Mon garçon manqué

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Je la regarde souvent sans qu’elle le sache depuis la fenêtre de la chambre, au premier étage. Ma petite-fille… La cour qui sépare le jardin de la maison est un sas entre la réalité et les mondes qu’elle s’invente. Elle s’arrête à la grille verte rongée de rouille, elle marque l’instant. Un moment solennel de recueillement, avant de se lancer dans le jardin de toute sa hâte d’enfant. L’été façonne le jardin et fait exploser les bleuets, les pois de senteur, et les roses. Les parterres s’épanouissent et lui offrent des dizaines de cabanes de verdure, des abris de fraîcheur. Elle prend le temps de se régaler de quelques fraises des bois, mais sans trop tarder, car l’aventure n’attend pas. De toutes les personnalités qu’elle endosse, je sais voir ses préférées. Elle se construit des couronnes de feuilles maladroites, elle se trouve une vielle branche tombée, elle chipe mes tuteurs dans la remise et une vieille ficelle. En dix minutes la voilà en chef indien qui chevauche fièrement son appaloosa autour du potager. Elle lance des flèches hésitantes vers d’invisibles ennemis. L’adversaire doit être coriace, je la vois qui esquive, trébuche et se reprend. Elle se met à couvert, tourne autour des lys orangés et leur décoche un coup fatal. Mais déjà une autre destinée l’attend. Un flèche plus grande que les autres se transforme en épée qui, glissée dans la ceinture de son jean de mousquetaire, tombe par terre. Le ridicule ne l’arrête pas et c’est un d’Artagnan en culottes courtes qui s’élance bientôt à l’assaut des murs, et qui presque grimpe sur le bord du toit de la remise. La main au-dessus des yeux, en embuscade, la voilà qui observe avec attention le jardin des voisins, terrain mystérieux car inaccessible, cachette probable de voleurs, de coupe-jarrets et autre rustres. Mais non. Rien ne bouge à part le gros chat qui, lui, a la chance d’être du bon côté. Du côté des gentils. La voici qui redescend à mon grand soulagement, j’avais déjà la main sur la poignée pour lui crier de descendre de là. Un piège devait lui être tendu juste derrière la poubelle-réservoir d’eau car la bataille fait rage. A grand coups de bambou, elle cogne le coin du mur qui semble savoir très bien jouer du fleuret. L’échauffourée dure. Elle allonge le bras et se fend, frappe et frappe encore. Les bras fatigués, le bambou fendu en deux, la victoire est déclarée. Le mur a perdu. Je la vois qui déjà se cherche une nouvelle fortune, une autre mission. Je la sens fatiguée. Dans dix minutes elle sera remontée, c’est l’heure de préparer le goûter.

Texte écrit dans le cadre du MOOC Écrire une oeuvre de fiction. Il s’agissait d’écrire un souvenir d’enfance du point de vue de quelqu’un d’autre. Il s’agit donc d’un morceau de mes jeux d’enfant que j’ai imaginé vu par ma Grand-Mère. 

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De l’ombre à la lumière

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« Cela fait longtemps qu’il n’a pas entendu ce bruit. Il doute de son oreille et il est dans le noir. Au bout d’un moment, il tient pour certain qu’on frappe à la porte. »

Il se méfie pourtant des certitudes. La prison en est pleine, elles sont souvent trompeuses. Après tant de temps passé entre ces murs aveugles, il a dû apprivoiser cette obscurité totale. Du bout de ses doigts, du bout des sens. Un apprentissage à fleur de peau où chaque choc délimite l’espace autour de lui. Il a encore du mal à réconcilier ces deux vérités. Ses yeux plongent dans une immensité obscure, sans fin. Son corps se heurte aux choses trop proches. Un vieux lit de fer. Une cuvette posée à même le sol. Et les murs, froids et durs. Il sait qu’au cœur de tant de noir l’esprit joue des tours. La mémoire, par exemple, a tendance à prendre des proportions insoupçonnées. Elle vient remplacer les images que ses yeux ne voient plus. Elle s’étend et s’épaissit, recouvrant chaque paroi, occupant chaque recoin, comme un écran de cinéma opaque et biscornu sur lequel il projette ses souvenirs. Il s’y absorbe à en oublier sa réclusion. Le plus souvent il repense à Lucía, sa fille. Cette enfant, presqu’une jeune femme, qu’il n’a pas vue grandir. Il ne se doutait pas de son existence, jusqu’à ce petit matin d’octobre où elle était venue frapper à sa porte. Il avait suffi d’une porte ouverte sur le brouillard matinal pour se retrouver père. Une porte ouverte sur le temps, où se côtoyaient le passé si proche et ce présent qui l’observait du haut de ses dix-sept ans. Son monde avait basculé sans préambule, ni délai réglementaire. Il s’était senti vieux. Il n’avait eu aucun mal à la croire, elle ressemblait tellement à Graciela. Dos guisantes en una vaina[1]… Pris dans les ténèbres, il repense souvent à la vie qu’elle a dû avoir. A cause de lui. A cause de son absence, de son ignorance. Une enfance lourde à porter, les moqueries de ses camarades à l’école Santa Marta, les commérages des voisins, les médisances qui bruissent tout au long des rues d’Asunción.

