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Shana fille du vent
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à bientôt! 😊

Lisette et Malik

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Arrêt Poteau-Belliard 8h13, bus 95. On est aveugle d’être trop, d’être beaucoup, d’être tant et tant encore. On ne voit plus rien. Ni les yeux. Ni les mots. Ni les autres, compacts et anonymes. Il y a pourtant une récurrence dans les visages inconnus. Le même pardessus tâché, la même paire de lunettes embrumée, la même sacoche fatiguée, le même sac à main calé au creux du bras. Il y a une rythmique quotidienne de ceux qui sont toujours à l’heure. Il y a la présence aléatoire de ceux qui sont fâchés avec le temps. Familiers de loin, étrangers de près. Des ombres toujours.

Damrémont-Championnet 8h20. Je te regarde tous les matins. Tu ne me vois pas, tous les matins. Je fais semblant de rien, je fais semblant d’être loin, de regarder sans voir. Tous les matins. Souvent je me dis que tu vibres à mon unisson, chaque cahot de mon chemin est le même que le tien. Les chaleurs humaines, les ignorances banales, les absences au monde, les vitres embuées de trop de souffles, c’est déjà un partage, des points déjà communs. Et puis notre course. Identique. La vie qui défile trop vite, pas assez vite, à l’arrêt, bloquée par un feu, un bouchon, un accident. Ce sont les mêmes. C’est déjà un commencement. D’autres se sont trouvés pour moins que ça. Tu me vois puisque je suis bien là. Tu m’aperçois. Me vois-tu ? Je suis juste un siège occupé, une place en moins, une inconnue de plus, similaire dans sa différence, unique dans la masse des pareils qui tanguent et balancent au gré des coups de frein.

Damrémont-Marcadet 8h31. La vie, la route, les arrivées et les départs nous poussent, nous repoussent les uns contre les autres, les autres loin des uns. Certains jours, pas souvent, pas tout le temps, tu es là, contre moi, malgré toi. Autant d’intimité sans s’être jamais parlé, sans pouvoir s’aborder, sans oser se regarder. C’est inconcevable. Irrecevable. Intolérable. Les règles de vie en société. Les règles des inconnus qui se croisent et partagent toujours trop ou pas assez. Ces liens lâches, ces nœuds coulants du hasard qui glissent, se resserrent sans jamais s’attacher. Le moindre contact prend trop de place parce qu’on ne l’a pas voulu, parce qu’il est imposé, il reste comme une brûlure, une irritation. L’autre, l’inconnu qui nous frôle, dont on sent la chaleur, l’haleine, le parfum, les relents du corps empesé de fatigue, les parfums de shampoing mêlés des odeurs de la nuit. On partage beaucoup trop avec cet autre. Trop de proximité, trop d’intimité, trop de nos vies dans les détails qu’on ne voit que trop près. L’autre est de trop. 

Clichy-Caulaincourt 8h47. La parole aussi prend trop d’espace. Elle est rarement bienveillante. Elle est plutôt rageusement contenue, contestatrice, protestataire, justicier de cet espace qui n’a plus rien de vital. La parole, on n’entend qu’elle. Elle occupe tout l’espace qui reste entre les corps, le remplit et résonne. Elle prend l’épaisseur de la chicane, du grabuge. Elle attire les regards, concentre les attentions. Intolérable l’intervention de cet inconnu si proche, de ce non-connu, de cet inconvenant. Alors comment ? Comment te parler ? Comment bousculer l’anonymat et discuter ? Prendre consistance sans perdre en civilité.

Bucarest 8h53. J’aimerais te toucher avec la sensibilité d’un aveugle. Les yeux fermés, graver dans ma mémoire chaque pli, chaque creux, la vague de ton sourire, le déferlement de ton rire. Sentir, découvrir, écrire du bout des doigts le début d’une histoire. Je n’en peux plus de te frôler du bout des yeux, avec tant de prudence, avec tant de retenue, sans rien garder en mémoire qu’une fuite de regards qui ont peur d’être surpris. Pas de relief, pas d’épaisseur, rien qu’une image lisse et silencieuse à portée de voix, à portée de moi et pourtant si loin.  

Tu portes le masque des autres. Le masque de tous. Le masque commun de ceux qui sont ailleurs, la tête déjà loin. Le cœur aux souvenirs, l’estomac au prochain repas, les oreilles à la prochaine note, les yeux sur la page, bousculant les lignes pour mieux arriver à leur fin. Personne n’est vraiment là. Tu portes ce masque. Le masque de l’absence. Un déguisement de patience.

