que les gens le comprennent…

– Oui…

Le visage de Jeanne s’éclaira un peu plus. Elle reprenait des couleurs au fur et à mesure qu’elle retrouvait confiance. Confiance en elle, en les autres. Après tout, si elle avait croisé un agresseur ce matin, elle avait aussi croisé Massimo. Et de cette situation, il fallait qu’elle tire le meilleur. S’apitoyer sur elle-même c’était donner trop d’importance à ce détraqué. C’était donner matière à son plaisir. Elle l’avait vu, il avait joui de la voir dégoûtée.

Le sourire de Jeanne s’attardait sur son visage quand il lui dit :

– Il faut vraiment que j’y aille. J’espère que vous n’aurez plus à revivre ce genre de situation.

– Merci. Merci encore.

– Au revoir.

Elle envia ce sourire qu’il lui envoya. Ce sourire franc, sûr de lui. Les coins de la bouche fermement retroussés, l’affirmation de son assurance, de sa maîtrise des événements. Elle voulait sourire comme ça. Elle y travaillerait. Il avait déjà tourné les talons et s’éloignait de son pas tranquille sur le trottoir ensoleillé. Massimo. Massimo, son héros. Massimo, dont elle ne connaîtrait jamais le prénom.

1 – marque espagnole de vêtements masculins

Interlude

Rayons

Il y a une légère brume ce matin. Un voile fin et transparent qui épaissit l’air, donne de la consistance aux rayons du soleil, révèle leur chute vertigineuse. Dans la forêt, il y a un étang et son fin tapis de lentilles d’eau, qu’on imagine d’un vert intense. Il y a un banc à la retraite et des plots de bois, en passe de perdre la guerre contre les herbes folles lancées en courbes délicates vers le ciel. Tout prend un relief étonnant dans la densité nouvelle de la lumière. Les bords plus nets, plus intenses, plus poétiques. Contraste irréel, ombres embrasées. Le soleil lance ses droites parfaites dans l’atmosphère, trace des lignes de fuite étincelantes, des perspectives éclatantes. On devine la fraîcheur du petit matin, pleine de vie, sa piqure caressante sur la peau. Pause dans le tumulte urbain, morceau de paix, goutte de calme. Bout de féérie surpris à la sortie d’un virage, entraperçu de la fenêtre du bus. Soudain l’évidence. La seule chose à faire, qui défie la logique de notre société. En accord avec soi, les arbres et le vent. Tout laisser derrière et s’asseoir là, loin des folies et des cris, savourer chaque particule de lumière à plein regard.

S’arrêter. Respirer. Prendre tout le temps du monde.

Lamentable.

Merci

Je ne fais jamais d’article d’actualité. Mais là, je ne sais pas pourquoi… Certainement que le tirage à 200 000 exemplaires et le mot best-seller s’affichant en gras en dessous du visage de la femme bafouée ont titillé l’écrivain qui sommeille en moi.

Je trouve ça lamentable. Et à plus d’un titre…

Déjà la démarche… La vengeance. Comme n’importe quelle femme est tentée de le faire après avoir été trompée, sauf que la notoriété aidant, Valérie en fait un spectacle national. Et surtout malsain. Elle souffre, c’est sûr. Mais depuis quand la stratégie d’agresser celui qui vous a blessé est-elle devenue pertinente ? La méchanceté en réponse à l’infidélité. Le mépris, les accusations pour faire front à la trahison. Et pour quelle résultat ? Une courte satisfaction malsaine éventuellement ? Le plaisir de le voir conspué ? De la poudre aux yeux tout ça… Une illusion de victoire, perverse, qui ne masquera jamais la douleur. Elle ajoutera juste un peu plus d’aigreur à vos sourires forcés.

Vous n’avez rien à y gagner. Et tout à y perdre. Une réaction dictée par l’urgence de blesser, de faire mal. Une âme noircie par la frénésie de représailles, par le besoin d’exécuter l’autre aux yeux de la société. C’est se rabaisser à la hauteur de celui qui a trahi. C’est se manquer de respect à soi-même.

