L’art de la guerre

L'art de la guerre

Elles avancent dans l’ombre. Au profit de la nuit et des replis du terrain. Unies dans un même mouvement, dans une même stratégie, toutes tendues vers un même but : la survie. Se battre pour vivre paisiblement, fonder une famille et que le cycle recommence au fil des âges et des générations. Elles passent leur journée embusquées. L’art de la guerre est aussi celui de la dissimulation. Elles fuient la lumière qui révèle les moindres déplacements, la moindre activité. Elles étudient le champ de bataille et ses environs, mettent à profit chaque coin sombre, chaque anfractuosité. Elles se cachent, attendent patiemment leur heure, aux aguets. Il ne suffit pas que le soleil se couche, non. Elles observent l’ennemi jusqu’à ce que plus une lumière ne brille, plus un bruit ne fasse vibrer l’air. Elles s’assurent du sommeil de l’adversaire, de son souffle paisible, de son inconsciente léthargie qui leur donnera l’avantage. Alors elles s’élancent, suivant la courbure des chemins qu’elles ont tracés, se dissimulant dans les reliefs d’un décor changeant. Elles s’approchent au plus près. Jusqu’à sentir les cœurs battre, le sang palpiter sous la peau. Le temps se suspend tandis qu’elles savourent leur supériorité. Puis elles attaquent. Elles piquent, percent. Dans leur folie guerrière, elles frappent à l’aveuglette, sans se préoccuper où tombent les coups. Des bras, des jambes. Elles entrent dans une transe sanguinaire. Des souvenirs primitifs remontent du fond des âges. Cette mémoire ancestrale qui vibrent dans leurs nerfs, dans leurs mouvements. Et dans le geste carnassier, c’est l’animal qui réapparaît.

Le sang jaillit en source chaude. Et plus il s’échappe, plus l’adrénaline grise ces amazones du crépuscule. La vie qui s’enfuit en gouttelettes pourpres apaise leurs pulsions bestiales. Enfin, fatiguées de leurs étreintes sanglantes, elles repartent. Le jour est proche. Demain sera un autre combat de l’obscurité. Le retour est plus long, exténuées de leurs passes d’arme. Elles croisent en chemin le sol souillé du sang des leurs, les malchanceuses, tombées sous le poids de l’ennemi. Elles ne s’arrêtent pas. C’est le jeu, c’est la vie. Elles retrouvent leurs tanières clandestines pour un repos qui les prive de la lumière du jour. Dans leur interminable lutte, elles ne verront jamais l’éclat d’un ciel d’été.

Il se réveille. Les rayons du soleil jouent avec les persiennes, jetant des reflets fauves sur le lit. Il repousse la couette et il constate qu’elles ont encore sévi. Les petits boutons rouges, enflammés, s’égrènent sur le tendre de sa peau, juste sous son coude, et sur la courbe du ventre. Ramassés en groupe de trois, ils lui rappellent qu’il n’a pas encore réussi à se débarrasser de ces invitées indésirables, acharnées, qui partagent ses nuits. P@#&%O !* de punaises de lit !

* Insérer ici le juron du Capitaine Haddock de votre choix

L’apprenti-sorcier

Vaudou et sorcellerie

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63 .. »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu de quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. A chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 08/04/2015.

 

Que nous est-il arrivé ?

non

Partout dans le monde, des bouches s’ouvrent, offrant des ténèbres douloureuses, débordantes de plaintes muettes. Leurs lèvres ne se referment sur rien, sur le vide du quotidien. Juste du vent qui n’emporte même pas les cris de leurs estomacs. Les yeux aussi s’ouvrent, énormes, démesurés, plein d’une espérance délavée, d’images qui ne nourrissent pas. Remplis de questions. Car on ne leur fait même pas l’offrande d’une explication. Aux quatre coins du globe, les tripes se tordent sur l’absence lancinante. Ils patientent, ils s’alimentent de secondes, de minutes creuses, jusqu’à ce que la douleur, étouffée par l’habitude, disparaisse. Quelques heures de répit jusqu’au prochain spasme.

Sur tous les continents. Et pas besoin d’aller très loin. Ici aussi, des gens luttent pour que les yeux de leurs enfants s’ouvrent sur autre chose qu’une assiette propre et lisse. Ce sont nos voisins, ceux qu’on côtoie, qu’on frôle tous les jours. Ils chassent le néant en s’abîmant dans le travail, dans l’économie, dans les poubelles.