Europe 8h47. On voudrait tout le contraire. On voudrait de l’air à perte de vue, du vent, du soleil, se regarder bien en face, avoir son mot à dire dans l’intimité. Avoir le choix dans nos distances, dans nos ressemblances, dans ce qui nous rassemble. Puis on fait tout l’inverse. On se tasse, on se masse. On entasse les parois, les murs, les couches d’isolant entre nous et le ciel. Les fenêtres, les portes, les tunnels dans la terre, les passerelles en l’air où on se rue, où on s’enterre. Tous pareils à vivre à l’envers. J’aimerais savoir te prendre par la main pour te dire viens. Et partir.

Europe 8h58. Je m’agite. A l’intérieur seulement. Indifférence de surface, affolement au fond.  Entre Europe et Saint-Lazare, c’est toujours compliqué. Je peux encore te parler. Mais plus pour longtemps. J’espère une panne qui nous bloque, nous retarde, nous retienne. Un bout de temps. Trop longtemps. L’agacement crisperait les dos, les doigts, les dents. Je te lancerais un « Vive la RATP ! » ironique et on rirait. Déjà complice, déjà connue, plus l’inconnue. Et demain on se saluerait. C’est déjà ça.

Mes chances s’effilochent à chaque tour de roues et je ne bouge pas. Est-ce que je me pardonnerais si demain tu ne revenais pas ?

Gare Saint-Lazare 9h05 – Je te croise en faisant semblant de ne pas te voir. Je saute sur le trottoir. Je suis en retard.

 

 

N’oubliez-pas, vous pouvez me retrouver en conteuse d’histoire longue et passionnante au fil des pages de mon roman « Shana, fille du vent »

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La bonne nouvelle

Homme seul

Eugène est devant sa porte. Enfant, il était déjà là, à courir avec ses copains comme une volée d’étourneaux frondeurs. Ça se chamaillait, ça se bastonnait, ça vivait. Gaillard, Eugène était vitrier. Il battait la campagne, de partout salué. Ici un café, là un godet. Il en a vu des départs. Des décennies de gars en partance vers la ville et ses attraits. Le boucher ne passe plus. Les vieux aux appétits de moineaux, c’est pas rentable, il paraît. Eugène est à sa porte, comme tous les anciens. Ils se parlent de loin, en haussant la voix. Entre eux glissent le vent, la poussière et l’absence. Ces jours-ci ça cancane. Une famille s’installe dans la boutique du Père François. Des étrangers. Ils viennent de Sfireh, près d’Alep. Les gens qui viennent de trop loin, ça fait peur. Ici, dès qu’on passe la Saône y’a méfiance. Mais pas pour Eugène. Ni pour aucun des aînés. Ça va courir, ça va chanter, ça va changer. Avec ces gens-là, c’est le village qui renaît.

Texte écrit dans le cadre du Festival Champ Libre – Micro-nouvelle de 1000 signes maximum.