Du point de vue littéraire… Ai-je besoin de le mentionner ? On donne dans la littérature de bas étage, qui table sur le scandale, le voyeurisme, le pathos… On en rajoute dans le croustillant des détails, dans le pathétique des situations. On grossit le trait du personnage déjà gras de ses défauts. Faisant fi de l’objectivité, on nous projette dans les échanges d’un couple qu’eux seuls sont outillés pour comprendre. Quelle élégance… Ces mots ne nous regardent pas. Ces gestes ne nous concernent pas. Et pour quel niveau d’écriture ? Je vous en laisse juge, mais je ne pense pas que le livre puisse prétendre au prix Goncourt…

Et vous messieurs les éditeurs, belle prouesse. 200 000 exemplaires pour voir un couple se déchirer. Pour se frotter les mains, la douce musique métallique de l’argent qui tombe dans les coffres dans les oreilles, en poussant les lecteurs à reluquer la vie des autres, à juger, à culpabiliser. La rentabilité et le matraquage publicitaire en moteur de la littérature. D’une nouvelle littérature poubelle qui, comme la malbouffe, n’est pas bonne pour nous, mais vers laquelle tout le monde se précipite sans réfléchir. C’est vrai quoi, pourquoi miser sur de nouveaux talents littéraires quand on peut faire les choux gras des tabloïds?

Du point social et politique… Ce livre pousse la France vers une société de médisance, de commérage. Une société qui cultive le scandale. Une société qui s’attache aux formes plutôt qu’au fond. Tous partis confondus, qu’un homme ait les épaules assez solide pour gouverner la France, qu’il ait les qualités requises pour diriger le pays dans la bonne direction, l’expérience, la force de caractère pour redresser la barre… (et je ne parle pas forcément de notre président) qu’est ce que ça peut nous foutre ce qu’il fait de ses fesses ? Tant que ça reste dans le domaine de la légalité, ça ne nous regarde pas. Quelqu’un m’a dit un jour : nos dirigeant doivent être exemplaires. Un, c’est impossible et deux, en quel honneur ? Surtout que l’exemplarité est subjective en fonction de la personne à qui on s’adresse. Ils doivent être exemplaires, oui, dans ce qu’ils font pour le pays, dans leur politique. Le reste nous ne devrions même pas en entendre parler. Ça ne nous viendrait jamais à l’esprit de s’enquérir de la fidélité de notre boulanger à sa femme, et d’arrêter de lui acheter du pain si l’homme se révélait volage. On regardait l’Amérique d’un œil moqueur du temps de Bill et de Monica, nous voici lancés sur leurs traces.

Nous espérons tous l’homme fort, charismatique, qui saura donner un second souffle à la France. Nous citons les présidents du passé en exemples… Mais ça n’arrivera pas tant qu’on continuera à exposer leur intimité. C’est une tendance dangereuse que celle d’impliquer leur vie privée dans la politique, et nous en prenons allègrement la route.

J’aimerai penser que ce livre est la réaction à chaud de quelqu’un qui n’a pas vraiment réfléchi aux conséquences. Mais non. Un livre ça prend du temps à écrire. Ça se travaille, ça se mûrit. Valérie, quelle crédibilité aurez-vous en tant que journaliste après ce livre exposant votre intimité sans filtre ? Cet ouvrage est fait pour blesser. Et il va atteindre son but. L’intéressé, sûrement. Mais pas seulement. Il pourrit la société et ça m’ennuie. Il vous fera beaucoup de mal, et vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même.

Fracas virtuel sur fond de réalité

Naufrage 2

Il est apparu sur son écran de télé, en plein faits divers, et le geste de Myriam est resté en suspens. Les yeux rivés sur cet homme, et son regard qu’elle trouvait magnétique. Quelques secondes vides de son, de sensation. Rien que ce visage qui s’agrandissait démesurément pour venir occuper tout son esprit. Elle s’est forcée à bouger, à continuer le mouvement interrompu du fer à repasser sur la jupe. Le murmure de la télé s’étirait en un bruit uniforme auquel elle ne prêtait plus attention. La soirée s’écoulait selon le déroulement méthodique et monotone de la solitude. Le linge bien plié aux angles précisément calculés, la poussière inexistante qu’elle s’évertuait à chasser, le dîner et ses calories maîtrisées, la fourchette qu’elle repositionnait de quelques millimètres pour l’ajuster à l’assiette. Elle trouvait une stabilité dans ces gestes répétés. Un apaisement. La rigueur des choses venait-elle inconsciemment contrebalancer le désordre de son esprit ? Myriam ne voulait pas l’admettre. Elle aimait l’ordre. Il n’y avait rien de mal à aimer l’ordre.