Les coups résonnent à nouveaux, faisant trembler le silence, chassant les souvenirs et le beau visage de Lucía. Pourtant il connait par cœur les rondes des geôliers, le bruit de leurs pas, le raclement de la gamelle en fer sur le ciment nu, qu’ils lui poussent sans un mot, sans un regard. La seule lumière de sa journée vient de là. De cette trappe au ras du sol s’ouvrant sur l’éclat sale d’une ampoule poussiéreuse. Aussi faible soit-elle, elle l’éblouit. Il doit s’en protéger. Puis trouver à tâtons la bouillie indéterminée qui lui tiendra à peine jusqu’au soir. Il sent dans son corps lorsque les matons tardent, souvent délibérément. Les coups continuent. Insistants. Il sait qu’il est trop tôt. Il sait aussi que s’il ne fait pas attention, son esprit esseulé peuple le noir d’ombres du passé, lui susurre des mots d’avant qui n’ont jamais existés, construit des conversations qui n’ont jamais eu lieu. Combien de fois il a cru entendre un murmure, un appel ? Combien de fois a-t-il répondu  à voix haute, soudain surpris par l’intensité de sa propre voix et la profondeur du silence en retour ? Trop de fois pour qu’il ose se l’avouer. Non, il n’est pas fou. Non… La folie. Ce monstre tapi derrière les lourds rideaux de l’obscurité. Se concentrer sur les souvenirs, s’accrocher au passé, à ce qui est arrivé, à ce dont il est certain. Voilà ce qu’il faut faire.

Lucía, Lucía, ma fille. Pourquoi Graciela ne lui avait-elle rien dit ? Pourquoi avait-elle laissé partir le jeune imbécile qu’il était ? Elle l’avait laissé courir après ses envies d’aventure, sa soif de grands horizons, ses rêves de richesse, préférant user sa santé jusqu’à la corde pour subvenir aux besoins de leur petite Lucía. Jusqu’au jour où la corde avait lâché.

La culpabilité le ronge de savoir que la gamine s’est retrouvée dans un foyer crasseux du quartier de Bañado Norte. Comme si elle n’avait pas déjà assez morflé ! Il avait découvert une jeune fille étonnante, déterminée. Même encore maintenant, ça le remue qu’elle se soit démenée pour le retrouver, qu’elle ait fait la route qui sépare Asunción d’Areguá, son village, pendant trois jours à marcher au bord des routes poussiéreuses. Elle s’était présentée avec une franchise désarmante, sans jamais s’apitoyer sur son sort. Ses mots simples dissimulaient presque entièrement l’émotion qui lui nouait la gorge et assourdissait parfois sa voix. Il ne sait pas s’il aurait eu ce courage, cette capacité à aller se chercher un père dans la vie d’un inconnu. Il avait été incapable de refermer la porte, elle l’avait pris au cœur.

La porte renforcée de sa cellule résonne encore de chocs martelés. Et ces coups alors ? Et cette voix qu’il croit percevoir? Des fantômes qu’il créée de toute pièce ou un être bien vivant derrière la porte ? Après une hésitation, au risque de basculer dans la démence, il répond « je suis là !». Un silence plus long que les autres. Noir et lourd écrasant sa poitrine. Des bruits étouffés, un cliquetis métallique, des grincements rouillés et des mots bien nets, déchirant le silence.

– Le gouvernement est renversé, camarade ! Tu es libre !