Que nous est-il arrivé ? Pourquoi ? Le pays croule sous des montagnes de nourriture, de fruits lustrés, criants de santé. De légumes odorants comme autant de promesses succulentes. Des boites aux couleurs de la joie nous offrent biscuits, céréales, crèmes et boissons. Une déferlante de saveurs, un ouragan de délicatesses. Le régal conditionné en petite portion, du bonheur sous emballage plastique, pour l’avoir toujours en poche, à portée de main. Un océan de bouffe dans lequel on nous attire par plaisir, non plus par besoin. On ne sait plus ce que c’est que la faim. Sauf le voisin.

Alors pourquoi ? Parce qu’on a oublié l’essentiel. Parce qu’on s’est tellement habitué au système qu’on en voit plus les failles, les aberrations. Parce que c’est tellement courant qu’on imagine même plus protester.

Pourquoi ? Parce qu’il y a des gens qui préfèrent gâcher plutôt que donner. Parce qu’il y a des gens qui pensent qu’en tendant la main ils perdent de l’argent. Parce qu’à nos portes on écrase, on détruit :

La destruction de 100kg de nourriture par jour

Ne fermons pas nos portes, ne fermons pas les yeux. Arrêtons-les. Protestons. Partagez.

Merci

Prince des villes

horse cheval

Ce soir, sur le quai de la gare, j’ai croisé un cheval. A la tête de velours, aux couleurs vives des créatures d’Épinal : alezan, et le museau d’un blanc éclatant. Je lui ai tenu la porte au passage du tourniquet. C’est là que j’ai découvert son corps longiligne, en pin, qui rappelait sans aucun doute le manche à balai. Et tout au bout, une minuscule roue de bois, fixée par une cheville métallique. L’animal d’une autre époque reposait dans les bras d’un jeune homme. Pas vingt ans. Pressé. Il me dépassa du pas de l’impatience en retard. Mille questions me traversèrent : Le prince au casque connecté enfourcherait-il sa monture ? Vers quelle incroyable aventure se pressait-il ? Je me hâtai, courant presque, le sourire au lèvres, sûre d’avoir débusqué une fantaisie de la vie. Il prit la même route que moi, mais, quel dommage, laissa la tête au corps fluet se balancer à ses côtés, au rythme de ses pas d’apprenti adulte. Où allais-tu jeune chevalier à l’armure des grands froids, ton fidèle destrier à bout de bras ? Certainement rejoindre une sœur, un cousin, un voisin. Haut comme trois pommes, sans hésitation. Un marmot qui lâchera sa tablette, les yeux agrandis d’incrédulité qu’on lui amène un vrai cheval. Un gamin qui caressera la crinière synthétique, rayonnant de fierté et qui, ce soir, cassera joyeusement les oreilles des voisins dans d’interminables chevauchées fantastiques. Tu peux repartir, Prince, avec dans le cœur, la joie du devoir accompli.

 

Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !

Jeux d’ombres et de lumière

Prix littéraire

Derrière la porte aux carreaux de verre dépolis, le monde perd ses contours nets. Esquissé au fusain de la lumière, il semble fait de douceur, de rondeur. Imprécis, mais un peu inquiétant. La course désordonnée de ses petites jambes s’était terminée dans le couloir. D’une glissade sur le parquet, elle s’était laissée tomber contre le mur, prenant plaisir à sentir le bas de sa robe se froisser et remonter le long de son dos. Le contraste entre l’obscurité du couloir et la lumière qui filtrait à travers les panneaux de la porte s’était gravé dans ses yeux d’enfant. Et l’image, chargée de sensations contradictoires, était souvent revenue dans sa mémoire d’adulte, comme un des pivots articulant sa vie, sans qu’elle sache pourquoi.

Derrière la porte, le monde perd la netteté de ses contours, le bord flou des silhouettes donne du velouté aux ombres de sa mère et de sa grand-mère, alors que leurs gestes sont saccadés, emportés par la virulence de leur conversation. Gabrielle a cinq ans quand elle assiste à cette scène, elle ne garde que des variations de voix, une mélodie de sons graves, étouffés de discrétion aux éclats soudains de colère. Elle n’aurait pas dû se trouver là. Sa mère avait bien insisté.

« Tu es grande maintenant Gabi, tu restes sagement à jouer dans la chambre, je viendrai te chercher ».