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Photo de William Klein

Guerre de verres brisés

whisky

La télé sur le mur du fond enchaîne en sourdine les courses de Longchamp, d’Auteuil, de Vincennes et d’ailleurs. Le comptoir devant lui est lisse et brillant. Tâché d’un rond de verre séché, il reflète un peu plus loin la conversation animée de deux habitués du lieu, casquette et canon de rouge de rigueur, fossiles de bar, intemporels, inamovibles. On trouve les mêmes partout. A croire qu’on les fabrique à la chaîne pour animer les PMU défraîchis des quatre coins de la France. La conversation va bon train entre des considérations politiques convenues, «Tous les mêmes ces politicards ! Des baratineurs qu’en ont qu’après le fric! C’est à cause d’eux si j’en suis là ! Ils s’débrouillent pour qu’on puisse pas s’en sortir, oui monsieur!», et une vision de la société quelque peu restrictive, «Et les jeunes ?! Qu’est-ce qu’y font les jeunes, hein ? Ah ça, pour faire des photos seulfis, ça y va !». Les rares participations du garçon sont à la hauteur de l’endroit: « Dédé, que je te reprenne pas à aller pisser à l’anglaise*, sinon tu r’mets plus les pieds ici ! ».
Et lui. Jean-Philippe Laforget. Jipé pour les intimes. Lui qui ne comprend rien aux chevaux et qui méprise les poivrots enchaînés au bar avec leurs discussions fades dont le seul but est de meubler le silence. Pourtant il les a beaucoup fréquentés ces vides-bouteilles. Il y a de ça cinq ans. Ils étaient son quotidien, le seul lien normalisé qu’il maintenait avec la société. Les pieds nickelés de la bistouille, ses problèmes en écho dans les yeux vitreux des autres. Il en faisait partie. Il se demande ce qu’il fout là aujourd’hui, les deux mains à plat sur le comptoir. Il ne se souvient plus de la dernière fois où il est entré seul dans un café de hasard. Il se dit que tant que le serveur n’est pas venu, il est encore temps de partir, de tenir bon. Sans pouvoir bouger. Il essaie de se convaincre qu’il teste sa détermination, sachant très bien qu’il a déjà perdu. Il n’a pas eu une journée difficile pourtant. Il a des soucis, comme tout le monde. Son augmentation repoussée à l’année prochaine, les accrochages réguliers avec leurs voisins de palier, sa mère qui commence à perdre la tête, qu’il sent glisser dans la vieillesse. Et cette sobriété sécurisante au point de se croire à l’abri. C’est peut-être là qu’on est le plus vulnérable, dans le déroulé des jours identiques lorsqu’on pense qu’on maîtrise, qu’on baisse la garde et qu’une contrariété vient gripper la mécanique. En sortant du boulot, il avait fait le chemin à pied jusqu’au métro, comme tous les soirs. Sauf qu’au lieu de s’engouffrer dans la moiteur puante de la station Simplon, il avait poussé la porte en verre gras du premier troquet venu. Et le voilà, pétrifié devant un garçon en gilet.
– Et au businessman, qu’est-ce qu’on lui sert ?
– Un whisky. Celui que vous voulez.
Le garçon claque le verre devant lui d’un geste rapide et précis, le remplit généreusement et retourne à ses occupations de cafetier. Le bout de ses doigts posés à la base du verre font danser le liquide, dans un sens puis dans l’autre. Le contact froid du verre a lancé une étincelle de désir en lui, un feu couvant qui s’embrase. Il sent déjà le goût dans sa bouche, la chaleur dans son corps, la torpeur dans ses muscles. Des souvenirs exacerbés par des années de manque, qui n’ont plus rien à voir avec la réalité. Insidieusement, une autre logique prend place. Une logique forte de convictions. Il veut se faire croire qu’il ne prendra qu’un verre, que ça ne suffira pas à briser des années d’efforts. Tout le monde boit un coup de temps en temps sans tourner alcoolique pour autant. C’est du bon sens. Au plus profond de lui il se dit qu’il est capable de se maîtriser, de s’arrêter quand il l’aura décidé. Et c’est sur cette contradiction qu’il amorce son geste.
Le plaisir ne dure que le temps de la lente ascension du verre à ses lèvres. Un plaisir grisant, une bravade à la bien-pensance, l’excitation de briser un interdit, la satisfaction de s’autoriser un écart, la récompense bien méritée après tant d’efforts. Un mélange jouissif impossible à combattre. Cul-sec. L’alcool froid et piquant coule sur sa langue coupant nette la vague d’extase. Une chute vertigineuse du haut de ses chimères vers le sol froid et dur de la réalité. Tout ce qui le répugne chez lui est contenu dans cette première gorgée. Son aveuglement, sa dépendance, sa lâcheté, sa faiblesse. Son découragement et son incapacité à réagir. Il avale, ferme les yeux et rappelle le garçon.
Son moral a viré au gris. Il devrait partir, il le sait. Mais il ne peut pas. Son corps a cessé de lui obéir. Un dédoublement familier s’est opéré. Entre l’esclave trop content de retrouver la morsure de ses chaînes, et l’homme sevré qui observe consterné son double anéantir les cinq dernières années. Son verre est à nouveau plein. L’unique solution au mal être qui le ronge semble se trouver là, posée sur le comptoir douteux d’un troquet ordinaire. Le réconfort l’attend à portée de lèvres, l’engourdissement de ses pensées, sa conscience muselée, et, il ose à peine se l’avouer, une étrange et fugace sensation d’amour. Un verre, deux verres, quelle différence ? Ça ne changera pas grand-chose, l’écart est fait de toute façon. Aux États-Unis, ils décernent des médailles à chaque étape de l’abstinence, on voit ça dans toutes les séries B. Des médailles dont on est fier et qu’on exhibe, comme au combat. C’est tout à fait ça ! C’est une guerre de tous les instants cette saloperie. Le feu de cette goulée cul sec incendie sa gorge comme un obus en plein territoire allié, et son objectivité s’érode. Les restes de sa volonté fondent comme un glaçon dans un fond de Ricard en plein soleil d’été.
– Garçon !
Il n’ajoute rien. Seul son pouce tourné vers le bas, en direction de son verre, exprime clairement son désir. Ce même pouce que les romains baissaient pour achever les vaincus au cœur des arènes. Un perdant, c’est bien ce qu’il est, qu’on l’achève… Il prend son temps. Il est hypnotisé par le liquide ambré, sa façon d’attraper la lumière dans des éclats caramel, et le monde qu’il voit à l’envers dans le liquide coloré. C’est ça sa vie. Une vie sans dessus dessous noyée dans l’alcool. Il s’en veut tout en étant persuadé que c’était inévitable. Il tangue. Il s’accroche.