L’ordre. La symétrie. La régularité. Pourtant ce soir, le regard bleu acier de l’inconnu venait perturber la mécanique huilée du quotidien. Elle croyait voir les yeux clairs se refléter dans la vitre immaculée, ils s’insinuaient dans les volutes de la vapeur du fer, ils la fixaient dans les éclats électriques de son assiette aigue-marine… Ses pensées étaient lancées en boucles rapides autour de l’idée fixe de cet homme. Alors elle s’abandonna à l’obsession. Elle retira l’ordinateur de sa housse, assise le dos droit, les pieds solidement posés sur le sol et la souris fébrile. Sur internet, elle chercha tout ce qui concernait le drame. Les photos, les interviews. Des ces lambeaux éparses, elle tissa le voile de la personnalité de l’inconnu. Elle construisait le patchwork de sa vie, les morceaux cousus du fil de sa voix grave. Qu’importe qu’il ne s’agisse que de quelques secondes de vidéo, de quelques pixels, son imagination faisait le reste, comblait les blancs et rêvait l’homme parfait. Lancée sans retenue dans la folie de son fantasme, ses yeux s’allumaient de la lueur étrange de l’extase.

Tout était arrivé si vite. Trop vite. Il n’avait pas réfléchi, il avait suivi son instinct, il avait agi comme l’aurait fait n’importe qui. Il avait vu le bateau s’enfoncer, au beau milieu du fleuve, en plein courant et les enfants emportés comme des branches sèches et légères. Il avait plongé dans l’eau glaciale, sans rien ressentir que l’adrénaline qui résonnait dans tout son corps donnant le rythme de ses mouvements. À force d’aller-retours, il en avait ramené cinq sur la rive, le cœur brisé de voir les gens se débattre et sombrer au loin. Le drame était passé, la douleur était restée. Dans cette ambiance de deuil, tous les parents étaient venus le remercier. Tom avait été touché.

Puis ils ont débarqués. Ils ont sonné à sa porte, la caméra à l’épaule et le culot en bandoulière. Les journalistes. Il fallait entendre ce qu’ils disaient de lui, le héros. Il parlaient de journal télé, de reportages, d’intervention en direct dans une émission d’actualité… Tom ne se reconnaissait pas, ni dans leurs mots, ni dans leurs yeux. Il avait répondu, l’œil vide et la tête bourdonnante d’un sentiment d’imposture. Les reporters, distillant l’insistance et la persuasion, avaient réussi à lui arracher son accord pour un documentaire de six minutes qui passerait à l’heure de grande écoute. Et tout s’était enchaîné. Les coups de fil incessants, les lettres, les inconnus à sa porte. Tout le pays était fier de lui. Lui ne savait plus qui il était.

Il sortait dans le désert du jour, au lever du soleil, parcourait les rues esseulées d’un pas rapide, frôlant les murs en espérant s’y fondre. Il ne retrouvait une respiration normale qu’une fois passés les premiers arbres. Dissimulé par le masque de la forêt, il s’abandonnait aux larmes. Puis il marchait. Longtemps. Il chassait l’ombre de ce qu’il avait été sans jamais la rattraper. Il poursuivait une explication, qui restait toujours hors de portée.

Quand Tom aperçut Myriam, il était trop tard pour l’éviter. Elle se tenait droite, corsetée d’excitation, les deux mains serrées sur le sac à main. Il la bouscula presque.

– Pardon…

Il avait lâché le mot plus par habitude que par politesse. Il traînait encore sur ses lèvres, assourdi par son envie de fuir le monde. Myriam saisit l’occasion :

– Tom !…Enfin, je veux dire monsieur Anders, Je voulais vous dire que je vous admire beaucoup. Je vous ai vu à la télé et…

La voix de la jeune femme coulait en une succession de vaguelettes aiguës et fébriles. Elle rappelait à Tom les bruits du rivage, ce jour là. Il s’était arrêté, le corps vibrant, prêt à déborder de ces éloges dont il n’avait jamais voulu.