[1] Comme deux petits pois dans une cosse : comme deux gouttes d’eau.

Texte écrit dans le cadre des ateliers « Alice et les mots« . Le début du texte était imposé (phrases en bleu) et emprunté à un roman dont je ne me souviens plus du nom (diantre!)  Actualités littéraires, ateliers d’écriture, concours et conseils d’écrivains: venez me suivre sur Facebook!

La peur n’attend pas

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Y’a pas grand monde ce soir. Pas de match de foot, pas d’événement particulier. Les rues sont vides, ça aide. Le jaune des murs tire à l’aigre depuis des années. Une couleur maladive comme le teint bilieux d’un visage qui en a trop vu. C’est de circonstance. Les murs en témoins muets des souffrances humaines. C’est peut-être pour ça qu’on ne les repeint pas. Au plafond, un des néons clignote par intermittence, sans régularité. Son grésillement agaçant souligne l’évidence du silence. Je devrais être soulagée, trouver ça reposant. C’est tout le contraire. Ça m’énerve. Les internes sont partis se reposer. Un seul s’active au bout du couloir, passant discrètement de chambre en chambre. Je vois son reflet déformé s’agiter dans la brillance du lino bleu pâle. Les autres infirmières sont parties prendre un café. Elles m’ont laissée là. Au cas où.

Les gens qui arrivent ici veulent tous voir le docteur. Tout de suite. Maintenant. C’est urgent. Le spécialiste, avec ses beaux diplômes. Souvent ils connaissent même leur nom et n’en démordent pas. « On est là pour le Docteur Maliant. C’est pour mon mari, vous voyez… ». Nous, on est juste « Mademoiselle ». Et on compte un peu pour du beurre. Bien sûr, on accueille, on aide, on fait les prises de sang, on ajuste les oreillers. On explique, aussi. Mais c’est pas pareil. Ça se voit bien dans leurs yeux. Nos mots n’ont pas le même poids. Ils n’ont pas l’autorité du titre. Ils n’ont pas force de vérité. Pourtant on a notre spécialité, nous aussi. Eux, ils soignent les blessures, les malaises, les symptômes graves, inquiétants. Les corps, les bras, les têtes, les cœurs. Mais nous, on soigne la peur. La plus évidente : la peur de la mort. Mais pas que. On pousse loin notre spécialisation. La peur de la douleur. La terreur de la piqure, la crainte de la dépendance, de la solitude, l’angoisse de ne plus jamais ressortir d’ici. La peur de se voir tel qu’on est : fragile et éphémère. On maîtrise toutes ses nuances, ses degrés de gravité. Tous ses moyens d’expression aussi. Celle qui coule en larmes discrètes mais incontrôlables. Celle qui s’oublie dans un relâchement de vessie. Celle qui se crie, se hurle, qu’on essaye de noyer dans le bruit. La peur impassible des visages immobiles et contractés, les yeux perdus dans le vide. C’est peut-être celle-là la plus dangereuse : Celle qui ne se dit pas, qu’on garde pour soi, qui ronge les tripes et les cœurs. Il faut être attentive pour la détecter celle-là. On devrait en faire un diplôme de cette habilité là. Soignante mention peur.

Au loin une sirène hurle et se rapproche graduellement. Une ambulance ! D’instinct je me lève. Plus le temps de philosopher. La peur n’attend pas.

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Dans le sillage de l’été

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Quand on vient de Paris, on s’habitue au bruit, au tumulte. La frénésie des passants pressés, la vindicte des klaxons agacés. Les roues, les moteurs, les freins, les sirènes. Les cris. La pollution s’immisce jusque dans nos oreilles. On apprend à entendre avec. On ne la remarque plus. Sauf par effet de contraste.