Elle s’était d’abord amusée avec la pièce de deux francs, celle qu’elle avait trouvée dans la rue et qu’elle avait cachée comme un trésor. Celle que les américains avaient fabriquée pour la libération. Quand elle la tenait dans le nid de ses mains, elle avait l’impression de voyager. Mais son imagination bouillonnante avait vite débordé la petite chambre trop sérieuse et la petite fille s’était précipitée à la poursuite de ses rêves dans le couloir de grand-maman. Et elle se retrouvait là, assise dans le noir, fascinée par ce théâtre d’ombre et de lumière. Au vol, elle avait attrapé plein de choses : des images, des gestes, des mots surtout. Mais rien qui ne fit sens. Les phrases s’étaient noyées dans l’immensité des souvenirs que l’enfance lui réservait. Seule la sensation restait. Étrange. L’impression d’avoir surpris un bout du monde adulte caché derrière un rideau.

[…]

 Vous pouvez lire la suite dans le recueil « Derrière la porte », disponible selon les modalités ci-dessous. Vous y trouverez cette nouvelle dans son intégralité, ainsi que les autres très belles nouvelles finalistes du Prix littéraire 2014 de la ville de Thouaré-sur-Loire. Pour le thème du concours nous avions simplement ce début de phrase : « Derrière la porte… »

 

Pour commander le recueil :

Envoyez un chèque de 4€ à l’ordre du Trésor Public à l’attention de Nathalie Menoury-David, Hôtel de ville, 6 rue de mauves BP50316, 44473 Thouaré-sur-Loire en précisant votre adresse pour l’envoi.

Effarante multitude

Métro Effarante Multitude

Jeanne portait le métro comme une seconde peau. Elle l’utilisait pour le moindre déplacement, connaissait les stations comme les grains de beauté sur sa peau, les couloirs comme les premières rides sur son visage. Malgré la touffeur nauséabonde, les rats et la saleté, elle y évoluait comme dans les jardins de son enfance, avec une confiance joyeuse et un plaisir certain. C’était paradoxal. Elle le savait. Mais elle aimait la ville souterraine et ses pulsations, ses artères au sang métallique et assourdissant. Les murs carrelés de mille reflets, le sol à la brillance sombre et son usure sous la myriade de pas ensommeillés, les étals de fruits exotiques, luisants dans l’haleine chaude de cette fourmilière humaine… Elle trouvait tout ça tellement typique, tellement parisien. Les gens jetés là-dedans en tapis fourmillant, tous différents, tous semblables, électrons aux trajectoires incohérentes, luttant pour ne pas s’entrechoquer. Jeanne s’amusait de ces ressemblances discordantes. Les bouquets de regards aux teintes assorties : l’ennui, la fatigue, l’indifférence, ou rayonnants au contraire des couleurs de la gaieté, de l’enthousiasme. La synchronie des gestes sans considération d’âge ou de catégorie sociale. Oui, le métro était un vrai plaisir. Après quinze ans dans Paris, elle ne s’en était pas encore lassée. Tout n’était pas rose, loin de là. Comme les clochards à Châtelet. Ses yeux se posaient sur eux pour les quelques secondes d’une compassion affectée, mais incontournable, puis passait son chemin, les oubliant aussi vite. Qu’y pouvait-elle après tout? Et ce jour où elle avait vu une fille embêtée par deux hommes. Il était tard, la soirée était chaude, la rame à moitié pleine. Et pourtant personne n’avait bougé. Elle-même avait perdu son regard dans les ténèbres de la vitesse, la tête contre la vitre. Par prudence. Et elle n’avait pas pu s’empêcher de penser, qu’au contraire de cette fille, elle n’aurait jamais mis une jupe si courte pour sortir seule le soir.

Le matin, le métro était bondé. La foule était différente. Nerveuse. Frémissante. Tous les esprits tendus vers les aiguilles des montres, les digits du téléphone. L’heure, le retard. Et la promiscuité. Les passagers savent qu’ils vont être confinés dans une intimité inévitable, une atmosphère oppressante de contacts gênants. Ils s’enfoncent dans un manteau de suspicion, en vain tentent de garder une distance dictée par la méfiance et la répulsion. Oui, la foule du matin est différente. Elle pense que tout lui est acquis, le confort, l’espace. Que tout lui est dû.