– Mais de quoi vous parlez ?

– Mais… De ces enfants que vous avez sauvés, de votre bravoure. Vous êtes quelqu’un de bien, de rassurant. C’est rare de nos jours de trouver quelqu’un avec de vraies valeurs.

La tête de Tom s’était affaissée comme pour rentrer dans ses épaules, dans une ultime tentative pour se dissimuler aux regards.

– Je ne sais pas de qui vous parlez, il ne s’agit pas de moi. Cet homme ce n’est pas moi…

– Vous êtes trop modeste ! Vous êtes merveilleux. Puis cette intelligence qu’on devine dans votre regard, l’originalité et la simplicité de vos mots. Je suis conquise !

Myriam ne pensait pas se dévoiler autant, mais puisque qu’il ne semblait pas comprendre, elle tentait le tout pour le tout. Ses joues avaient pris une teinte cramoisie. Toute l’intensité de ses sentiments s’était concentrée là, sur ses pommettes. Ses yeux lançaient des appels aux bateaux. Petite balise flottant sur la mer de ses délires.

– Madame, vous vous trompez.

La voix de Tom était lasse, le barrage de sa patience cédait. La tension des dernières semaines, progressivement accumulée en gouttes de fatigue, venait de se libérer. Il poursuivit :

– Je suis un employé de la poste. Je passe mes soirées devant la télé, si possible pour regarder du foot en m’accompagnant d’une canette de bière. Je ne suis pas adepte du ménage et je fais mes courses le samedi. Oui, j’ai sauvé ces enfants, mais non je ne suis pas un héros. Je suis une personne banale qui aimerait qu’on la laisse tranquille.

Il la planta là pour rejoindre le rideau de la forêt. A chacune de ses affirmations, la déception plongeait progressivement le cœur de Myriam dans l’ombre. Ses yeux prenait l’éclat terne des erreurs de parcours. Elle fit demi-tour lentement, ses prunelles agrandies et fixes, remâchant leur conversation, ses lèvres muettes en mouvement. C’est dommage, pensa-t-elle, il est si charmant.

Même plus tard, même en se remémorant cette rencontre, jamais elle ne reconnut l’homme qu’elle croisait tous les samedis dans son petit supermarché de quartier.

La poupée de chiffon

Poupée de chiffon

 Ses doigts inconscients jouent avec le tissu de sa jupe tandis qu’elle attend les clients. Le regard un peu las, elle s’amuse à sentir la texture glissante et à la faire rouler entre le pouce et l’index. Ses yeux coulent sur sa jupe, empruntent la route vallonnée de ses plis et emportent avec eux le fil de ses pensées. Finalement, toute ma vie s’est jouée dans le tissu, se dit-elle. Il y eut les classiques, comme ce grand mouchoir qu’elle traînait partout, enfant, et que sa mère n’avait pas le droit de laver. Puis les vêtements, ceux de la petite fille espiègle, avant que viennent ceux de l’adolescente turbulente. Les essayages entre copines, quand on s’habille de provocation et de jeunesse. Les garçons admiraient ses longs cheveux en ruban, et leur façon de flotter dans le vent.

Puis elle a fait de mauvais choix. Enfin non, car on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait choisi. Qu’est-il arrivé alors ? Rien. La vie est arrivée. La vie qu’il faut gagner, l’argent qui vient à manquer, une solution qu’on pense temporaire et où on se laisse enfermer. Et de fil en aiguille une situation dans laquelle elle n’aurait jamais cru se retrouver.

Son quotidien se déroule sur fond de tissus râpeux. Les rideaux défraîchis des chambres d’hôtel, bordeaux ou marrons, ne volent plus, même les jours de tempête, tant ils sont chargés de la solitude grise qu’ils voient défiler. Et les draps dans lesquels elle s’allonge, toujours froids, rêches et pas très nets. Tout comme les hommes qui croient la posséder pour quelques billets finalement… Pour eux elle fait partie du mobilier, de cette chambre qu’ils ont payée, au même titre que les serviettes ou les couvertures. Ils l’utilisent, la froissent et la laissent chiffonnée, en vrac, sans plus s’en occuper.

