Journal de guerre – Nouvelle

Journal de guerre

La guerre dévore l’Europe et autour du soldat tout n’est plus que déchirements. Déchirement des corps mutilés, de la terre éventrée, du silence écorché de bombes. Déchirements du cœur aussi, quand ceux qui sont devenus des frères tombent et ne se relèvent plus. Dans cette vie pire que la mort, le soldat s’ouvre, s’observe et se comprend. Il se révèle. Quand la douceur et la sensibilité trouvent leur chemin dans tant de noirceur, elles ravivent l’espoir, elles ouvrent de nouvelles perspectives. Qui est cet inconnu ? Un homme parmi tant d’autre. Un homme qui n’aura peut-être jamais de nom mais dont, à presque un siècle de distance, les doutes offrent un étrange écho aux préoccupations de notre société. Un portrait pour témoigner de l’intemporalité de nos solitudes.

L’intégralité de la nouvelle est disponible (gratuitement, sans inscription, yeah!!) à cette adresse: Journal de guerre

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Merci ❤

Lisette et Malik

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Arrêt Poteau-Belliard 8h13, bus 95. On est aveugle d’être trop, d’être beaucoup, d’être tant et tant encore. On ne voit plus rien. Ni les yeux. Ni les mots. Ni les autres, compacts et anonymes. Il y a pourtant une récurrence dans les visages inconnus. Le même pardessus tâché, la même paire de lunettes embrumée, la même sacoche fatiguée, le même sac à main calé au creux du bras. Il y a une rythmique quotidienne de ceux qui sont toujours à l’heure. Il y a la présence aléatoire de ceux qui sont fâchés avec le temps. Familiers de loin, étrangers de près. Des ombres toujours.

Damrémont-Championnet 8h20. Je te regarde tous les matins. Tu ne me vois pas, tous les matins. Je fais semblant de rien, je fais semblant d’être loin, de regarder sans voir. Tous les matins. Souvent je me dis que tu vibres à mon unisson, chaque cahot de mon chemin est le même que le tien. Les chaleurs humaines, les ignorances banales, les absences au monde, les vitres embuées de trop de souffles, c’est déjà un partage, des points déjà communs. Et puis notre course. Identique. La vie qui défile trop vite, pas assez vite, à l’arrêt, bloquée par un feu, un bouchon, un accident. Ce sont les mêmes. C’est déjà un commencement. D’autres se sont trouvés pour moins que ça. Tu me vois puisque je suis bien là. Tu m’aperçois. Me vois-tu ? Je suis juste un siège occupé, une place en moins, une inconnue de plus, similaire dans sa différence, unique dans la masse des pareils qui tanguent et balancent au gré des coups de frein.

Damrémont-Marcadet 8h31. La vie, la route, les arrivées et les départs nous poussent, nous repoussent les uns contre les autres, les autres loin des uns. Certains jours, pas souvent, pas tout le temps, tu es là, contre moi, malgré toi. Autant d’intimité sans s’être jamais parlé, sans pouvoir s’aborder, sans oser se regarder. C’est inconcevable. Irrecevable. Intolérable. Les règles de vie en société. Les règles des inconnus qui se croisent et partagent toujours trop ou pas assez. Ces liens lâches, ces nœuds coulants du hasard qui glissent, se resserrent sans jamais s’attacher. Le moindre contact prend trop de place parce qu’on ne l’a pas voulu, parce qu’il est imposé, il reste comme une brûlure, une irritation. L’autre, l’inconnu qui nous frôle, dont on sent la chaleur, l’haleine, le parfum, les relents du corps empesé de fatigue, les parfums de shampoing mêlés des odeurs de la nuit. On partage beaucoup trop avec cet autre. Trop de proximité, trop d’intimité, trop de nos vies dans les détails qu’on ne voit que trop près. L’autre est de trop. 

Clichy-Caulaincourt 8h47. La parole aussi prend trop d’espace. Elle est rarement bienveillante. Elle est plutôt rageusement contenue, contestatrice, protestataire, justicier de cet espace qui n’a plus rien de vital. La parole, on n’entend qu’elle. Elle occupe tout l’espace qui reste entre les corps, le remplit et résonne. Elle prend l’épaisseur de la chicane, du grabuge. Elle attire les regards, concentre les attentions. Intolérable l’intervention de cet inconnu si proche, de ce non-connu, de cet inconvenant. Alors comment ? Comment te parler ? Comment bousculer l’anonymat et discuter ? Prendre consistance sans perdre en civilité.