Jeanne essayait de passer au-dessus de ces pulsions primitives. Aujourd’hui, le quai était encore plus fréquenté que d’habitude. Elle se plaça le long de la ligne bosselé qui prévient de l’imminence du bord et observa distraitement les mouvements autour d’elle. Chacun avec sa stratégie, se postant là où il y a moins de gens, derrière quelqu’un qu’on pourra facilement dépasser, en queue ou en tête en espérant qu’il y aura peu de passagers. Chacun analysant la situation avec force de données mathématiques glanées à l’œil nu, toutes plus subjectives les unes que les autres. Alors que le métro s’approchait, un mouvement insensible de poussée vers le bord du quai s’opéra, chacun se préparant, se mettant en position d’attaque. Jeanne sentit les gens se rapprocher autour d’elle, elle faisait maintenant partie d’une masse compacte prête à se déverser par les portes à peine entrouvertes. Après un regard circulaire elle comprit qu’elle ne serait pas assez rapide pour atteindre une place assise, inutile même de penser aux strapontins avec cette affluence. Elle décida de se placer près d’une barre métallique, un point d’ancrage solide dans le ventre du monstre à la démarche chaotique. Les inconnus rentraient. S’entassaient. Deux fois elle se dit que plus personne ne tiendrait, que les autres resteraient sur le quai. Mais non, ils faufilaient leur fausse politesse entre les coudes et les dos réticents. « Excusez-moi », « pardon ». Offrant aux visages crispés un sourire, franchement navré, enfin presque. Les corps se serraient, chacun faisait semblant d’ignorer son voisin, tout le monde aussitôt plongé dans de profondes réflexions qui les coupaient du monde extérieur et surtout de cette intimité soudaine avec de parfaits inconnus. Jeanne luttait pour ne pas se laisser décrocher de sa barre. Oui, car à ce moment-là, ce morceau de fer luisant et un peu poisseux lui appartenait. Elle s’était battue pour cette position, hors de question de l’abandonner sous la pression de la multitude.

Comme d’habitude elle détaillait les gens. Elle s’attarda sur la tempe d’une femme trop forte. La goutte de transpiration était comme une annonce de la journée qui l’attendait. Elle secoua la tête, elle n’avait pas envie de commencer comme ça dès le matin. Sur sa droite, un homme en costume. Son parfum arrivait parfois jusqu’à elle, suivant les caprices du mistral souterrain. Son bras tendu sur la barre d’appui entrouvrait sa veste et mettait à jour l’étiquette qui clamait fièrement : Massimo Dutti1 – personal tailoring. Jeanne remercia intérieurement Massimo pour ces échappées olfactives et reprit son observation.

Le métro démarra, et, sous ses oscillations, la foule se tassa, réajustée dans un ensemble plus ou moins harmonieux. Jeanne avait conscience de son corps, beaucoup plus que d’habitude. Et de celui des autres aussi. Ce coude qui menaçait de bouleverser ses côtes au moindre soubresaut, ces bras collés aux siens … Et soudain tout s’arrêta dans sa tête. Toutes ses pensées se concentrèrent en une seule, focalisée sur une sensation. Ce qu’elle sentait dans son dos. Quelque-chose d’indéfinissable. Un malaise consistant, pesant. Profondément anormal. Un malaise qui immédiatement étoila sa peau de chair de poule. Ignorant les balancements du wagon qui unifiaient les corps dans une danse maladroite, quelqu’un se collait à elle. Maintenant que son attention était dirigée sur ses reins, les mouvements se précisaient. Un va et vient, un frottement et une forme. Tout le reste s’était effacé. Les inconnus, les vitres grasses, la carcasse de métal, tout avait disparu, ne restait plus que cette zone, terriblement concrète. Dans le silence assourdissant de sa tête, elle pouvait presque entendre les tissus se froisser.

« Ce n’est pas possible… » pensa-t-elle « Je me trompe forcément… ». Alors que tout en elle criait le contraire. « Ça doit être un sac qui bouge avec le wagon, qui tangue pressé contre mon dos. Je me fais des idées… » L’esprit tente toujours de nier l’évidence, de refuser l’écœurement, la certitude. Jeanne ne voulait pas croire ce que son instinct lui soufflait. Figée dans un dégoût immense, elle ne parvenait pas à réagir. A cause de la foule, à cause de la peur… A cause du prédateur dans son dos.

Enfin, elle sortit de sa torpeur. Elle bougea, mais trop peu pour que ça change quoi que ce soit. En vain, elle essaya de tourner la tête, mais l’homme était trop près pour qu’elle puisse voir son visage. Seul se précisait un souffle rauque et gras qu’elle sentait suinter sur sa nuque.