Ils ne s’en doutent pas, mais les lainages ne mentent pas. Leur vie se laissent deviner dans les étoffes qui recouvrent leurs corps : celui qui fume, celui qui ne se lave pas, celui qui a embrassé sa femme avant de partir, celui qui a les moyens, celui qui en manque… Sous la toile sombre du soir, elle les attend, elle les devine, elle les oublie. On l’appelle parfois belle de nuit ou fille de joie, voile tissé de contradictions qui laisse apercevoir la trame du mépris. Elle préfère encore ceux qui la couvrent d’insultes, la vérité sans fard, sans condescendance.

Le froid de la nuit se fait piquant, la rue est presque vide, ses yeux se perdent dans les étoiles artificielles de la ville et elle attend. Pas ceux qui sont de passage, non. Elle attend celui pour qui elle ne sera pas une transaction. Celui qui saura que son cœur n’est pas à louer, que sa tendresse ne se marchande pas. Elle l’imagine déjà, ses mains lui couvrant les épaules d’un châle les soirs d’hiver, ou réfugiés à deux sous la douceur d’un plaid devant la télé. Elle l’attend parce qu’elle sait qu’un jour il viendra.

 Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 04/06/2014. Le thème de cette séance était « Voyage dans la trame des tissus ». Nos histoires devaient se dérouler sur le fil des vêtements, du linge, des étoffes, avec à l’appui une caisse de chutes et de chiffons. Je ne peux m’empêcher de partager également avec vous cette magnifique chanson de Manu Chao, touchante de ses images et de ses mots, et à qui j’ai emprunté la formule « mon cœur n’est pas à louer ». 

 

« Le monde est notre reflet » – Rue D.

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Le monde est notre reflet. C’est ce qu’ils ont écrit et c’est vrai. Quoi de mieux que les murs de cette rue pour représenter la diversité des hommes ? La beauté et la laideur se mélangent pour donner des nuances subjectives. L’accumulation qui fait tourner la tête, ou la sobriété qui va droit au but, efficace. Les murs de la rue D. sont un miroir pour l’âme de ces artistes qu’ils osent enfin offrir aux regards, sans artifice. Ils jouent de leur palette d’émotions, les badigeonnant en gestes larges, ou les appliquant en petites touches précises. Ils aiment bien utiliser la nostalgie pour la couleur de fond, ça donne toujours plus de profondeur au dessin. La tristesse, ils n’en mettent pas beaucoup, ça fait fuir les passants. Mais par contre, la joie, l’amour, l’humour, ils en jettent partout, sans compter. Et moi, je m’en mets plein les yeux : ça brille, ça explose, ça rayonne jusqu’à moi. Si je me penche un peu, j’aperçois des personnages esquissés aux lignes simplistes. Ils semblent se glisser sur les murs et porter toute la naïveté du monde. De sa bande de ciment, un homme cubique m’observe. Le corps rectiligne, tout en angles, j’imagine bien son étroitesse d’esprit.

Et puis, il y a le mouvement. Les lignes s’élancent et plongent, les formes tournoient, les personnages s’animent, suivent des chorégraphies statiques qu’ils répètent à l’infini. Parfois j’ai du mal à les suivre… Ce que je préfère c’est la beauté. Elle est partout. Dans les regards acryliques si vivants, dans leurs phrases qui redéfinissent si bien le monde, comme des évidences tombées dans l’oubli et qu’ils se font un devoir de rappeler.

Ils m’ont vite repérée, les petits jeunes. Je ne descends plus guère l’escalier, mais mes jambes me portent encore jusqu’à la fenêtre, d’où je les observe. Les premiers jours, derrière ma vitre, ils ont du croire que j’avais l’œil réprobateur, comme le vieux chnoque du 5B qui ouvre grand se fenêtre pour leur servir des noms d’oiseau. Pour dissiper le malentendu, je leur fis signe de la main. Depuis, ils peignent pour moi. Tous les mois, précis comme une horloge, ils viennent me changer de paysage. De leurs sourires, de leurs pinceaux et de leurs mots, tous les mois, ils viennent mettre le monde à mes pieds. 