Bucarest 8h53. J’aimerais te toucher avec la sensibilité d’un aveugle. Les yeux fermés, graver dans ma mémoire chaque pli, chaque creux, la vague de ton sourire, le déferlement de ton rire. Sentir, découvrir, écrire du bout des doigts le début d’une histoire. Je n’en peux plus de te frôler du bout des yeux, avec tant de prudence, avec tant de retenue, sans rien garder en mémoire qu’une fuite de regards qui ont peur d’être surpris. Pas de relief, pas d’épaisseur, rien qu’une image lisse et silencieuse à portée de voix, à portée de moi et pourtant si loin.  

Tu portes le masque des autres. Le masque de tous. Le masque commun de ceux qui sont ailleurs, la tête déjà loin. Le cœur aux souvenirs, l’estomac au prochain repas, les oreilles à la prochaine note, les yeux sur la page, bousculant les lignes pour mieux arriver à leur fin. Personne n’est vraiment là. Tu portes ce masque. Le masque de l’absence. Un déguisement de patience.

Europe 8h47. On voudrait tout le contraire. On voudrait de l’air à perte de vue, du vent, du soleil, se regarder bien en face, avoir son mot à dire dans l’intimité. Avoir le choix dans nos distances, dans nos ressemblances, dans ce qui nous rassemble. Puis on fait tout l’inverse. On se tasse, on se masse. On entasse les parois, les murs, les couches d’isolant entre nous et le ciel. Les fenêtres, les portes, les tunnels dans la terre, les passerelles en l’air où on se rue, où on s’enterre. Tous pareils à vivre à l’envers. J’aimerais savoir te prendre par la main pour te dire viens. Et partir.

Europe 8h58. Je m’agite. A l’intérieur seulement. Indifférence de surface, affolement au fond.  Entre Europe et Saint-Lazare, c’est toujours compliqué. Je peux encore te parler. Mais plus pour longtemps. J’espère une panne qui nous bloque, nous retarde, nous retienne. Un bout de temps. Trop longtemps. L’agacement crisperait les dos, les doigts, les dents. Je te lancerais un « Vive la RATP ! » ironique et on rirait. Déjà complice, déjà connue, plus l’inconnue. Et demain on se saluerait. C’est déjà ça.

Mes chances s’effilochent à chaque tour de roues et je ne bouge pas. Est-ce que je me pardonnerais si demain tu ne revenais pas ?

Gare Saint-Lazare 9h05 – Je te croise en faisant semblant de ne pas te voir. Je saute sur le trottoir. Je suis en retard.

 

 

N’oubliez-pas, vous pouvez me retrouver en conteuse d’histoire longue et passionnante au fil des pages de mon roman « Shana, fille du vent »

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Le temps, l’absent.

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Je n’oublierai jamais ce jour-là. Le jour où la pluie s’est arrêtée de tomber. Et le vent et les nuages n’avaient rien à voir là-dedans. Les gouttes se sont interrompues par la loi du 4 mai 2053, juste avant les présidentielles. Une décision vouée à faire remonter la côte de popularité du président sortant. On maîtrisait la météo depuis une bonne quinzaine d’années. Et ce mois de mai pourri avait servi de prétexte au vote unanime de l’arrêt du mauvais temps. C’est sûr, depuis cette date, plus un jour de gros temps. Les parapluies au rebut, les K-Way recyclés. J’avais encore parfois le réflexe de scruter le ciel pour y lire les nimbus, interpréter leur noirceur et choisir ma veste en conséquence. Puis je me souvenais que les français s’étaient prononcés pour un ciel uniforme. Un bleu céruléen, n° 452 sur le nuancier gouvernemental.

C’est la pluie qui me l’avait amenée. On gardait ce souvenir au cœur, comme un trésor. Le ciel avait décidé de laver Paris à grande eau. Ses bourrasques emportaient poussière, feuilles et passants. Elle s’était précipitée pour s’abriter sous l’auvent de la porte, juste à côté de moi. Rien de mieux que la pluie pour briser la glace. Marie m’avait lancé un sourire mouillé au travers de ses cheveux collés. Puis elle m’avait suivie. Par tous les vents, par tous les temps, accrochée à mon bras.