Ici on n’entend que la paresse d’un petit matin d’octobre. Rien que la musique d’un dimanche paresseux qui s’éveille. Le soleil donne en plein sur la terrasse familiale. Il y a ceux qui lisent le journal et ceux qui profitent de l’été qui s’attarde, les yeux fermés. J’apprécie la qualité du silence. Je m’étonne de la finesse des sons qui m’arrivent. Je me rends compte de tout ce que j’ai oublié d’écouter, depuis des années.  J’arrive à distinguer les oiseaux par leur chant. Tourterelle, moineau, sansonnet, corbeau. Et tant d’autres que je ne reconnais pas. Un cliquetis métallique m’annonce le passage de cyclistes, leurs voix me font partager la complicité d’un père et de son fils, pendant les quelques secondes que dure leur passage le long du jardin. J’envie leur course dans les fraîcheurs d’automne, cette campagne qui se déploie sous leurs roues, ces coins de verdure dont ils s’emplissent les yeux pour mieux commencer la semaine. Au loin un clocher de village égrène les onze coups qui nous rapprochent de midi. J’imagine une place, une fontaine, des arbres dorés. Une agitation douce annonce le déjeuner dominical, des passants les bras chargés de pain, les voisins se saluent. Le temps flâne et s’étire dans les parfums de rôtis, de blanquette, de filets mignons. Octobre frissonne derrière un nuage et je me demande ce que je fous à Paris.

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Outils de travail

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Parce qu’écrire ça n’est pas que rester assis le crayon en main, les sourcils froncés, le regard dans le vague traquant l’inspiration… Parce qu’écrire c’est aussi prendre sa truelle pour bâtir les murs de son histoire, ses aiguilles pour détricoter les pelotes emmêlées de la vie, ou son stéthoscope pour déceler les pulsations de l’âme. Je partage avec vous les ustensiles avec lesquels je concocte ma popote littéraire!

L’incontournable dictionnaire des synonymes.
Et son dictionnaire traditionnel très complet .
Les nuances de couleurs (bien utiles quand on veut pimenter un peu son vocabulaire)

Donner une voix, un ton à son personnage est toujours très efficace.
Un chouette dictionnaire d’argot.
Dictionnaire d’argot des banlieues (pour du vocabulaire plus récent).

Poser un contexte réaliste et détaillé marche bien aussi, et pour cela rien de tel que les photos pour se téléporter dans le passé.
Des photos de paris à travers le temps.

Au boulot !  🙂

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Le temps, l’absent.

KODAK Digital Still Camera

Je n’oublierai jamais ce jour-là. Le jour où la pluie s’est arrêtée de tomber. Et le vent et les nuages n’avaient rien à voir là-dedans. Les gouttes se sont interrompues par la loi du 4 mai 2053, juste avant les présidentielles. Une décision vouée à faire remonter la côte de popularité du président sortant. On maîtrisait la météo depuis une bonne quinzaine d’années. Et ce mois de mai pourri avait servi de prétexte au vote unanime de l’arrêt du mauvais temps. C’est sûr, depuis cette date, plus un jour de gros temps. Les parapluies au rebut, les K-Way recyclés. J’avais encore parfois le réflexe de scruter le ciel pour y lire les nimbus, interpréter leur noirceur et choisir ma veste en conséquence. Puis je me souvenais que les français s’étaient prononcés pour un ciel uniforme. Un bleu céruléen, n° 452 sur le nuancier gouvernemental.

C’est la pluie qui me l’avait amenée. On gardait ce souvenir au cœur, comme un trésor. Le ciel avait décidé de laver Paris à grande eau. Ses bourrasques emportaient poussière, feuilles et passants. Elle s’était précipitée pour s’abriter sous l’auvent de la porte, juste à côté de moi. Rien de mieux que la pluie pour briser la glace. Marie m’avait lancé un sourire mouillé au travers de ses cheveux collés. Puis elle m’avait suivie. Par tous les vents, par tous les temps, accrochée à mon bras.

Les années n’avaient fait que nous rapprocher. Maintenant, les saisons se ressemblaient jusqu’à se confondre. Par référendum, les citoyens avaient choisi un printemps tirant sur la fin, ces heures douces qui précédent l’été, où le soleil réchauffe sans faire transpirer. Un chapelet de jours conformes à la réglementation, trois-cent-soixante-cinq perles du même éclat. Les infimes différences jouaient sur quelques degrés, en plus ou en moins, selon les dates des vacances scolaires et les exigences des secteurs touristiques. Et je soupirais. Et je m’ennuyais. Plus d’orage lourd de chaleur, charriant des parfums de macadam mouillé. Plus d’ondée en juillet pour danser l’été, trempés et riant comme des enfants. Plus de tonnerre déchirant pour rassurer Marie, se réfugier devant un chocolat fumant, ou sous une couverture épaisse. Plus de froid mordant pour couvrir ses épaules de ma veste chaude. Plus de pieds glacés dans le lit qu’elle réchauffait sur mes mollets. Plus de balades emmitouflés jusqu’au nez, de mains jointes dans la chaleur partagée d’une poche. Plus de joues rouges piquées de froid, plus de givre sur nos fenêtres toujours ouvertes… Il nous manquait le piment des gelées dans l’interminable persistance de l’été.