La panique et l’impuissance se faufilèrent sur son visage, s’y installèrent. Le regard de Massimo vint se poser sur elle pour y rester avec insistance. Un froncement de sourcil et ses yeux se lancèrent dans un ballet analytique pour tenter de s’expliquer la détresse de la jeune fille. Cet homme, sa position bizarre et la cadence de son bras. Il tendit une main par-dessus les dos et les têtes, et elle atterrit lourdement sur l’épaule de l’inconnu.

– Oh ! vous faites quoi, là ?!

Les battements du cœur de Jeanne, jusque-là alourdis de peur, s’emballèrent. Course folle, cadence de fuite s’accordant sur l’espoir. Les gens, d’instinct, s’étaient légèrement éloignés. Pas assez toutefois pour permettre à Jeanne de changer de place. Mais maintenant elle voyait. L’éclair d’une montre de luxe au poignet, le doux lustre d’un cuir de qualité, les accessoires en constat d’un statut social affiché. La respectabilité du costume anthracite contredite par l’obscénité qui soulignait le regard. Les détails se gravaient dans sa mémoire contre son gré. Le rictus coulant de l’homme s’agrandit encore lorsqu’il vit qu’elle l’observait. Loin d’être embarrassé, il semblait au contraire jubiler. Ses yeux étaient fixes, possédés, dégoulinants. Et plus il sentait le malaise de Jeanne, plus son regard s’éclairait de la lumière sombre de la lubricité. Sa main bien qu’immobile restait dans son pantalon. Il semblait attendre, repousser son plaisir pour mieux en profiter.

Massimo reprit, plus fort :

– Vous m’avez entendu ! Poussez-vous !

– Mêle-toi de tes oignons ! Je ne l’ai pas touchée à ce que je sache ! Elle attend que ça, à se balader à moitié à poil…

A sa voix altérée par l’excitation, il voulait donner la force de l’arrogance, la morgue du tutoiement. Mais sa phrase mourut dans un rictus humide. Il ne tourna même pas la tête vers Massimo, continua à dévisager Jeanne, à prendre son temps pour promener ses yeux sur sa silhouette alors que le mouvement répétitif avait repris au niveau de la braguette. Massimo enchaîna :

– Vous trouvez ça normal de vous masturber dans le dos d’une fille !

Et s’adressant aux autres passagers :

– Ça suffit ! Aidez-moi !

Appuyant ses mots de gestes vifs, il poussa les passagers, les plaçant entre Jeanne et son agresseur. En un instant, les gens, à l’abri du pouvoir de la multitude, investis d’une indignation toute neuve, leur inertie craintive disparut. Ils formèrent une barrière humaine entre Jeanne et l’homme salace. Une rumeur s’élevait en volutes de vapeur sous le soleil éclatant du bien-fondé. Commentaires timides d’abord, puis clairement des insultes. Le malotru devenait la cible de leur haine et leur culpabilité refoulées. Alors qu’un cercle se formait autour de Jeanne, une main anonyme, protectrice et compatissante, vint se poser sur son épaule. D’autres mains isolèrent le harceleur et le dirigèrent vers les portes vitrées. La rame arrivait déjà à la station suivante. Quand les portes s’ouvrirent, des bras nombreux poussèrent l’homme sur le quai, sans ménagement. Il essaya de se débattre, en vain. Fulminant. Mauvais. Personne ne prenait son parti ? alors il laissa jaillir les commentaires colériques en pluie acide sur le sol. D’une voix trop forte, grossière, il débitait son réquisitoire sur ces allumeuses qui jouent les prudes. Le raisonnement coulait et lui sombrait. Avant que ses pieds ne touchent le quai, un grand gaillard, ombrageux et silencieux jusque-là, l’avait rattrapé par le col pour lui glisser :

– Si je te retrouve à te branler comme ça, je te démolis, que ça soit clair.

Les portes se refermèrent et le nuage noir des accusations de la foule suivit la silhouette de l’homme au travers des vitres mouvantes.

Massimo s’était rapproché de Jeanne.

– Ça va ? Vous descendez à quelle station ?

– Oui, oui… à la suivante

– Si ça ne vous dérange pas, je vais vous accompagner. Il faut vous asseoir un moment.