Les années n’avaient fait que nous rapprocher. Maintenant, les saisons se ressemblaient jusqu’à se confondre. Par référendum, les citoyens avaient choisi un printemps tirant sur la fin, ces heures douces qui précédent l’été, où le soleil réchauffe sans faire transpirer. Un chapelet de jours conformes à la réglementation, trois-cent-soixante-cinq perles du même éclat. Les infimes différences jouaient sur quelques degrés, en plus ou en moins, selon les dates des vacances scolaires et les exigences des secteurs touristiques. Et je soupirais. Et je m’ennuyais. Plus d’orage lourd de chaleur, charriant des parfums de macadam mouillé. Plus d’ondée en juillet pour danser l’été, trempés et riant comme des enfants. Plus de tonnerre déchirant pour rassurer Marie, se réfugier devant un chocolat fumant, ou sous une couverture épaisse. Plus de froid mordant pour couvrir ses épaules de ma veste chaude. Plus de pieds glacés dans le lit qu’elle réchauffait sur mes mollets. Plus de balades emmitouflés jusqu’au nez, de mains jointes dans la chaleur partagée d’une poche. Plus de joues rouges piquées de froid, plus de givre sur nos fenêtres toujours ouvertes… Il nous manquait le piment des gelées dans l’interminable persistance de l’été.

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L’apprenti-sorcier

Vaudou et sorcellerie

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63 .. »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu de quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. A chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 08/04/2015.

 

Jeux d’ombres et de lumière

Prix littéraire

Derrière la porte aux carreaux de verre dépolis, le monde perd ses contours nets. Esquissé au fusain de la lumière, il semble fait de douceur, de rondeur. Imprécis, mais un peu inquiétant. La course désordonnée de ses petites jambes s’était terminée dans le couloir. D’une glissade sur le parquet, elle s’était laissée tomber contre le mur, prenant plaisir à sentir le bas de sa robe se froisser et remonter le long de son dos. Le contraste entre l’obscurité du couloir et la lumière qui filtrait à travers les panneaux de la porte s’était gravé dans ses yeux d’enfant. Et l’image, chargée de sensations contradictoires, était souvent revenue dans sa mémoire d’adulte, comme un des pivots articulant sa vie, sans qu’elle sache pourquoi.

Derrière la porte, le monde perd la netteté de ses contours, le bord flou des silhouettes donne du velouté aux ombres de sa mère et de sa grand-mère, alors que leurs gestes sont saccadés, emportés par la virulence de leur conversation. Gabrielle a cinq ans quand elle assiste à cette scène, elle ne garde que des variations de voix, une mélodie de sons graves, étouffés de discrétion aux éclats soudains de colère. Elle n’aurait pas dû se trouver là. Sa mère avait bien insisté.

« Tu es grande maintenant Gabi, tu restes sagement à jouer dans la chambre, je viendrai te chercher ».

Elle s’était d’abord amusée avec la pièce de deux francs, celle qu’elle avait trouvée dans la rue et qu’elle avait cachée comme un trésor. Celle que les américains avaient fabriquée pour la libération. Quand elle la tenait dans le nid de ses mains, elle avait l’impression de voyager. Mais son imagination bouillonnante avait vite débordé la petite chambre trop sérieuse et la petite fille s’était précipitée à la poursuite de ses rêves dans le couloir de grand-maman. Et elle se retrouvait là, assise dans le noir, fascinée par ce théâtre d’ombre et de lumière. Au vol, elle avait attrapé plein de choses : des images, des gestes, des mots surtout. Mais rien qui ne fit sens. Les phrases s’étaient noyées dans l’immensité des souvenirs que l’enfance lui réservait. Seule la sensation restait. Étrange. L’impression d’avoir surpris un bout du monde adulte caché derrière un rideau.

[…]

 Vous pouvez lire la suite dans le recueil « Derrière la porte », disponible selon les modalités ci-dessous. Vous y trouverez cette nouvelle dans son intégralité, ainsi que les autres très belles nouvelles finalistes du Prix littéraire 2014 de la ville de Thouaré-sur-Loire. Pour le thème du concours nous avions simplement ce début de phrase : « Derrière la porte… »

 

Pour commander le recueil :

Envoyez un chèque de 4€ à l’ordre du Trésor Public à l’attention de Nathalie Menoury-David, Hôtel de ville, 6 rue de mauves BP50316, 44473 Thouaré-sur-Loire en précisant votre adresse pour l’envoi.