Demain la culpabilité le rongera. Sobre, il devra faire face au dégoût de tout son être. Rien à voir avec ce qu’il ressent maintenant qui n’est finalement qu’une excuse. Jipé le sait bien du fond de son brouillard grandissant. Demain, il faudra qu’il subisse la violence de son regard dans le miroir, la cruauté de sa propre condamnation. Il fera des promesses qu’il ne tiendra peut-être pas.
Et puis il y aura les autres. Ceux qui l’entourent. Fâchés, inquiets, mais bienveillants. Leur mansuétude qu’il est incapable de s’accorder et sans laquelle rien ne serait possible. Demain sera un autre jour de guerre, un de plus, car une seule bataille perdue ne détermine pas l’issue d’un conflit.

*Aller pisser à l’anglaise: Partir sans payer.

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La poupée de chiffon

Poupée de chiffon

 Ses doigts inconscients jouent avec le tissu de sa jupe tandis qu’elle attend les clients. Le regard un peu las, elle s’amuse à sentir la texture glissante et à la faire rouler entre le pouce et l’index. Ses yeux coulent sur sa jupe, empruntent la route vallonnée de ses plis et emportent avec eux le fil de ses pensées. Finalement, toute ma vie s’est jouée dans le tissu, se dit-elle. Il y eut les classiques, comme ce grand mouchoir qu’elle traînait partout, enfant, et que sa mère n’avait pas le droit de laver. Puis les vêtements, ceux de la petite fille espiègle, avant que viennent ceux de l’adolescente turbulente. Les essayages entre copines, quand on s’habille de provocation et de jeunesse. Les garçons admiraient ses longs cheveux en ruban, et leur façon de flotter dans le vent.

Puis elle a fait de mauvais choix. Enfin non, car on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait choisi. Qu’est-il arrivé alors ? Rien. La vie est arrivée. La vie qu’il faut gagner, l’argent qui vient à manquer, une solution qu’on pense temporaire et où on se laisse enfermer. Et de fil en aiguille une situation dans laquelle elle n’aurait jamais cru se retrouver.

Son quotidien se déroule sur fond de tissus râpeux. Les rideaux défraîchis des chambres d’hôtel, bordeaux ou marrons, ne volent plus, même les jours de tempête, tant ils sont chargés de la solitude grise qu’ils voient défiler. Et les draps dans lesquels elle s’allonge, toujours froids, rêches et pas très nets. Tout comme les hommes qui croient la posséder pour quelques billets finalement… Pour eux elle fait partie du mobilier, de cette chambre qu’ils ont payée, au même titre que les serviettes ou les couvertures. Ils l’utilisent, la froissent et la laissent chiffonnée, en vrac, sans plus s’en occuper.

Ils ne s’en doutent pas, mais les lainages ne mentent pas. Leur vie se laissent deviner dans les étoffes qui recouvrent leurs corps : celui qui fume, celui qui ne se lave pas, celui qui a embrassé sa femme avant de partir, celui qui a les moyens, celui qui en manque… Sous la toile sombre du soir, elle les attend, elle les devine, elle les oublie. On l’appelle parfois belle de nuit ou fille de joie, voile tissé de contradictions qui laisse apercevoir la trame du mépris. Elle préfère encore ceux qui la couvrent d’insultes, la vérité sans fard, sans condescendance.

Le froid de la nuit se fait piquant, la rue est presque vide, ses yeux se perdent dans les étoiles artificielles de la ville et elle attend. Pas ceux qui sont de passage, non. Elle attend celui pour qui elle ne sera pas une transaction. Celui qui saura que son cœur n’est pas à louer, que sa tendresse ne se marchande pas. Elle l’imagine déjà, ses mains lui couvrant les épaules d’un châle les soirs d’hiver, ou réfugiés à deux sous la douceur d’un plaid devant la télé. Elle l’attend parce qu’elle sait qu’un jour il viendra.

 Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 04/06/2014. Le thème de cette séance était « Voyage dans la trame des tissus ». Nos histoires devaient se dérouler sur le fil des vêtements, du linge, des étoffes, avec à l’appui une caisse de chutes et de chiffons. Je ne peux m’empêcher de partager également avec vous cette magnifique chanson de Manu Chao, touchante de ses images et de ses mots, et à qui j’ai emprunté la formule « mon cœur n’est pas à louer ». 

 

Lignes de vie

Marcel carte postale

 

La photo avait traversé le temps. Les marques d’usure, les griffures et autres déchirures n’atténuaient pas la beauté du jeune homme, ni sa jeunesse, à peine sorti de l’adolescence. Lui à la fleur de l’âge, la photo un peu fanée.