Ça ne dérangeait pas Jeanne, bien au contraire. Elle avait peur de se retrouver seule, de recroiser cet homme, même si c’était peu probable. Ou peur d’en croiser d’autres du même acabit. Donc Massimo l’accompagna. Prévenant, protecteur. Elle frissonnait encore. Ses pensées avaient quelque-chose de la bougie malmenée par le vent : frémissantes, inquiètes. Mais marcher avec Massimo l’apaisait. Ses idées, avec lenteur, finissaient par se poser. Le vent se calmait. La flamme se stabilisait.

– Je ne sais pas comment vous remercier d’être intervenu…

Sa voix retrouvait de sa fermeté.

– Vous n’avez pas à me remercier. C’est normal. Ça devrait être normal pour tout le monde.

Elle lui lança un sourire timide. Il poursuivit :

– J’ai lu dans les journaux, il y a quelques mois que les gens ne réagissent plus devant les agressions dans les transports. Que le fait d’être en groupe nous dédouane d’agir, en quelque sorte, abandonnant la responsabilité sur les épaules d’un autre… J’ai eu envie, je suppose, que ça ne soit pas vrai.

– Je… Je vous remercie…

Ils étaient arrivés dans la rue. Ils s’approchèrent d’une terrasse de café où elle prit place et commanda un chocolat chaud.

– Ça va aller ? Je vais devoir vous laisser là, pour aller travailler.

Elle laissa s’installer un silence dense, lesté par le poids des questions en suspens.

– Vous… vous trouvez ma tenue aguicheuse ?

Il s’arrêta, alors qu’un nuage glissait le long de ses sourcils froncés, jetant une ombre de sérieux sur son regard franc.

– Non, votre tenue est très bien. Mais le problème n’est pas là… Vous n’allez quand même pas croire ce que vous a dit ce sale obsédé ? Et même si votre tenue était affriolante, ça vous regarde ! Portez ce qui vous chante… Le problème vient de la société, pas de votre dressing. Il serait temps que les gens le comprennent…

– Oui…

Le visage de Jeanne s’éclaira un peu plus. Elle reprenait des couleurs au fur et à mesure qu’elle retrouvait confiance. Confiance en elle, en les autres. Après tout, si elle avait croisé un agresseur ce matin, elle avait aussi croisé Massimo. Et de cette situation, il fallait qu’elle tire le meilleur. S’apitoyer sur elle-même c’était donner trop d’importance à ce détraqué. C’était donner matière à son plaisir. Elle l’avait vu, il avait joui de la voir dégoûtée.

Le sourire de Jeanne s’attardait sur son visage quand il lui dit :

– Il faut vraiment que j’y aille. J’espère que vous n’aurez plus à revivre ce genre de situation.

– Merci. Merci encore.

– Au revoir.

Elle envia ce sourire qu’il lui envoya. Ce sourire franc, sûr de lui. Les coins de la bouche fermement retroussés, l’affirmation de son assurance, de sa maîtrise des événements. Elle voulait sourire comme ça. Elle y travaillerait. Il avait déjà tourné les talons et s’éloignait de son pas tranquille sur le trottoir ensoleillé. Massimo. Massimo, son héros. Massimo, dont elle ne connaîtrait jamais le prénom.

1 – marque espagnole de vêtements masculins

Interlude

Rayons

Il y a une légère brume ce matin. Un voile fin et transparent qui épaissit l’air, donne de la consistance aux rayons du soleil, révèle leur chute vertigineuse. Dans la forêt, il y a un étang et son fin tapis de lentilles d’eau, qu’on imagine d’un vert intense. Il y a un banc à la retraite et des plots de bois, en passe de perdre la guerre contre les herbes folles lancées en courbes délicates vers le ciel. Tout prend un relief étonnant dans la densité nouvelle de la lumière. Les bords plus nets, plus intenses, plus poétiques. Contraste irréel, ombres embrasées. Le soleil lance ses droites parfaites dans l’atmosphère, trace des lignes de fuite étincelantes, des perspectives éclatantes. On devine la fraîcheur du petit matin, pleine de vie, sa piqure caressante sur la peau. Pause dans le tumulte urbain, morceau de paix, goutte de calme. Bout de féérie surpris à la sortie d’un virage, entraperçu de la fenêtre du bus. Soudain l’évidence. La seule chose à faire, qui défie la logique de notre société. En accord avec soi, les arbres et le vent. Tout laisser derrière et s’asseoir là, loin des folies et des cris, savourer chaque particule de lumière à plein regard.

S’arrêter. Respirer. Prendre tout le temps du monde.