Lignes de vie

Marcel carte postale

 

La photo avait traversé le temps. Les marques d’usure, les griffures et autres déchirures n’atténuaient pas la beauté du jeune homme, ni sa jeunesse, à peine sorti de l’adolescence. Lui à la fleur de l’âge, la photo un peu fanée.

Le cliché reposait dans les doigts ridés de Lucienne, un berceau de douceur pour cette image qui en faisait naître tellement d’autres dans l’album de sa mémoire : Leur rencontre, les fleurs du printemps et leurs baisers, la chaleur de l’été et leurs étreintes. Puis c’était arrivé. La folie des hommes. Elle les avait précipités dans un univers de froid et d’acier, de ténèbres et de haine. Marcel était parti pour la guerre. Sur le quai de la gare, il était confiant. Le sac plein de promesses, de projets, les yeux brillants déjà tournés vers leur vie future : la petite maison, son potager et les tulipes rouges qu’elle aimait tant. Le portrait précieusement rangé dans son sac à main, elle avait regardé le train s’éloigner, et elle était restée immobile, longtemps après qu’il eut disparu. La photo ne l’avait plus quittée. Les éraflures s’accumulaient dessinant les lignes de la vie de Lucienne. Dans le bord déchiré on lisait ses poings hystériques lorsqu’on lui avait appris la mort de Marcel, enseveli par un obus. La grande auréole jaune révélait ses larmes, la veille de son mariage avec cet homme bon mais qu’elle n’aima jamais autant que lui. Le voile blanc de l’usure, comme un fantôme, témoignait du long voyage dans lequel elle s’était lancée. Ici le jeune homme était partout, ressuscité par les caprices de sa mémoire. Il la suivait dans les ruelles du village. Les souvenirs oubliés refaisaient surface et venaient la surprendre lorsqu’elle s’y attendait le moins. Alors elle avait tout laissé derrière elle pour suivre son mari aux États-Unis.

Elle y avait construit sa vie tant bien que mal. Un foyer, des enfants. Une goutte de résignation, une cuillère d’acceptation, la recette de l’apaisement. Timidement le bonheur avait fait son apparition. Quand elle sortait le cliché maintenant, elle se sentait chanceuse d’avoir pu connaître l’intensité de ces émotions, même si elles n’étaient pas destinées à durer.

Lucienne s’installa dans la vieillesse, souriante, reconnaissante. Son mari disparut, la laissant seule, entourée de sa famille. Elle se promenait le long des rues, le long des livres, retrouvait ses amies autour d’un café et parfois elle parlait à Marcel.

Ça faisait deux semaines qu’elle avait reçu cet appel. Une voix masculine, une histoire sans queue ni tête, Lucienne avait raccroché. Avec pour seules armes la persévérance et le téléphone, l’inconnu s’était fait insistant. Se répétant, s’expliquant patiemment, jusqu’à ce que ses mots trouvent leur chemin dans la tête fatiguée de la vieille dame. Une histoire d’accident, de méprise, de perte de mémoire et de recherches difficiles…

Et voilà qu’aujourd’hui Lucienne se retrouvait sur la promenade longeant la mer, les bancs s’alignant à perte de vue, à attendre avec une impatience d’adolescente, serrant la petite photo dans ses mains. Elle avait pris le bus sans trop y croire, elle avait quand même mis sa plus belle robe. Devant elle une silhouette s’avançait à sa rencontre. Intérieurement, elle se félicita d’avoir bravé sa coquetterie en gardant ses lunettes qui lui permettaient de détailler le visage de l’inconnu. Bien sûr, il se cachait sous le masque du temps, mais sous les rides, sous les cheveux gris, derrière le costume de l’embonpoint, c’était bien lui, aucun doute, son Marcel. Il s’arrêta face à elle, leurs sourires rayonnants aux éclats de timidité. Et quand il glissa sa main dans la sienne, ils avaient à nouveau dix-neuf ans.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 28/05/2014.

