Concours : Gagnez un roman!

Mon blog s’approche des 1000 abonnés (qui l’eut cru!?) et je me suis dit que l’occasion valait bien un petit événement pour marquer le coup!

Gagner quoi?

Mon roman préféré! Je garderai la surprise jusqu’au bout… Quelques indices tout de même: c’est un auteur connu, un auteur mort et son livre n’a pas pris une ride 🙂

(à savoir que j’irai l’acheter dans une petite librairie indépendante, ça fait pas de mal!)

Comment gagner?

Quelques conditions pas trop compliquées :

  • Aimer la lecture!
  • S’abonner à mon blog WordPress jusqu’à ce qu’on soit 1000!
  • S’abonner à ma page Facebook: https://www.facebook.com/CLejeail/
  • Mettre un petit commentaire ici pour que je puisse vous retrouver!
  • Je procéderai au tirage u sort parmi tous mes abonnés dès le 1000ème abonné!

Que la chance soit avec vous pour cliquer au bon moment! 🙂

PS: j’ai modifié légèrement le règlement pour que tout le monde puisse gagner, y compris les fidèles de  la première heure! 🙂 

concours-livres

Je suis le vent

Arbre Branches Silhouette

Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.

J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.

Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi je ne sens rien, je suis le vent.

Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.

Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et moi je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger ».

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 03/02/2016

L’inconnue de la Cité

Métro Paris

Je suis rentrée dans la rame bondée en poussant légèrement les gens devant moi. Je n’aime pas faire ça, mais les passagers bloquaient l’entrée alors qu’il restait de l’espace derrière eux. J’étais chargée. Mon œil a accroché une place assise étonnamment vide. Laborieusement, j’ai mis le cap sur le siège libre et, à mesure que les gens se décalaient sur mon passage, je te découvrais, fièrement assise sur le siège d’à côté. Maquillée de frais, l’attention dans les détails. Ta robe noire aurait certainement préféré une fraîche soirée d’été à un après-midi étouffant dans les transports, mais ta candeur faisait oublier ce choix un peu décalé. Tu m’as vue arriver maladroitement, tanguant au rythme de mon fardeau. Tu m’as lancé un regard rayonnant, un sourire chaleureux, un message de bienvenue comme on devrait en croiser plus souvent. J’ai répondu à ton sourire et je me suis posée lourdement à tes côté, mon sac plein de la fatigue des jours passés. Au premier regard, j’avais compris. L’âme d’une femme emprisonnée dans un corps d’homme. Et bataillant ferme. Je laissais couler mon regard de côté, aussi léger qu’une caresse, pour ne pas te déranger. Un regard aérien, empreint de curiosité. Pas comme ces œillades que je voyais peser sur toi, lourdes et grasses, jetées à la dérobée, la moquerie aux coins des yeux. Non. J’avais envie de te parler, de te dire mon admiration, de connaître ton histoire. Dans ma tête, tout résonnait de l’écho de la maladresse. Alors je n’ai rien dit et j’ai perdu mes pensées sur les visages qui nous entouraient.

« Cité », le cœur de Paris. Tu t’es levée pour descendre et te perdre dans la ligne de foule en fuite du quai bondé. C’est là que j’ai vu. Vraiment vu. Devant moi, une femme et un homme. Des amis. Leurs yeux complices se sont rencontrés au rendez-vous de ton départ. Sur la bouche de la femme s’est posée une moue dubitative, tandis que ses sourcils s’arquaient d’un étonnement blasé sur des yeux mi-méprisants, mi-sceptiques. Dans cet échange silencieux, tout était dit. Nous, les gens normés, les gens comme tout le monde, indétectables dans la foule des pareils. Nous, les gens biens, avec une assurance crâne et une poussière de condescendance, on te considère de haut, toi, le personnage étrange. On ne te comprend pas. On ne sait rien de tes choix, de ta vie, de tes joies, de tes souffrances, mais c’est quand même pas joli-joli.

Mesdames et messieurs les gens normés, je vous souhaite un jour d’avoir ne serait-ce que la moitié du courage de cette femme. La force de vous lever le matin, d’endosser votre vraie personnalité, et de partir tête haute affronter un monde où la violence se cache à la croisée des regards, où le jugement est un préambule à chaque interaction de la vie quotidienne : pour acheter le pain, prendre le métro, aller travailler. Le cran d’affronter une vie où vous n’êtes plus un homme, une femme, mais où vous êtes la différence qu’on pointe des yeux.