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Nouvelles et bonnes résolutions littéraires

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De longs mois se sont écoulés sans que j’alimente mon blog. J’avais en cours deux gros projets littéraires qui m’ont tenue éloignée du format court et de mes lecteurs de la toile. D’abord la finalisation de mon premier roman, et la recherche d’une maison d’édition. Puis la constitution d’un recueil de nouvelles sur lequel je travaille encore.

Les concours de nouvelles et les appels à contribution sont toujours de belles expériences (que je vous recommande !) et l’un d’entre eux s’est concrétisé par la parution d’un très beau livre sur les femmes et l’égalité. J’ai eu la chance que mon texte, Le poids de la poussière accumulée, soit choisi et édité dans ce recueil dont les bénéfices sont reversés à une association d’entraide et mouvement des femmes. Les textes réunis sont magnifiques, n’hésitez pas à les découvrir. Vous pouvez le trouver ici.

Je garde le meilleur pour la fin, avec la confiance et la bienveillance de Jacques Barbieaux, mon roman, Shana, fille du vent, paraîtra en 2017 aux éditions Phénix d’Azur.

Et puisqu’une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, dans les semaines qui viennent, je reprendrai la publication régulière de petites fictions sur ce blog, j’espère que vous serez au rendez-vous avec toute la richesse de vos commentaires ! 

A très vite…

PS: Je suis sur cette photo. Où suis-je?

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Je suis le vent

Arbre Branches Silhouette

Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.

J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.

Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi je ne sens rien, je suis le vent.

Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.

Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et moi je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger ».

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 03/02/2016

Tel que sera le monde

Ombre Shadow

Il venait de trébucher. Encore une fois. Toujours sur elle. Elle était bien visible pourtant. Il marchait la tête affaissée, le regard boulonné au sol, il ne voyait qu’elle. Sombre. Aux contours nets. S’attachant, poissarde, au moindre de ses mouvements. Terrifiante de mimétisme. Encore une fois il s’était emmêlé les pieds dans son ombre, chancelant sur cette silhouette difforme, reflet aveugle de son propre corps.

Les hommes avaient tout détruit. Les arbres, leur dentelle compliquée, leurs élans de vie tendus vers le ciel. Le rire en note aiguë des oiseaux, le bruissement de vent de leurs envols précipités. Les baleines, énormes et suspendues, leur puissante chorégraphie dans l’apesanteur de l’eau. Tout ça n’était plus que légende. Des contes pour enfants construits sur la mémoire des ancêtres. Des fables inventées, rapiécées de morceaux d’une réalité depuis longtemps disparue.

Aujourd’hui, il y avait les murs. Ils découpaient la terre uniformément stérile en pièces, en bâtiments, en villes, en pays. Sans ces parois pour briser sa course, le regard se serait élancé le long d’une perspective vide et poussiéreuse. Les yeux fuyant à perdre haleine pour s’égarer dans la folie du néant. Dans l’immensité du vide malmené de vent. Alors les hommes avaient construit les murs sur lesquels ils avaient peint la mémoire. Au ciel de la paroi, ils avaient tracé des volutes blanches et grises qu’ils appelaient nuages. Sur la partie basse, des formes compliquées, vert de gris ou terre sale : Les plantes, les animaux. Tout un monde. Une vie aux arêtes saillantes, aux couleurs passées, à l’odeur de rien. Une nature en grains rugueux de ciment. Et Max se demandait souvent si on se cognait aux coins des arbres, avant. Il posait sa main sur les aspérités de béton, suivant du doigt les caprices d’une branche factice. Froide et rêche. Alors, dans le silence étourdissant des paysages figés, sa tête s’alourdissait un peu. Et son regard retombait toujours sur elle, son ombre. Silencieuse et obstinée. Il marchait toujours en gardant un œil sur elle, on ne sait jamais.