Catfish

Catfish

Par hasard. Assis devant ton ordinateur, tu as vu apparaître le petit symbole rouge au dessus de la case demande d’amitié de ton réseau social. Ton cercle virtuel allait encore s’agrandir. Manquerait-il un de tes amis à cette version de ta vie que tu n’arrêtais pas d’améliorer ? Non, la photo de la fille, jolie, ne t’évoquait rien. Et pourtant, tu avais cherché loin. De ceux qui t’avaient connu la morve au nez à ceux qui te connaissaient la clope au bec : elle n’en faisait pas partie. Tu as hésité. Mais pas bien longtemps, après tout, elle te plaisait vraiment.

Les premiers échanges, timides, laissèrent vite place à des conversations sans fin qui se prolongeaient au fil des jours. Tu t’émerveillais de tous ces points communs qui s’accumulaient. A chaque nouvelle découverte tu t’écriais : « C’est fou ! Moi aussi ! », en lettres capitales agrémentées de onze points d’exclamation pour bien souligner que seul le destin avait pu vous mettre sur le même chemin. Et chaque exclamation vous rapprochait, abolissant les kilomètres. Tu la sentais si proche, à côté de toi, intangible, mais bien là. Elle te correspondait si bien dans ce qu’elle te dévoilait de sa vie, et tu laissais courir ton imagination sur les zones qu’elle laissait dans l’ombre. Tu ne pouvais rien imaginer qui puisse ternir son image, quoi qu’elle puisse faire ou dire, elle était parfaite. Évidemment, tu te montrais sous ton meilleur jour : tu cachais savamment tes boutons, tu décrivais ta tenue, que tu voulais classe et sexy (alors que tu étais en caleçon, le paquet de chips sur les genoux), tu enjolivais tes prouesses sportives et, merci Google, tu lui montrais aussi que tu avais un peu de culture.

Elle s’enflammait. Elle poussait les conversations de plus en plus loin. Ses phrases s’imprimaient sur tes yeux pour se glisser en doux murmures dans tes oreilles et de là couler le long de ton cou, s’immisçant entre le tissu et ta peau, déclenchant des vagues de frissons. Elle choisissait ses mots pour qu’ils te caressent, qu’ils te frôlent. Tu lui décrivais la danse aérienne de tes mains que tu imaginais sur elle, les chorégraphies savantes de vos deux corps que tu inventais, sans jamais l’avoir vu, son corps te manquait terriblement. Tu n’y tenais plus.

Ton monde s’était inversé. Tu ne vivais que pour la nuit et ce qu’elle te réservait, la journée n’était qu’une longue attente, une veille que tu traversais avec la pâleur de ceux qui vivent en papillon de nuit devant l’écran frémissant. Tu poussais le son de ton ordinateur au maximum, lorsque tu passais dans la cuisine pour te faire un sandwich, et guettais la petite alerte sonore qui te faisait repartir en courant, laissant les tranches de pain à moitié beurrées, esseulées, pour venir découvrir quel message t’attendait dans la fenêtre virtuelle qui ouvrait sur ta nouvelle réalité. Plusieurs fois tu lui avais proposé de vous rencontrer. Malgré ses réponses enthousiastes, elle avait toujours un empêchement. Tu n’en pouvais plus de ces mondes cloisonnés qui ne se rejoignaient que la nuit, par alphabet interposé. Elle était toute ta vie et elle n’en faisait pas partie.

Alors tu te fâchas. Tu posas un ultimatum : ou elle acceptait de te voir, ou tu arrêtais tout. S’ensuivit un silence de plusieurs jours qui te laissa hagard. Tournant comme un lion en cage, passant d’une pièce à l’autre, incapable de te concentrer sur quoi que ce soit, mis à part la vérification de ton téléphone que tu rallumais toutes les quatre minutes. Tu passais sans arrêt sur ton profil facebook, pour t’apercevoir que rien n’avait changé depuis la dernière fois. Jamais les heures ne t’avaient parues aussi longues, les jours aussi vides. Enfin, elle te libéra de cet état second par un OK laconique s’accompagnant d’une adresse et d’une heure.Tu entras dans une sorte de transe, mélange de joie et d’angoisse : et si tu ne lui plaisais pas ? Et si tu ne correspondais pas à l’image qu’elle s’était faite de toi ? Comment serais-tu à la hauteur de ce portrait que tu avais embelli ? … Le jour J, tu fis les quelques kilomètres qui vous séparaient en voiture. Tu avais passé deux heures à te préparer. Tu n’avais pas dormi. Tu t’étais retrouvé devant sa porte, embarrassé, puis tu t’étais lancé, le cœur faisant écho à la sonnerie stridente du bouton que tu n’avais pas relâché.