Et toi, chère inconnue à qui je n’ai pas osé parler, merci de m’avoir rappelé l’importance de la fierté.

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Des vies qui se croisent

Vies croisées métro

« Mathurine Deshors ! Alors celle-là! Ça fait pas longtemps que j’sais qu’elle s’appelle Mathurine… Par contre, ça fait un bout d’temps qu’elle me tape sur le système ! Cinq ans que j’la croise tous les jours dans le bus. Des années à me crisper dès que j’l’entends parler. Tiens, je suis sûr que je lui dois ces contractures qui ne passent pas, même avec les cachetons. C’est fou ça ! C’est une fille qui n’a pas d’horaire. Une saltimbanque ! Jamais là à la même heure… Et pourtant tous les jours dans mon bus ! Parfois le matin, d’autres le soir. Le midi quand je vais faire une course. Quand j’travaille pas et que je vais voir le médecin. Une vraie plaie !

Et puis quelle allure ! Ces cheveux ! Elle sait pas c’que c’est qu’une brosse ?! On dirait qu’elle passe ses journées sur les falaises. En plein vent. Après avoir pris une saucée. Et non ! Madâââme travaille au théâtre. Et pas n’importe quel théâtre, non. « Le théâtre des lanternes agitées »… C’est elle qui est agitée du bocal, oui ! Rien que des hippies là-dedans. Ça c’est sûr, elle fait pas tâche chez les illuminés. Si encore elle était discrète, mais pensez-vous ! Ça lui prend comme ça, elle fait sursauter tout le monde, Madâme déclame. Madâme fait des grands gestes. Oui ! Dans le bus ! Elle prend des poses de bourgeoise maniérée, avec ses nippes tout droit sorties des poubelles ! Bohémienne ! Même quand elle aide les p’tites vieilles à descendre, elle les emmerde avec ses répliques. C’est du Molière, qu’elle dit. Il est pas très catholique son Molière, j’le reconnais pas. Les gamines aussi, elle les agace à leur raconter des histoires farfelues… Ça moi, j’ai la paix ! Elle m’parle jamais !

Tiens, j’suis presque rendu et j’lai pas vue aujourd’hui. Pas sérieux ces artistes. Bizarre. P’t’être qu’elle était dans celui de ce matin ? Ou ce midi, j’suis pas sorti. Je m’demande bien ce qu’elle fait… »

Pour cet atelier, nous devions travailler sur le personnage de Mathurine, comédienne atypique du théâtre des lanternes agitées où elle réadapte les classiques à sa manière. Nous devions faire son portrait au travers des yeux d’un autre personnage. Pour moi l’enjeu était double : faire un portrait dans un style auquel je ne m’essaye jamais (sortir de sa zone de confort, c’est très à la mode en ce moment) et susciter la sympathie pour Mathurine au travers d’un point de vue négatif sur elle.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 06/05/2015.

 

L’art de la guerre

L'art de la guerre

Elles avancent dans l’ombre. Au profit de la nuit et des replis du terrain. Unies dans un même mouvement, dans une même stratégie, toutes tendues vers un même but : la survie. Se battre pour vivre paisiblement, fonder une famille et que le cycle recommence au fil des âges et des générations. Elles passent leur journée embusquées. L’art de la guerre est aussi celui de la dissimulation. Elles fuient la lumière qui révèle les moindres déplacements, la moindre activité. Elles étudient le champ de bataille et ses environs, mettent à profit chaque coin sombre, chaque anfractuosité. Elles se cachent, attendent patiemment leur heure, aux aguets. Il ne suffit pas que le soleil se couche, non. Elles observent l’ennemi jusqu’à ce que plus une lumière ne brille, plus un bruit ne fasse vibrer l’air. Elles s’assurent du sommeil de l’adversaire, de son souffle paisible, de son inconsciente léthargie qui leur donnera l’avantage. Alors elles s’élancent, suivant la courbure des chemins qu’elles ont tracés, se dissimulant dans les reliefs d’un décor changeant. Elles s’approchent au plus près. Jusqu’à sentir les cœurs battre, le sang palpiter sous la peau. Le temps se suspend tandis qu’elles savourent leur supériorité. Puis elles attaquent. Elles piquent, percent. Dans leur folie guerrière, elles frappent à l’aveuglette, sans se préoccuper où tombent les coups. Des bras, des jambes. Elles entrent dans une transe sanguinaire. Des souvenirs primitifs remontent du fond des âges. Cette mémoire ancestrale qui vibrent dans leurs nerfs, dans leurs mouvements. Et dans le geste carnassier, c’est l’animal qui réapparaît.