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Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 18/06/2014. Nous sommes allés nous promener rue Denoyez à Belleville, pour y trouver l’inspiration. 

Pour en savoir plus sur cette rue: Paris Street Art

Lignes de vie

Marcel carte postale

 

La photo avait traversé le temps. Les marques d’usure, les griffures et autres déchirures n’atténuaient pas la beauté du jeune homme, ni sa jeunesse, à peine sorti de l’adolescence. Lui à la fleur de l’âge, la photo un peu fanée.

Le cliché reposait dans les doigts ridés de Lucienne, un berceau de douceur pour cette image qui en faisait naître tellement d’autres dans l’album de sa mémoire : Leur rencontre, les fleurs du printemps et leurs baisers, la chaleur de l’été et leurs étreintes. Puis c’était arrivé. La folie des hommes. Elle les avait précipités dans un univers de froid et d’acier, de ténèbres et de haine. Marcel était parti pour la guerre. Sur le quai de la gare, il était confiant. Le sac plein de promesses, de projets, les yeux brillants déjà tournés vers leur vie future : la petite maison, son potager et les tulipes rouges qu’elle aimait tant. Le portrait précieusement rangé dans son sac à main, elle avait regardé le train s’éloigner, et elle était restée immobile, longtemps après qu’il eut disparu. La photo ne l’avait plus quittée. Les éraflures s’accumulaient dessinant les lignes de la vie de Lucienne. Dans le bord déchiré on lisait ses poings hystériques lorsqu’on lui avait appris la mort de Marcel, enseveli par un obus. La grande auréole jaune révélait ses larmes, la veille de son mariage avec cet homme bon mais qu’elle n’aima jamais autant que lui. Le voile blanc de l’usure, comme un fantôme, témoignait du long voyage dans lequel elle s’était lancée. Ici le jeune homme était partout, ressuscité par les caprices de sa mémoire. Il la suivait dans les ruelles du village. Les souvenirs oubliés refaisaient surface et venaient la surprendre lorsqu’elle s’y attendait le moins. Alors elle avait tout laissé derrière elle pour suivre son mari aux États-Unis.

Elle y avait construit sa vie tant bien que mal. Un foyer, des enfants. Une goutte de résignation, une cuillère d’acceptation, la recette de l’apaisement. Timidement le bonheur avait fait son apparition. Quand elle sortait le cliché maintenant, elle se sentait chanceuse d’avoir pu connaître l’intensité de ces émotions, même si elles n’étaient pas destinées à durer.

Lucienne s’installa dans la vieillesse, souriante, reconnaissante. Son mari disparut, la laissant seule, entourée de sa famille. Elle se promenait le long des rues, le long des livres, retrouvait ses amies autour d’un café et parfois elle parlait à Marcel.

Ça faisait deux semaines qu’elle avait reçu cet appel. Une voix masculine, une histoire sans queue ni tête, Lucienne avait raccroché. Avec pour seules armes la persévérance et le téléphone, l’inconnu s’était fait insistant. Se répétant, s’expliquant patiemment, jusqu’à ce que ses mots trouvent leur chemin dans la tête fatiguée de la vieille dame. Une histoire d’accident, de méprise, de perte de mémoire et de recherches difficiles…

Et voilà qu’aujourd’hui Lucienne se retrouvait sur la promenade longeant la mer, les bancs s’alignant à perte de vue, à attendre avec une impatience d’adolescente, serrant la petite photo dans ses mains. Elle avait pris le bus sans trop y croire, elle avait quand même mis sa plus belle robe. Devant elle une silhouette s’avançait à sa rencontre. Intérieurement, elle se félicita d’avoir bravé sa coquetterie en gardant ses lunettes qui lui permettaient de détailler le visage de l’inconnu. Bien sûr, il se cachait sous le masque du temps, mais sous les rides, sous les cheveux gris, derrière le costume de l’embonpoint, c’était bien lui, aucun doute, son Marcel. Il s’arrêta face à elle, leurs sourires rayonnants aux éclats de timidité. Et quand il glissa sa main dans la sienne, ils avaient à nouveau dix-neuf ans.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 28/05/2014.