La porte s’ouvrit lentement, aussi hésitante que la main qui la tirait, si lentement que tu eues envie de la pousser violemment et d’en finir une fois pour toutes. Ton regard se figea. Plongé dans la découverte de la personne qui se trouvait devant toi, tu ne disais rien, et tu essayais de calmer le flot de tes pensées dont la réalité venait de faire céder tous les barrages.

Le garçon, grand et brun, te regardait et endossait successivement tous les costumes jusqu’à ce que tu lui en trouves un qui donne une explication logique à la situation. Il devait s’agir de son frère, de son cousin, de son meilleur ami, venu la soutenir alors qu’elle devait être aussi stressée que toi par cette rencontre, son colocataire peut être… Tu essayais de mettre de l’ordre dans les possibilités, mais sans pouvoir les canaliser. Et tu sentais malgré tout qu’aucune d’entre elles ne collait. Ce garçon te semblait vaguement familier, sans que tu puisses te souvenir exactement pourquoi. C’est alors qu’il s’adressa à toi :

– Salut… Tu veux entrer ?

Sa voix tremblait un peu, une main posée sur la poignée, l’autre posée à plat sur sa cuisse comme pour lui donner une contenance. Tu sentais monter en toi un sentiment d’urgence, un besoin de fuite devant l’imminence d’un drame qu’on devine sans pouvoir l’éviter. Tu préféras rester sur le perron. Tu ajoutas que tu venais voir Samantha, Sam, et qu’elle t’attendait. Sa réponse, « Je suis Sam, je te dois des explications… », te plongea dans un état de stupeur. Pétrifié, tu enregistras son histoire sans pouvoir en traiter les informations.

Samuel, Sam, te connaissait depuis longtemps déjà, vous aviez fréquenté le même lycée et vous étiez maintenant dans la même université. Il t’avait découvert de loin, il avait admiré ton humour, la valeur de ton amitié, il avait fini par t’aimer. Il n’avait jamais pu se résoudre à venir te parler, tu étais toujours tellement entouré, surtout de jolies filles, qu’est-ce que tu aurais pensé de lui ? Un soir, il ne savait pas pourquoi, il avait créé le profil de Samantha. Au départ ce n’était juste que pour quelques jours, histoire de faire ta connaissance, et aussi improbable que ça puisse paraître, d’amorcer une conversation que vous continueriez face à face. Et plus les jours passaient, plus vous vous correspondiez. Vos goûts, vos passions, il t’avait senti si heureux qu’il n’avait pas voulu arrêter. Il serait toujours temps, se disait-il, de te révéler sa véritable identité. En attendant une seule personne occupait ton cœur, et c’était lui, Sam. Bien sûr, il comprendrait si tu lui en voulais, mais à part pour la photo, il ne t’avait jamais menti. C’était bien sa personnalité qui t’avait séduit, ses attentions qui t’avaient touché et ses mot qui t’avaient fait frémir… La personnalité de quelqu’un, c’était bien le plus important, n’est-ce pas ? L’apparence ne voulait pas dire grand-chose, l’essentiel était la beauté intérieure… A ce moment-là, tu ne pouvais plus l’écouter. Tu l’arrêtas d’un geste de la main, la gorge nouée, les lèvres scellées, tu étais incapable de prononcer une parole. Il s’était tu, son silence se heurtant à la barrière de ta main. Tu la baissas lentement et, sans un mot, tu lui tournas le dos pour le planter là. Il te rattrapa, te glissant un petit papier dans la main. « Si jamais tu… » Il ne finit pas sa phrase, tu t’éloignais déjà, ton poing froissant rageusement le papier, mais le glissant néanmoins dans ta poche.

Tu ne savais plus ce que tu ressentais, trop de colère, trop de douleur, l’impression d’avoir été trahi, la sensation d’être ridicule et cette phrase sur la futilité de l’apparence qui résonnait à tes oreilles et qui te faisait redoubler de fureur. Tu claquas la portière, et tu partis, les mains cramponnées au volant, en essayant de refouler le léger doute qu’avait fait naître en toi le numéro que tu sentais brûler dans ta poche. 