Le sang jaillit en source chaude. Et plus il s’échappe, plus l’adrénaline grise ces amazones du crépuscule. La vie qui s’enfuit en gouttelettes pourpres apaise leurs pulsions bestiales. Enfin, fatiguées de leurs étreintes sanglantes, elles repartent. Le jour est proche. Demain sera un autre combat de l’obscurité. Le retour est plus long, exténuées de leurs passes d’arme. Elles croisent en chemin le sol souillé du sang des leurs, les malchanceuses, tombées sous le poids de l’ennemi. Elles ne s’arrêtent pas. C’est le jeu, c’est la vie. Elles retrouvent leurs tanières clandestines pour un repos qui les prive de la lumière du jour. Dans leur interminable lutte, elles ne verront jamais l’éclat d’un ciel d’été.

Il se réveille. Les rayons du soleil jouent avec les persiennes, jetant des reflets fauves sur le lit. Il repousse la couette et il constate qu’elles ont encore sévi. Les petits boutons rouges, enflammés, s’égrènent sur le tendre de sa peau, juste sous son coude, et sur la courbe du ventre. Ramassés en groupe de trois, ils lui rappellent qu’il n’a pas encore réussi à se débarrasser de ces invitées indésirables, acharnées, qui partagent ses nuits. P@#&%O !* de punaises de lit !

* Insérer ici le juron du Capitaine Haddock de votre choix

Prince des villes

horse cheval

Ce soir, sur le quai de la gare, j’ai croisé un cheval. A la tête de velours, aux couleurs vives des créatures d’Épinal : alezan, et le museau d’un blanc éclatant. Je lui ai tenu la porte au passage du tourniquet. C’est là que j’ai découvert son corps longiligne, en pin, qui rappelait sans aucun doute le manche à balai. Et tout au bout, une minuscule roue de bois, fixée par une cheville métallique. L’animal d’une autre époque reposait dans les bras d’un jeune homme. Pas vingt ans. Pressé. Il me dépassa du pas de l’impatience en retard. Mille questions me traversèrent : Le prince au casque connecté enfourcherait-il sa monture ? Vers quelle incroyable aventure se pressait-il ? Je me hâtai, courant presque, le sourire au lèvres, sûre d’avoir débusqué une fantaisie de la vie. Il prit la même route que moi, mais, quel dommage, laissa la tête au corps fluet se balancer à ses côtés, au rythme de ses pas d’apprenti adulte. Où allais-tu jeune chevalier à l’armure des grands froids, ton fidèle destrier à bout de bras ? Certainement rejoindre une sœur, un cousin, un voisin. Haut comme trois pommes, sans hésitation. Un marmot qui lâchera sa tablette, les yeux agrandis d’incrédulité qu’on lui amène un vrai cheval. Un gamin qui caressera la crinière synthétique, rayonnant de fierté et qui, ce soir, cassera joyeusement les oreilles des voisins dans d’interminables chevauchées fantastiques. Tu peux repartir, Prince, avec dans le cœur, la joie du devoir accompli.

 

Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !

Effarante multitude

Métro Effarante Multitude

Jeanne portait le métro comme une seconde peau. Elle l’utilisait pour le moindre déplacement, connaissait les stations comme les grains de beauté sur sa peau, les couloirs comme les premières rides sur son visage. Malgré la touffeur nauséabonde, les rats et la saleté, elle y évoluait comme dans les jardins de son enfance, avec une confiance joyeuse et un plaisir certain. C’était paradoxal. Elle le savait. Mais elle aimait la ville souterraine et ses pulsations, ses artères au sang métallique et assourdissant. Les murs carrelés de mille reflets, le sol à la brillance sombre et son usure sous la myriade de pas ensommeillés, les étals de fruits exotiques, luisants dans l’haleine chaude de cette fourmilière humaine… Elle trouvait tout ça tellement typique, tellement parisien. Les gens jetés là-dedans en tapis fourmillant, tous différents, tous semblables, électrons aux trajectoires incohérentes, luttant pour ne pas s’entrechoquer. Jeanne s’amusait de ces ressemblances discordantes. Les bouquets de regards aux teintes assorties : l’ennui, la fatigue, l’indifférence, ou rayonnants au contraire des couleurs de la gaieté, de l’enthousiasme. La synchronie des gestes sans considération d’âge ou de catégorie sociale. Oui, le métro était un vrai plaisir. Après quinze ans dans Paris, elle ne s’en était pas encore lassée. Tout n’était pas rose, loin de là. Comme les clochards à Châtelet. Ses yeux se posaient sur eux pour les quelques secondes d’une compassion affectée, mais incontournable, puis passait son chemin, les oubliant aussi vite. Qu’y pouvait-elle après tout? Et ce jour où elle avait vu une fille embêtée par deux hommes. Il était tard, la soirée était chaude, la rame à moitié pleine. Et pourtant personne n’avait bougé. Elle-même avait perdu son regard dans les ténèbres de la vitesse, la tête contre la vitre. Par prudence. Et elle n’avait pas pu s’empêcher de penser, qu’au contraire de cette fille, elle n’aurait jamais mis une jupe si courte pour sortir seule le soir.

Le matin, le métro était bondé. La foule était différente. Nerveuse. Frémissante. Tous les esprits tendus vers les aiguilles des montres, les digits du téléphone. L’heure, le retard. Et la promiscuité. Les passagers savent qu’ils vont être confinés dans une intimité inévitable, une atmosphère oppressante de contacts gênants. Ils s’enfoncent dans un manteau de suspicion, en vain tentent de garder une distance dictée par la méfiance et la répulsion. Oui, la foule du matin est différente. Elle pense que tout lui est acquis, le confort, l’espace. Que tout lui est dû.

Jeanne essayait de passer au-dessus de ces pulsions primitives. Aujourd’hui, le quai était encore plus fréquenté que d’habitude. Elle se plaça le long de la ligne bosselé qui prévient de l’imminence du bord et observa distraitement les mouvements autour d’elle. Chacun avec sa stratégie, se postant là où il y a moins de gens, derrière quelqu’un qu’on pourra facilement dépasser, en queue ou en tête en espérant qu’il y aura peu de passagers. Chacun analysant la situation avec force de données mathématiques glanées à l’œil nu, toutes plus subjectives les unes que les autres. Alors que le métro s’approchait, un mouvement insensible de poussée vers le bord du quai s’opéra, chacun se préparant, se mettant en position d’attaque. Jeanne sentit les gens se rapprocher autour d’elle, elle faisait maintenant partie d’une masse compacte prête à se déverser par les portes à peine entrouvertes. Après un regard circulaire elle comprit qu’elle ne serait pas assez rapide pour atteindre une place assise, inutile même de penser aux strapontins avec cette affluence. Elle décida de se placer près d’une barre métallique, un point d’ancrage solide dans le ventre du monstre à la démarche chaotique. Les inconnus rentraient. S’entassaient. Deux fois elle se dit que plus personne ne tiendrait, que les autres resteraient sur le quai. Mais non, ils faufilaient leur fausse politesse entre les coudes et les dos réticents. « Excusez-moi », « pardon ». Offrant aux visages crispés un sourire, franchement navré, enfin presque. Les corps se serraient, chacun faisait semblant d’ignorer son voisin, tout le monde aussitôt plongé dans de profondes réflexions qui les coupaient du monde extérieur et surtout de cette intimité soudaine avec de parfaits inconnus. Jeanne luttait pour ne pas se laisser décrocher de sa barre. Oui, car à ce moment-là, ce morceau de fer luisant et un peu poisseux lui appartenait. Elle s’était battue pour cette position, hors de question de l’abandonner sous la pression de la multitude.

Comme d’habitude elle détaillait les gens. Elle s’attarda sur la tempe d’une femme trop forte. La goutte de transpiration était comme une annonce de la journée qui l’attendait. Elle secoua la tête, elle n’avait pas envie de commencer comme ça dès le matin. Sur sa droite, un homme en costume. Son parfum arrivait parfois jusqu’à elle, suivant les caprices du mistral souterrain. Son bras tendu sur la barre d’appui entrouvrait sa veste et mettait à jour l’étiquette qui clamait fièrement : Massimo Dutti1 – personal tailoring. Jeanne remercia intérieurement Massimo pour ces échappées olfactives et reprit son observation.