Le cliché reposait dans les doigts ridés de Lucienne, un berceau de douceur pour cette image qui en faisait naître tellement d’autres dans l’album de sa mémoire : Leur rencontre, les fleurs du printemps et leurs baisers, la chaleur de l’été et leurs étreintes. Puis c’était arrivé. La folie des hommes. Elle les avait précipités dans un univers de froid et d’acier, de ténèbres et de haine. Marcel était parti pour la guerre. Sur le quai de la gare, il était confiant. Le sac plein de promesses, de projets, les yeux brillants déjà tournés vers leur vie future : la petite maison, son potager et les tulipes rouges qu’elle aimait tant. Le portrait précieusement rangé dans son sac à main, elle avait regardé le train s’éloigner, et elle était restée immobile, longtemps après qu’il eut disparu. La photo ne l’avait plus quittée. Les éraflures s’accumulaient dessinant les lignes de la vie de Lucienne. Dans le bord déchiré on lisait ses poings hystériques lorsqu’on lui avait appris la mort de Marcel, enseveli par un obus. La grande auréole jaune révélait ses larmes, la veille de son mariage avec cet homme bon mais qu’elle n’aima jamais autant que lui. Le voile blanc de l’usure, comme un fantôme, témoignait du long voyage dans lequel elle s’était lancée. Ici le jeune homme était partout, ressuscité par les caprices de sa mémoire. Il la suivait dans les ruelles du village. Les souvenirs oubliés refaisaient surface et venaient la surprendre lorsqu’elle s’y attendait le moins. Alors elle avait tout laissé derrière elle pour suivre son mari aux États-Unis.

Elle y avait construit sa vie tant bien que mal. Un foyer, des enfants. Une goutte de résignation, une cuillère d’acceptation, la recette de l’apaisement. Timidement le bonheur avait fait son apparition. Quand elle sortait le cliché maintenant, elle se sentait chanceuse d’avoir pu connaître l’intensité de ces émotions, même si elles n’étaient pas destinées à durer.

Lucienne s’installa dans la vieillesse, souriante, reconnaissante. Son mari disparut, la laissant seule, entourée de sa famille. Elle se promenait le long des rues, le long des livres, retrouvait ses amies autour d’un café et parfois elle parlait à Marcel.

Ça faisait deux semaines qu’elle avait reçu cet appel. Une voix masculine, une histoire sans queue ni tête, Lucienne avait raccroché. Avec pour seules armes la persévérance et le téléphone, l’inconnu s’était fait insistant. Se répétant, s’expliquant patiemment, jusqu’à ce que ses mots trouvent leur chemin dans la tête fatiguée de la vieille dame. Une histoire d’accident, de méprise, de perte de mémoire et de recherches difficiles…

Et voilà qu’aujourd’hui Lucienne se retrouvait sur la promenade longeant la mer, les bancs s’alignant à perte de vue, à attendre avec une impatience d’adolescente, serrant la petite photo dans ses mains. Elle avait pris le bus sans trop y croire, elle avait quand même mis sa plus belle robe. Devant elle une silhouette s’avançait à sa rencontre. Intérieurement, elle se félicita d’avoir bravé sa coquetterie en gardant ses lunettes qui lui permettaient de détailler le visage de l’inconnu. Bien sûr, il se cachait sous le masque du temps, mais sous les rides, sous les cheveux gris, derrière le costume de l’embonpoint, c’était bien lui, aucun doute, son Marcel. Il s’arrêta face à elle, leurs sourires rayonnants aux éclats de timidité. Et quand il glissa sa main dans la sienne, ils avaient à nouveau dix-neuf ans.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 28/05/2014.

La foule, cette métaphore

Foule

Souvent, quand je la vois arriver, vibrante, je l’observe. Un peu inquiète. La foule, cette masse compacte et mouvante. Écrasante d’arrogance, confiante dans la force du nombre. Dizaines qui ne font plus qu’un, tous tendus dans la même direction, vers le même but. Redoutable armée à qui l’on doit céder le passage. Elle malmène les âmes esseulées qui nagent à contre-courant. Les repousse, leur bloque le passage, les force à s’arrêter et ça lui semble normal. Les pauvres quidams sont ballottés de gauche à droite, acculés contre un mur, touchés à l’épaule… Ils esquivent dans une lutte de tous les instants, exténués et nerveux.

Le monstre aux mille têtes glisse, placide, dans les couloirs du métro, les rues. Machine lancée à toute vitesse. Qu’un engrenage se bloque et c’est l’ensemble qui se grippe, les uns contre les autres, ils se tamponnent dans un grincement métallique de sourdes protestations. Alors de droit, la foule avance, fourmillant sur les quais, s’engouffrant dans des passages trop étroits, repoussant les indésirables. La foule étouffante, suffocante, oppressante. Qu’une émotion la surprenne et elle se transforme. La peur… Si l’animal se sent en danger, plus rien ne peut l’arrêter. Il bouscule, il écrase, il tente vainement de repousser les murs au détriment de ses flancs qu’il érafle. Malheur à celui qui se met sur son passage. Il rugit des dizaines de cris à l’unisson, s’affole, et piétine sans pitié.