Pour cet atelier d’écriture, à l’image de Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck, il fallait que le narrateur s’exprime à la deuxième personne (singulier ou pluriel). Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 12/02/2014.

Les petits papiers

Post It

Le soleil donne dans la grande baie vitrée, ensoleillant le salon. Un canapé de cuir fauve sur le parquet de bois brut, des lampes choisies dans les teintes de beige, de rouge et d’orange et une immense bibliothèque qui couvre l’intégralité du mur du fond. L’ensemble donne une sensation d’espace, de lumière et de chaleur. De confort. Sur le mur donnant sur la cuisine, se trouve un grand cadre. Un couple trentenaire rayonnant, sur un cliché noir et blanc. Les variations de gris viennent contrebalancer parfaitement les couleurs du séjour. On pourrait se croire dans l’une de ces maisons que l’on voit souvent à la télé, de celles qu’on donne en exemple, où chaque objet a été choisi avec soin, avec goût. On pourrait… Si ce n’était toutes ces petites tâches de couleurs qui viennent étoiler les meubles, les portes, les ustensiles, qui dansent à chaque fois qu’une fenêtre s’ouvre et qui viennent briser la perfection du décor.

Céline a quarante-sept ans, elle ouvre les yeux, réveillée par la sonnerie stridente du réveil. Sa main s’abat machinalement sur l’appareil qui s’arrête instantanément. Elle peine à garder les yeux ouverts, à tâtons elle cherche l’interrupteur de la lampe de chevet. La lumière s’allume, lui agressant les yeux. Son regard, encore embrumé, tombe sur un premier carré de couleur : « Je commence plus tôt ce matin, je suis parti travailler ». Après un rapide froncement de sourcils, elle se rappelle… « ah oui, c’est vrai… ». Du bout des doigts, elle prend un deuxième petit papier sur la table de nuit, elle l’écoute se décoller doucement. Elle le garde précieusement dans sa main : C’est la liste des choses qu’elle a à faire. Elle la parcourt rapidement des yeux, un peu hésitante, puis se lève.

Elle doit passer par le salon pour rejoindre la salle de bain, et quand elle ouvre la porte, elle se retrouve dans la pièce baignée de soleil. Elle sourit, regarde la poussière, invisible d’habitude, tourbillonner dans l’air, puis s’attarde sur les papillons multicolores qui ont envahi sa maison, il y a maintenant un peu plus d’un an. Un élan de découragement la traverse, puis elle se reprend.

Son passage dans la salle de bain se fait au rythme des petits papiers, comme autant de barreaux d’une échelle qui lui permet de surmonter ses matins. L’étape de la cuisine fonctionne sur le même principe, les papillons lui soufflent ce qu’elle doit faire :appuyer sur le bouton du café, prendre un croissant dans le sachet, mettre la tasse dans le lave-vaisselle…

Céline, en Petit Poucet, suit les papiers à la lettre. Ce matin encore, elle est arrivée au bout, sans encombre. Elle pose la précieuse liste qu’elle n’avait pas lâchée sur le comptoir, on peut y lire :

– Se lever

– Aller dans la salle de bain

– Se laver, s’habiller

– Aller dans la cuisine pour manger

– Attendre l’aide à domicile et lui ouvrir la porte

Parfois la lumière revient dans sa mémoire et elle se dit que Marc pourrait s’appliquer un peu quand il écrit. Mais elle se dit surtout que bientôt les papillons ne suffiront plus. Céline a peur. Pas seulement pour elle, mais pour lui surtout et pour ce qu’elle lui impose.

La sonnerie de l’entrée résonne, elle se lève pour aller ouvrir, dernière étape de sa liste. Sur la porte, elle décolle le dernier papillon : « Et surtout, n’oublie jamais que je t’aime »

De l’importance du choix d’un tube de dentifrice

Elles étaient deux, l’âge de la retraite passé depuis de longues années déjà, identiques comme on se ressemble en amitié, petites et rondouillettes, l’une un peu plus que l’autre. Elles parlaient un peu fort, elles avançaient doucement, en tanguant légèrement. Elles arrivaient du rayon parapharmacie dans ce petit supermarché de banlieue où les gens se bousculent sans jamais se parler. Elles se dirigeaient vers moi, dubitativement plantée devant les tubes de dentifrice, essayant de me décider sur la bonne teinte de blanc que je voulais pour mes dents. En un instant elles m’entourèrent et m’inclurent dans leur petit duo. En trois minutes, sans me laisser le choix, on avait refait le monde. Des conseils sur le choix de la crème pour les pieds, en passant par la difficulté des conditions de travail en supermarché, jusqu’au talent de Coluche, disparu trop tôt, les sujets s’enchaînaient sans grande logique. Me bornant d’abord à une politesse un peu tiède, je me laissais aller doucement à la joie contagieuses des deux comparses :

– J’ai pas les formes, mais j’ai la forme ! s’exclama la plus volubile, mimant une bouée autour de son ventre avec ses mains pour ponctuer ses propos.