Le métro démarra, et, sous ses oscillations, la foule se tassa, réajustée dans un ensemble plus ou moins harmonieux. Jeanne avait conscience de son corps, beaucoup plus que d’habitude. Et de celui des autres aussi. Ce coude qui menaçait de bouleverser ses côtes au moindre soubresaut, ces bras collés aux siens … Et soudain tout s’arrêta dans sa tête. Toutes ses pensées se concentrèrent en une seule, focalisée sur une sensation. Ce qu’elle sentait dans son dos. Quelque-chose d’indéfinissable. Un malaise consistant, pesant. Profondément anormal. Un malaise qui immédiatement étoila sa peau de chair de poule. Ignorant les balancements du wagon qui unifiaient les corps dans une danse maladroite, quelqu’un se collait à elle. Maintenant que son attention était dirigée sur ses reins, les mouvements se précisaient. Un va et vient, un frottement et une forme. Tout le reste s’était effacé. Les inconnus, les vitres grasses, la carcasse de métal, tout avait disparu, ne restait plus que cette zone, terriblement concrète. Dans le silence assourdissant de sa tête, elle pouvait presque entendre les tissus se froisser.

« Ce n’est pas possible… » pensa-t-elle « Je me trompe forcément… ». Alors que tout en elle criait le contraire. « Ça doit être un sac qui bouge avec le wagon, qui tangue pressé contre mon dos. Je me fais des idées… » L’esprit tente toujours de nier l’évidence, de refuser l’écœurement, la certitude. Jeanne ne voulait pas croire ce que son instinct lui soufflait. Figée dans un dégoût immense, elle ne parvenait pas à réagir. A cause de la foule, à cause de la peur… A cause du prédateur dans son dos.

Enfin, elle sortit de sa torpeur. Elle bougea, mais trop peu pour que ça change quoi que ce soit. En vain, elle essaya de tourner la tête, mais l’homme était trop près pour qu’elle puisse voir son visage. Seul se précisait un souffle rauque et gras qu’elle sentait suinter sur sa nuque.

La panique et l’impuissance se faufilèrent sur son visage, s’y installèrent. Le regard de Massimo vint se poser sur elle pour y rester avec insistance. Un froncement de sourcil et ses yeux se lancèrent dans un ballet analytique pour tenter de s’expliquer la détresse de la jeune fille. Cet homme, sa position bizarre et la cadence de son bras. Il tendit une main par-dessus les dos et les têtes, et elle atterrit lourdement sur l’épaule de l’inconnu.

– Oh ! vous faites quoi, là ?!

Les battements du cœur de Jeanne, jusque-là alourdis de peur, s’emballèrent. Course folle, cadence de fuite s’accordant sur l’espoir. Les gens, d’instinct, s’étaient légèrement éloignés. Pas assez toutefois pour permettre à Jeanne de changer de place. Mais maintenant elle voyait. L’éclair d’une montre de luxe au poignet, le doux lustre d’un cuir de qualité, les accessoires en constat d’un statut social affiché. La respectabilité du costume anthracite contredite par l’obscénité qui soulignait le regard. Les détails se gravaient dans sa mémoire contre son gré. Le rictus coulant de l’homme s’agrandit encore lorsqu’il vit qu’elle l’observait. Loin d’être embarrassé, il semblait au contraire jubiler. Ses yeux étaient fixes, possédés, dégoulinants. Et plus il sentait le malaise de Jeanne, plus son regard s’éclairait de la lumière sombre de la lubricité. Sa main bien qu’immobile restait dans son pantalon. Il semblait attendre, repousser son plaisir pour mieux en profiter.

Massimo reprit, plus fort :

– Vous m’avez entendu ! Poussez-vous !

– Mêle-toi de tes oignons ! Je ne l’ai pas touchée à ce que je sache ! Elle attend que ça, à se balader à moitié à poil…

A sa voix altérée par l’excitation, il voulait donner la force de l’arrogance, la morgue du tutoiement. Mais sa phrase mourut dans un rictus humide. Il ne tourna même pas la tête vers Massimo, continua à dévisager Jeanne, à prendre son temps pour promener ses yeux sur sa silhouette alors que le mouvement répétitif avait repris au niveau de la braguette. Massimo enchaîna :

– Vous trouvez ça normal de vous masturber dans le dos d’une fille !