Pas aujourd’hui. La créature est impassible. J’attends en haut de l’escalier, alors que le flot monte à l’assaut des marches. Je la regarde, soucieuse. Je ne sais pas comment m’y engager, aucune ouverture pour que je puisse m’y glisser. Je me revois petite fille, évaluant la meilleure façon d’entrer dans la mer agitée pour ne pas tomber. Les vagues de la foule viennent s’échouer contre moi, sans un regard, sans un pardon, et j’ai peur d’y plonger. Le flot roule de têtes mouvantes, je finis par me lancer, essuyant au passage quelques regards désapprobateurs. Quel culot que le mien…

Alors que je me débats dans le ventre de la bête, mes pensées dérivent. La foule et ses dangers. Comme une opinion politique répandue, appuyée par le plus grand nombre. Une idée contagieuse qui s’alimente seule. La conviction s’étoffe de multitude. Et de disparaître la peur de la clamer sur tous les toits, de l’afficher… On se sent fort, on fait partie d’un tout, on se sent légitime. On oublie le respect, on oublie l’autre. On oublie de réfléchir. Puisque qu’on est si nombreux, on a forcément raison. Il est aussi là le danger des mouvements de foule…

Madame la foule, physiquement ou politiquement, vous me faites peur.

La vieille dame

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C’est une vieille dame. On ne le dirait pas, comme ça. Elle ne fait pas du tout son âge. Elle a parfois des humeurs, un reste de fougue qu’on pourrait prendre pour de la jeunesse. Quel âge a-t-elle exactement ? Elle même ne s’en souvient plus très bien. Elle est vieille, c’est tout. Pas besoin d’y coller un nombre qui la contrarierait de toute façon. Les gens du pays l’ont toujours connue. Facétieuse, capricieuse, belle aussi, irascible parfois… Ah ça, on s’en souvient de ses coups de colères, surtout ceux qui en font les frais. Alors dans cette petite station balnéaire, elle fait partie du décor. Comme toutes les personnes âgées, elle a tout le temps devant elle. Elle est bien décidée à en profiter, à se faire plaisir. On la voit surtout sur la plage. Parce qu’elle adore faire rire les enfants, les regarder jouer, elle retrouve sa jeunesse. L’autre jour par exemple, elle avait repéré ce petit garçon et cette fillette qui jouaient ensemble. Discrètement, elle avait placé sur leur chemin un coquillage aux couleurs chatoyantes et un morceau de carrelage, doux et rond, poli par des mois de voyage au creux des vagues. Il fallait voir leur sourire rayonnant quand ils les avaient rangés au fond de leurs poches déjà tapissées de sable, précieux trésor de deux apprentis pirates.

Elle aime aussi beaucoup embêter les râleurs, taquiner les aigris. Elle est toujours prête à aider une casquette à s’envoler, ou à se promener sur la plage en soulevant un peu de sable qui ira picoter cette dame qui parle si fort et se coller à sa peau grasse de crème solaire. Et elle rit, d’un rire silencieux, saccadé et tout en souffle. En fin de journée, elle s’attendrit souvent sur les amoureux. Ceux qui se promènent main dans la main sur le front de mer. Il faut toujours qu’elle intervienne, c’est plus fort qu’elle. Elle dirige un rayon de soleil sur le visage de la jeune fille, illuminant ses yeux. Ou elle embrase le ciel de flammes roses et oranges, elle sait que c’est leur décor préféré. Il n’est pas rare qu’elle laisse s’échapper un soupir, une douce brise qui fait voler une mèche de cheveux, qui caresse le velouté d’une joue. Il faut bien l’admettre, elle est terriblement fleur bleue.

Elle a deux grandes passions : le dessin et la sculpture. Et comme tous les artistes, elle a besoin d’être seule. Alors, elle déchaîne une pluie torrentielle sur les touristes. Les voilà tous qui se sauvent et se réfugient dans la ville. Le sable fin est aplani par les gouttes lourdes, sa page blanche est prête. Elle sort tous ses outils : l’aquilon, les rafales, l’ondée… Et elle se lance : elle façonne, elle vallonne, elle érode, elle recouvre la plage de sculptures mouvantes. La manche qui, il y a une heure à peine, roulait ses teintes de marron et de gris, resplendit maintenant de la blancheur des vagues qui explosent, de l’écume qui se dépose sur le rivage. Une touche de brume pour obtenir un fondu des couleurs, elle est assez contente de son effet. Un peu d’eau, un peu d’air, elle trace des arabesques, peint des lignes de fuite. Elle esquisse le désert, ébauche un paysage lunaire. Elle est aux anges, son rire redouble en féroces bourrasques qui attirent les amateurs de sensations fortes. Amusée, elle lâche ses pinceaux et vient gonfler leurs voiles. Elle les soulève, voluptueusement, un peu séductrice. Elle reste à les admirer retomber gracieusement, glisser sur les flots, brillants de sel et d’eau, mi-hommes mi-poissons. Car la nature est peut-être une vieille dame mais on ne lui enlèvera jamais son âme de jeune fille.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 14/05/2014. La mer était le thème de cet atelier. Difficile pour moi de me détacher de mes textes de la semaine dernière, écrits depuis les plages du Pas-de-Calais. D’où certaines répétitions… 