Tout en prenant congé, elles se dirigèrent vers le rayon des lessives, en me lançant un « Et surtout bonne journée ! » ensoleillé. On aurait dit qu’elles avaient du mal à me quitter, comme on retarde le moment de dire au revoir à une amie dont on ne sait pas bien quand on la reverra.

Celle « qui a la forme » se ravisa. S’arrêtant à la croisée des allées, elle se retourna vers moi. Avec un grand sourire, d’un geste rond et gracieux au dessus de sa tête, comme une révérence un peu loufoque, elle affirma :

– Aujourd’hui, j’ai envie de faire la folle !

Me regardant d’un œil complice, elle partit d’un rire facétieux, laissant les clients autour d’elle médusés pensant qu’effectivement sa place était dans un asile. Moi, je regardais les deux amies s’éloigner, émerveillée, dans cet instant suspendu qui venait de transformer ma journée.

On se ferme trop souvent aux autres. On laisse s’installer une barrière invisible qui s’arrête à la politesse cordiale, rarement plus. Et quand quelqu’un bouscule cette barrière, nos premiers réflexes sont la distance et la méfiance. Qui n’a jamais pensé : « Mais qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? … Ça tombe toujours sur moi ! … Ok, comment je vais m’en débarrasser ?… » tout en jetant un regard impatient à la ronde dans la crainte de ce que pourraient penser les gens assistant à la scène. Ça oui, le regard des gens on y fait attention…

Et pourtant, rien d’autre ici que l’envie de partager. Rien que deux petites mamies qui voulaient partager leurs conseils, leurs histoires, leurs avis. Partager le rire et le sourire le plus naturellement du monde. L’envie d’aller vers un inconnu et de lui parler en ami. Quand a-t-on oublié d’accepter la simplicité de ces petits cadeaux du quotidien ? Pourquoi est-ce devenu si naturel de fermer notre cœur aux autres ?

Mesdames, merci d’avoir illuminé ma matinée…

There will be wise men singing, bringing you luck

C’est assez bizarre cette douleur… Cet autre qu’on a aimé a déposé une graine en nous, petite, ronde et noire. Comme une goutte de venin. Germant, grossissant, se nourrissant des années de souffrance, des blessures, des mesquineries. Se développant jusqu’à former un double sombre de nous même. Puis on trouve la force de se séparer, enfin, parce que la douleur est devenue plus forte que les sentiments, plus forte que cet amour mal placé, non mérité, et qu’un sursaut de lucidité nous fait entrevoir que notre survie est la plus importante. On se dit qu’avec le temps, l’amour disparaîtra, et que les blessures cicatriseront. Le temps passe. L’amour disparaît. A la lumière crue de la réalité, on voit l’autre pour ce qu’il était, pour ce qu’il est devenu. Mais le double obscur, lui, est toujours là. Il marche dans nos pas, caché dans notre ombre, se faisant oublier, faisant croire à sa disparition pour mieux revenir. Toujours à nous observer, tapi au plus profond de nous, il attend le moindre faux pas, la moindre peine, le moindre rejet pour reprendre le contrôle de notre corps et de notre âme. S’engouffrant dans la plus petite brèche ouverte dans la confiance en soi, il enserre le cœur dans sa poigne de fer, étreint l’estomac, semant le doute et l’angoisse. Le cœur marque un temps d’arrêt, l’incrédulité d’abord, puis le souvenir, bien présent, de ce mal-être dont on avait cru se débarrasser. Il nous étouffe, nous oppresse et nous laisse pour mort, à genoux. Comme un organe à part entière, fait-il maintenant partie de nous ?

Se donner, s’abandonner, se risquer, mettre tout en jeu, l’affronter et enfin l’oublier.