Et s’adressant aux autres passagers :

– Ça suffit ! Aidez-moi !

Appuyant ses mots de gestes vifs, il poussa les passagers, les plaçant entre Jeanne et son agresseur. En un instant, les gens, à l’abri du pouvoir de la multitude, investis d’une indignation toute neuve, leur inertie craintive disparut. Ils formèrent une barrière humaine entre Jeanne et l’homme salace. Une rumeur s’élevait en volutes de vapeur sous le soleil éclatant du bien-fondé. Commentaires timides d’abord, puis clairement des insultes. Le malotru devenait la cible de leur haine et leur culpabilité refoulées. Alors qu’un cercle se formait autour de Jeanne, une main anonyme, protectrice et compatissante, vint se poser sur son épaule. D’autres mains isolèrent le harceleur et le dirigèrent vers les portes vitrées. La rame arrivait déjà à la station suivante. Quand les portes s’ouvrirent, des bras nombreux poussèrent l’homme sur le quai, sans ménagement. Il essaya de se débattre, en vain. Fulminant. Mauvais. Personne ne prenait son parti ? alors il laissa jaillir les commentaires colériques en pluie acide sur le sol. D’une voix trop forte, grossière, il débitait son réquisitoire sur ces allumeuses qui jouent les prudes. Le raisonnement coulait et lui sombrait. Avant que ses pieds ne touchent le quai, un grand gaillard, ombrageux et silencieux jusque-là, l’avait rattrapé par le col pour lui glisser :

– Si je te retrouve à te branler comme ça, je te démolis, que ça soit clair.

Les portes se refermèrent et le nuage noir des accusations de la foule suivit la silhouette de l’homme au travers des vitres mouvantes.

Massimo s’était rapproché de Jeanne.

– Ça va ? Vous descendez à quelle station ?

– Oui, oui… à la suivante

– Si ça ne vous dérange pas, je vais vous accompagner. Il faut vous asseoir un moment.

Ça ne dérangeait pas Jeanne, bien au contraire. Elle avait peur de se retrouver seule, de recroiser cet homme, même si c’était peu probable. Ou peur d’en croiser d’autres du même acabit. Donc Massimo l’accompagna. Prévenant, protecteur. Elle frissonnait encore. Ses pensées avaient quelque-chose de la bougie malmenée par le vent : frémissantes, inquiètes. Mais marcher avec Massimo l’apaisait. Ses idées, avec lenteur, finissaient par se poser. Le vent se calmait. La flamme se stabilisait.

– Je ne sais pas comment vous remercier d’être intervenu…

Sa voix retrouvait de sa fermeté.

– Vous n’avez pas à me remercier. C’est normal. Ça devrait être normal pour tout le monde.

Elle lui lança un sourire timide. Il poursuivit :

– J’ai lu dans les journaux, il y a quelques mois que les gens ne réagissent plus devant les agressions dans les transports. Que le fait d’être en groupe nous dédouane d’agir, en quelque sorte, abandonnant la responsabilité sur les épaules d’un autre… J’ai eu envie, je suppose, que ça ne soit pas vrai.

– Je… Je vous remercie…

Ils étaient arrivés dans la rue. Ils s’approchèrent d’une terrasse de café où elle prit place et commanda un chocolat chaud.

– Ça va aller ? Je vais devoir vous laisser là, pour aller travailler.

Elle laissa s’installer un silence dense, lesté par le poids des questions en suspens.

– Vous… vous trouvez ma tenue aguicheuse ?

Il s’arrêta, alors qu’un nuage glissait le long de ses sourcils froncés, jetant une ombre de sérieux sur son regard franc.

– Non, votre tenue est très bien. Mais le problème n’est pas là… Vous n’allez quand même pas croire ce que vous a dit ce sale obsédé ? Et même si votre tenue était affriolante, ça vous regarde ! Portez ce qui vous chante… Le problème vient de la société, pas de votre dressing. Il serait temps que les gens le comprennent…

– Oui…

Le visage de Jeanne s’éclaira un peu plus. Elle reprenait des couleurs au fur et à mesure qu’elle retrouvait confiance. Confiance en elle, en les autres. Après tout, si elle avait croisé un agresseur ce matin, elle avait aussi croisé Massimo. Et de cette situation, il fallait qu’elle tire le meilleur. S’apitoyer sur elle-même c’était donner trop d’importance à ce détraqué. C’était donner matière à son plaisir. Elle l’avait vu, il avait joui de la voir dégoûtée.