 

D’autres rêves que les nôtres

 

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Simone avait trouvé un chariot détaché des autres, esseulé, sa pièce d’un euro coincée en travers de la gorge. C’est celui-ci qu’elle avait choisi. Avec l’âge, on se ratatine, sa tête dépassait à peine derrière l’engin métallique, massif, qui accentuait encore plus sa silhouette chétive. Elle avançait doucement, passant les portes automatiques, savourant l’excitation de son activité principale de la journée, se réjouissant d’avance des petits plaisirs qu’elle allait s’autoriser. Devant elle, l’intégralité de la vingtaine de rayons qu’elle ferait un par un, méthodiquement. Les formes, les teintes, les saveurs, des produits du terroir ou d’ailleurs, elle qui n’avait jamais voyagé, elle avait le monde à portée de main.

Rayon gel douche. Les couleurs explosaient de la richesse des fruits. Les yeux gourmands, elle passait le doigt sur les flacons, en ouvrait certains. D’une légère pression, elle recevait un shoot de fruits de la passion ou de caramel pour un court moment extatique. Au rayon des parfums, l’instant était solennel. Elle en avait senti quelques-uns, les avait reposés. Le dernier, par contre, restait dans sa main hésitante. Le reposer ? Le prendre ? Se le permettrait-elle ? Les yeux brillants, d’un geste large qui ramena d’abords la bouteille contre sa poitrine, elle le posa tout au fond du caddie, à côté d’une crème pour les mains et d’un rouge à lèvres prune. Les enfants criaient, les conversations fusaient, des mères s’époumonaient, des couples s’affrontaient. Autour d’elle la rumeur du monde bourdonnait, vibrait, mais Simone restait imperturbable. Imposant aux pressés son sourire et son rythme tranquille de personne âgée.

Une impatience enfantine s’empara d’elle à l’entrée des desserts. Chocolat, vanille, fraise, les souvenirs des goûts se coulaient sur sa langue et la faisaient saliver. Elle faisait défiler les pots entre ses doigts. Les crèmes, les flancs, les gâteaux. Il fallait être raisonnable… Les îles flottantes. Oui, juste les îles flottantes. La petite gourmandise vint rejoindre le pâté de campagne aux cèpes et la fougasse moelleuse. Plus son chariot se remplissait, plus ses yeux s’allumaient. Dure négociation entre la raison et le plaisir, chaque article était une étincelle de joie qui venait s’ajouter au feu de son regard.

Elle arrivait au bout des allées. Devant les laitues, elle aborda un jeune homme pour lui demander l’heure. Midi moins le quart. Le doux sourire de Simone disparut. Elle se dirigea vers les noix et les fruits secs, dernier rayon du magasin, souvent désert. Elle s’assura qu’elle était seule et son regard se posa sur le chariot. Ses deux mains sur la poignée horizontale hésitaient à le lâcher. Elle ferma les yeux et visualisa les miettes de pain à côté du pot de pâté vide, la cuillère devant ses lèvres prunes, puis le nuage sucré aux accents de vanille fondre dans sa bouche. Coupée du monde, elle imaginait les odeurs, les saveurs. Dans un soupir elle lâcha enfin le caddie et l’abandonna contre le mur.

Elle pressa le pas, serrant contre elle son petit sac à main râpé. Elle ne regardait plus les rayons, mais se dépêchait vers la sortie sans article. Il devait bien être midi maintenant… Elle était en retard. En passant les portes vitrées, elle resserra les pans de son imperméable hors d’âge. Sa silhouette grise glissa le long de quelques rues. De ses jambes fines, elle trottait. Trop vite pour qu’on puisse remarquer l’accroc dans ses bas épais ou l’usure de ses chaussures. Gauche, puis droite, l’épicier, puis l’école, elle ne ralentissait pas le pas. Enfin elle aperçut sa destination et réprima le sentiment d’abattement qu’elle sentait poindre. Elle était restée trop longtemps. Combien étaient-ils déjà à patienter ? Elle vint se placer tout à la fin de la queue déjà longue de ceux qui attendaient l’ouverture du secours populaire. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 30/04/2014. 