Max s’arrêta net. Un petit bout d’ombre se détachait de la sienne, et flottait autour, dans une danse saccadée. Il releva la tête. De ses yeux étonnés, levés vers le ciel vide, il découvrit un étrange objet. Petit, aux ailes finement symétriques et colorées, rondes et délicates, aux antennes fragiles. La lumière écrasante s’égayait en reflets moirés sur les ailes mobiles, d’un bleu étonnant en infimes particules d’étoiles. Les yeux de Max, kidnappés, suivaient le ballet hypnotique et imprévisible de l’animal. Sûrement un oiseau, bien qu’il ne ressemblait pas du tout à ceux des fresques murales. L’être minuscule tourna autour de lui dans un mouvement désordonné, comme absorbé par sa propre observation de l’enfant, puis s’éleva pour disparaître par-dessus les murs. Max s’élança à sa poursuite dans une course empêtrée de remparts et d’angles droits. Après avoir tourné deux fois, il réussit à atteindre l’autre côté. Le regard tourné vers l’infini du ciel, il cherchait. Plus rien ne virevoltait qu’un peu de poussière coulant des murs. Déçu, l’enfant repartit. Tête haute, les yeux aériens, le cœur en quête, l’espoir au corps, il ne vacilla plus jamais sur son ombre.

L’inconnue de la Cité

Métro Paris

Je suis rentrée dans la rame bondée en poussant légèrement les gens devant moi. Je n’aime pas faire ça, mais les passagers bloquaient l’entrée alors qu’il restait de l’espace derrière eux. J’étais chargée. Mon œil a accroché une place assise étonnamment vide. Laborieusement, j’ai mis le cap sur le siège libre et, à mesure que les gens se décalaient sur mon passage, je te découvrais, fièrement assise sur le siège d’à côté. Maquillée de frais, l’attention dans les détails. Ta robe noire aurait certainement préféré une fraîche soirée d’été à un après-midi étouffant dans les transports, mais ta candeur faisait oublier ce choix un peu décalé. Tu m’as vue arriver maladroitement, tanguant au rythme de mon fardeau. Tu m’as lancé un regard rayonnant, un sourire chaleureux, un message de bienvenue comme on devrait en croiser plus souvent. J’ai répondu à ton sourire et je me suis posée lourdement à tes côté, mon sac plein de la fatigue des jours passés. Au premier regard, j’avais compris. L’âme d’une femme emprisonnée dans un corps d’homme. Et bataillant ferme. Je laissais couler mon regard de côté, aussi léger qu’une caresse, pour ne pas te déranger. Un regard aérien, empreint de curiosité. Pas comme ces œillades que je voyais peser sur toi, lourdes et grasses, jetées à la dérobée, la moquerie aux coins des yeux. Non. J’avais envie de te parler, de te dire mon admiration, de connaître ton histoire. Dans ma tête, tout résonnait de l’écho de la maladresse. Alors je n’ai rien dit et j’ai perdu mes pensées sur les visages qui nous entouraient.

« Cité », le cœur de Paris. Tu t’es levée pour descendre et te perdre dans la ligne de foule en fuite du quai bondé. C’est là que j’ai vu. Vraiment vu. Devant moi, une femme et un homme. Des amis. Leurs yeux complices se sont rencontrés au rendez-vous de ton départ. Sur la bouche de la femme s’est posée une moue dubitative, tandis que ses sourcils s’arquaient d’un étonnement blasé sur des yeux mi-méprisants, mi-sceptiques. Dans cet échange silencieux, tout était dit. Nous, les gens normés, les gens comme tout le monde, indétectables dans la foule des pareils. Nous, les gens biens, avec une assurance crâne et une poussière de condescendance, on te considère de haut, toi, le personnage étrange. On ne te comprend pas. On ne sait rien de tes choix, de ta vie, de tes joies, de tes souffrances, mais c’est quand même pas joli-joli.

Mesdames et messieurs les gens normés, je vous souhaite un jour d’avoir ne serait-ce que la moitié du courage de cette femme. La force de vous lever le matin, d’endosser votre vraie personnalité, et de partir tête haute affronter un monde où la violence se cache à la croisée des regards, où le jugement est un préambule à chaque interaction de la vie quotidienne : pour acheter le pain, prendre le métro, aller travailler. Le cran d’affronter une vie où vous n’êtes plus un homme, une femme, mais où vous êtes la différence qu’on pointe des yeux.

Et toi, chère inconnue à qui je n’ai pas osé parler, merci de m’avoir rappelé l’importance de la fierté.

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