Le sourire de Jeanne s’attardait sur son visage quand il lui dit :

– Il faut vraiment que j’y aille. J’espère que vous n’aurez plus à revivre ce genre de situation.

– Merci. Merci encore.

– Au revoir.

Elle envia ce sourire qu’il lui envoya. Ce sourire franc, sûr de lui. Les coins de la bouche fermement retroussés, l’affirmation de son assurance, de sa maîtrise des événements. Elle voulait sourire comme ça. Elle y travaillerait. Il avait déjà tourné les talons et s’éloignait de son pas tranquille sur le trottoir ensoleillé. Massimo. Massimo, son héros. Massimo, dont elle ne connaîtrait jamais le prénom.

1 – marque espagnole de vêtements masculins

La poupée de chiffon

Poupée de chiffon

 Ses doigts inconscients jouent avec le tissu de sa jupe tandis qu’elle attend les clients. Le regard un peu las, elle s’amuse à sentir la texture glissante et à la faire rouler entre le pouce et l’index. Ses yeux coulent sur sa jupe, empruntent la route vallonnée de ses plis et emportent avec eux le fil de ses pensées. Finalement, toute ma vie s’est jouée dans le tissu, se dit-elle. Il y eut les classiques, comme ce grand mouchoir qu’elle traînait partout, enfant, et que sa mère n’avait pas le droit de laver. Puis les vêtements, ceux de la petite fille espiègle, avant que viennent ceux de l’adolescente turbulente. Les essayages entre copines, quand on s’habille de provocation et de jeunesse. Les garçons admiraient ses longs cheveux en ruban, et leur façon de flotter dans le vent.

Puis elle a fait de mauvais choix. Enfin non, car on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait choisi. Qu’est-il arrivé alors ? Rien. La vie est arrivée. La vie qu’il faut gagner, l’argent qui vient à manquer, une solution qu’on pense temporaire et où on se laisse enfermer. Et de fil en aiguille une situation dans laquelle elle n’aurait jamais cru se retrouver.

Son quotidien se déroule sur fond de tissus râpeux. Les rideaux défraîchis des chambres d’hôtel, bordeaux ou marrons, ne volent plus, même les jours de tempête, tant ils sont chargés de la solitude grise qu’ils voient défiler. Et les draps dans lesquels elle s’allonge, toujours froids, rêches et pas très nets. Tout comme les hommes qui croient la posséder pour quelques billets finalement… Pour eux elle fait partie du mobilier, de cette chambre qu’ils ont payée, au même titre que les serviettes ou les couvertures. Ils l’utilisent, la froissent et la laissent chiffonnée, en vrac, sans plus s’en occuper.

Ils ne s’en doutent pas, mais les lainages ne mentent pas. Leur vie se laissent deviner dans les étoffes qui recouvrent leurs corps : celui qui fume, celui qui ne se lave pas, celui qui a embrassé sa femme avant de partir, celui qui a les moyens, celui qui en manque… Sous la toile sombre du soir, elle les attend, elle les devine, elle les oublie. On l’appelle parfois belle de nuit ou fille de joie, voile tissé de contradictions qui laisse apercevoir la trame du mépris. Elle préfère encore ceux qui la couvrent d’insultes, la vérité sans fard, sans condescendance.

Le froid de la nuit se fait piquant, la rue est presque vide, ses yeux se perdent dans les étoiles artificielles de la ville et elle attend. Pas ceux qui sont de passage, non. Elle attend celui pour qui elle ne sera pas une transaction. Celui qui saura que son cœur n’est pas à louer, que sa tendresse ne se marchande pas. Elle l’imagine déjà, ses mains lui couvrant les épaules d’un châle les soirs d’hiver, ou réfugiés à deux sous la douceur d’un plaid devant la télé. Elle l’attend parce qu’elle sait qu’un jour il viendra.

 Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 04/06/2014. Le thème de cette séance était « Voyage dans la trame des tissus ». Nos histoires devaient se dérouler sur le fil des vêtements, du linge, des étoffes, avec à l’appui une caisse de chutes et de chiffons. Je ne peux m’empêcher de partager également avec vous cette magnifique chanson de Manu Chao, touchante de ses images et de ses mots, et à qui j’ai emprunté la formule « mon cœur n’est pas à louer ». 