Maude

Bougie

 Elle en avait assez. Elle s’observait dans la glace, le regard parcourant le paysage généreux de son corps, ce décor sinueux fait de dizaines de replis, de monticules et de buttes qui l’avait souvent complexée. Elle avait toujours été forte, depuis toute petite. Elle n’y pouvait rien, qu’elle se contente d’une pomme c’était comme si elle mangeait un beignet, ou un beignet aux pommes, elle ne perdait pas un gramme. Elle l’avait accepté. Les autres non. Au quotidien, tous étaient là pour le lui rappeler. Des proches, cachant mal une certaine pitié, qui lui demandaient si vraiment elle ne voulait pas essayer de faire un peu de sport. Jusqu’aux complets inconnus qui, dans les restaurants, laissaient courir leurs yeux de son dessert à ses hanches rebondies, leurs sourcils froncés de réprobation, de jugement, de sévérité. Tous ces regards qui lui disaient qu’elle le cherchait bien. Ces regards qui l’isolaient et la condamnaient à la solitude. Ils coulaient sur elles, liquides, creusant des rigoles, ravinant ses reliefs, se déversant en elle, jusqu’à ce que la limite soit atteinte. Et certains soirs, le barrage cédait, elle pleurait, seule, assise sur son lit.

Maude en avait marre de la solitude. Alors elle se lança. Elle choisit le site de rencontres parmi la vingtaine existant sur internet. Et elle se créa un profil. Elle se prit en photo, prise de vue en plongée. On voyait principalement son visage, encadré par un savant jeu d’ombres. Ses rondeurs se perdaient dans la déformation de la perspective. Sa présentation, pleine d’esprit, décrivait son goût de la vie, de la mer et du soleil, son envie de profiter, de partager.

Il s’appelait Matthieu, avec deux t. Il n’avait pas de photo, mais il disait se retrouver dans les mots de Maude, il en ajoutait d’autres qui venaient s’accorder parfaitement avec elle. La destinée, disait-il, il ne faut pas la laisser passer… Ils échangèrent leurs numéros.

Sa voix, grave et chaude, l’emportait. Ils parlèrent deux fois, de longues conversations tout en harmonie. Ils convinrent d’un rendez-vous, un café chaleureux, dans un quartier branché de la ville. Maude était lancée sur les montagnes russes des émotions, impatience, appréhension, anticipation, fébrilité. A ce rythme là, son cœur allait se décrocher. Matthieu ne lui avait pas envoyé de photo. Je te reconnaîtrai, avait-il lancé gaiement, convaincant.

Elle arriva avec cinq minutes d’avance, et s’installa à une table avec vue sur l’entrée, chamboulée. Elle essayait de se trouver une contenance, sans succès. Irrésistiblement, elle détaillait tous les hommes qui entraient, elle scrutait leur visage, cherchait leur regard, avec une telle intensité qu’elle en avait mal aux yeux. Les minutes passaient, elle sirotait son coca-cola, se concentrant sur la paille avant que son esprit ne reparte fouiller inlassablement la salle du bar. Son malaise grandissait. Elle avait l’impression que tout le monde l’observait à la dérobée.

Ça faisait maintenant une heure qu’elle était là, il ne viendrait plus. Non, d’ailleurs. Elle était convaincue qu’il était venu. Sûre de l’avoir aperçu. Cet homme qui avait fait une pause au comptoir, dont les yeux s’étaient posés sur elle, quelques secondes de trop, inquisiteurs, qui avait demandé de la monnaie au barman et qui était reparti.

Derrière la façade de ses rondeurs, Maude s’effondra intérieurement. Un glissement de terrain, discret mais certain, qui, en pénétrant la surface de son lac secret, menaçait dangereusement de tout faire déborder. Il était hors de question qu’elle pleure. Pas ici. Elle se leva, régla sa consommation au comptoir et se dirigea vers la porte.

Au moment où sa main s’empara de la poignée, une autre se posa sur son bras. Elle se retourna, un jeune homme se tenait devant elle.

– Bonsoir mademoiselle… Hum… Je n’ai pas pu m’empêcher de vous observer depuis un petit moment déjà. Je n’avais pas envie de partir sans vous parler. Et puis j’ai vu votre visage bouleversé quand vous vous êtes levée alors… enfin voilà, accepteriez-vous de prendre un verre avec moi ?

Des pans de rocher se détachaient encore et créaient quelques remous, mais une phrase résonnait en écho, quelque-chose sur la destinée qu’il ne fallait pas laisser passer. Un petit hochement de tête ponctué d’un sourire humide, elle le suivit jusqu’à sa table où les attendait la douce chaleur d’une bougie.