 

D’autres rêves que les nôtres

 

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Simone avait trouvé un chariot détaché des autres, esseulé, sa pièce d’un euro coincée en travers de la gorge. C’est celui-ci qu’elle avait choisi. Avec l’âge, on se ratatine, sa tête dépassait à peine derrière l’engin métallique, massif, qui accentuait encore plus sa silhouette chétive. Elle avançait doucement, passant les portes automatiques, savourant l’excitation de son activité principale de la journée, se réjouissant d’avance des petits plaisirs qu’elle allait s’autoriser. Devant elle, l’intégralité de la vingtaine de rayons qu’elle ferait un par un, méthodiquement. Les formes, les teintes, les saveurs, des produits du terroir ou d’ailleurs, elle qui n’avait jamais voyagé, elle avait le monde à portée de main.

Rayon gel douche. Les couleurs explosaient de la richesse des fruits. Les yeux gourmands, elle passait le doigt sur les flacons, en ouvrait certains. D’une légère pression, elle recevait un shoot de fruits de la passion ou de caramel pour un court moment extatique. Au rayon des parfums, l’instant était solennel. Elle en avait senti quelques-uns, les avait reposés. Le dernier, par contre, restait dans sa main hésitante. Le reposer ? Le prendre ? Se le permettrait-elle ? Les yeux brillants, d’un geste large qui ramena d’abords la bouteille contre sa poitrine, elle le posa tout au fond du caddie, à côté d’une crème pour les mains et d’un rouge à lèvres prune. Les enfants criaient, les conversations fusaient, des mères s’époumonaient, des couples s’affrontaient. Autour d’elle la rumeur du monde bourdonnait, vibrait, mais Simone restait imperturbable. Imposant aux pressés son sourire et son rythme tranquille de personne âgée.

Une impatience enfantine s’empara d’elle à l’entrée des desserts. Chocolat, vanille, fraise, les souvenirs des goûts se coulaient sur sa langue et la faisaient saliver. Elle faisait défiler les pots entre ses doigts. Les crèmes, les flancs, les gâteaux. Il fallait être raisonnable… Les îles flottantes. Oui, juste les îles flottantes. La petite gourmandise vint rejoindre le pâté de campagne aux cèpes et la fougasse moelleuse. Plus son chariot se remplissait, plus ses yeux s’allumaient. Dure négociation entre la raison et le plaisir, chaque article était une étincelle de joie qui venait s’ajouter au feu de son regard.

Elle arrivait au bout des allées. Devant les laitues, elle aborda un jeune homme pour lui demander l’heure. Midi moins le quart. Le doux sourire de Simone disparut. Elle se dirigea vers les noix et les fruits secs, dernier rayon du magasin, souvent désert. Elle s’assura qu’elle était seule et son regard se posa sur le chariot. Ses deux mains sur la poignée horizontale hésitaient à le lâcher. Elle ferma les yeux et visualisa les miettes de pain à côté du pot de pâté vide, la cuillère devant ses lèvres prunes, puis le nuage sucré aux accents de vanille fondre dans sa bouche. Coupée du monde, elle imaginait les odeurs, les saveurs. Dans un soupir elle lâcha enfin le caddie et l’abandonna contre le mur.

Elle pressa le pas, serrant contre elle son petit sac à main râpé. Elle ne regardait plus les rayons, mais se dépêchait vers la sortie sans article. Il devait bien être midi maintenant… Elle était en retard. En passant les portes vitrées, elle resserra les pans de son imperméable hors d’âge. Sa silhouette grise glissa le long de quelques rues. De ses jambes fines, elle trottait. Trop vite pour qu’on puisse remarquer l’accroc dans ses bas épais ou l’usure de ses chaussures. Gauche, puis droite, l’épicier, puis l’école, elle ne ralentissait pas le pas. Enfin elle aperçut sa destination et réprima le sentiment d’abattement qu’elle sentait poindre. Elle était restée trop longtemps. Combien étaient-ils déjà à patienter ? Elle vint se placer tout à la fin de la queue déjà longue de ceux qui attendaient l’ouverture du secours populaire. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 30/04/2014.