Exil

Gil Roy

Photo © Gil Roy Photographe 

Sarah avait dix ans quand elle arriva dans notre petite école, en plein milieu du mois de janvier, avec la neige. Elle se tenait bien droite dans un coin de la cour, le sac bien positionné sur ses deux épaules, elle attendait. Les autres lui tournaient autour. Elle était l’extra-terrestre de la récré, elle se retrouvait soudain avec plein de satellites. Les yeux se posaient sur elle, avec insistance, les lèvres se rapprochaient des oreilles pour murmurer de secrètes observations, les doigts se pointaient dans sa direction. Sarah les regardait, curieuse, contente.

Elle aurait voulu crier, leur dire combien elle était heureuse d’être là, avec eux, en classe. Leur raconter sa hâte de tout apprendre de ce pays dans lequel elle voulait rester, ce pays où on ne brûlait pas les écoles. Elle en avait tellement envie que les mots semblaient déborder de son cœur pour venir s’échouer sur ses lèvres closes qui ne savaient pas les dire. La cloche mit fin aux boucles spatiales des élèves autour d’elle et sonna le début de journées d’école qui s’enchaînaient.

Les premiers temps, le maître parla pour elle. Au creux de ses mots incompréhensibles, elle reconnut « Tchétchénie ». Elle devinait qu’il parlait d’elle, mais elle ne savait pas ce qu’il disait d’elle.

Les semaines passaient et Sarah se faisait des amis, à coup de jeux, à coup de gestes, à coup de rire. Il lui arrivait de surprendre des regards bizarres, un peu plus durs que les autres, de lire de la méchanceté sur certains visages. Est-ce que quelqu’un leur avait raconté qu’elle avait dû dormir dans une porcherie pendant son voyage ? Était-ce parce qu’elle était allée se cacher dans les toilettes, en pleurs, quand les grands avaient lancé des pétards dans la cour ? Aucun indice dans leurs yeux, mais elle aurait tout donné pour connaître ce que les autres savaient d’elle, pour pouvoir se raconter elle-même.

Alors elle apprivoisait les mots. Tous les jours elle en apprenait un nouveau dans le dictionnaire que lui avait prêté le maître. Beaucoup disparaissaient, mais certains, les plus habituels, restaient gravés dans sa mémoire. Sarah avait même envie de changer de prénom. Françoise lui paraissait très bien. Sa voisine avait beau lui expliquer que Françoise était un prénom de vieille, elle n’en démordait pas. Ça faisait beaucoup plus français que Sarah.

Un jour en classe on parla de la Russie et le visage de Sarah s’éteignit. Les yeux ternes, les lèvres contractées, la main crispée sur le stylo qui n’écrivait plus les mots du maître, une ombre était tombée sur elle, avait soufflé la flamme de sa joie coutumière. Son amie d’abord, puis l’enseignant, lui demandèrent si tout allait bien. Mais Sarah ne répondait pas. Pour une fois, les mots étaient de trop. Les leurs, les siens, elle aurait voulu les oublier.

Les jours continuaient de couler. Sarah cherchait, balbutiait. Ses phrases trébuchaient constamment sur le trottoir de sa méconnaissance. Elle ne se décourageait pas, se relevait, reformulait sa phrase et repartait, cahin-caha, dans son cheminement linguistique chaotique.

Un matin la petite fille arriva rayonnante. De ses mots maladroits elle pouvait maintenant partager sa joie. On leur avait dit que leur dossier n’était pas très bon pour rester en France, mais ce n’était pas grave car elle allait avoir un petit frère ! Elle riait de voir le bonheur de ses parents, elle s’illuminait de son rôle de grande sœur, et surtout ce petit frère aurait la nationalité française. Ils ne repartiraient plus.

Elle avait pris une place importante auprès de ses parents, ici c’était elle la maîtresse. Elle leur apprenait les fruits, les nombres et quelques verbes. Elle jouait le rôle de traductrice auprès des voisins et riait de la prononciation de son père. La grossesse de sa maman avançait, elle posait ses mains sur le ventre rond pour sentir les petits talons remuer. De ses phrases qui ne butaient plus, elle raconta à sa copine que son frère serait sûrement footballeur, comme Zizou.

Quand elle entra dans la cour le lendemain, Sarah avait les yeux rougis de ceux qui ont pleuré, de ceux qui n’ont pas dormi. Ils venaient de le dire à la radio, la loi avait changé, son petit frère ne serait pas français. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 12/03/2014.

Addiction

addiction

Le patient entra dans le cabinet, lançant un « Bonjour docteur… » à demi étouffé. Le praticien le suivit d’un œil expert. Nervosité, transpiration, ses cheveux, trop longs, tombaient gras sur une chemise froissée. L’œil, avachi sur de profonds cernes noirs, était teinté de rouge, ses doigts s’emmêlaient dans un enchevêtrement complexe, douloureux. L’analyse du professionnel avait déjà commencé.

– Qu’est-ce qui vous amène ?

– Je n’en peux plus docteur… Je n’arrive pas à m’en sortir. Je dors mal, je suis déprimé…

Sa phrase s’étrangla dans sa gorge, les lettres précipitées les unes contre les autres s’accumulaient jusqu’à former une boule qui l’empêchait de continuer. Son regard avait plongé du visage du médecin jusqu’au sol, en chute libre, comme on se jette d’une falaise.

– Respirez, tranquillisez-vous. Prenez votre temps et racontez moi

– Oui… Vous comprenez, je n’ai plus ma tête à moi. Je… J’y pense tout le temps. Toute la journée… Je tourne, fébrile, j’essaye de meubler le temps, en attendant. J’essaye de m’occuper, mais impossible de rester concentré sur une tâche, je ne pense qu’à ça… Qu’à la prochaine fois. Je ne pense qu’à accélérer le temps pour …

– Pour ?

– Pour qu’arrive le moment. Pour que je me noie dans ce plaisir qui envahit mon corps, qui coule dans mes veines. Là, je ne vois plus le temps passer… Mais ça ne dure pas. Quand je suis arrivé au bout de ma dose, si je puis m’exprimer ainsi, je replonge. Je déambule chez moi sans savoir quoi faire. Je me dis que je devrais manger, alors je vais dans la cuisine. Mais rien ne me fait envie, alors je repars errer dans le salon… Je mets la télé, et si mes yeux voient les images, mes pensées, elles, ne tournent qu’autour d’une seule chose…

Le médecin ponctuait le récit du patient de petits mots d’assentiment, pour l’encourager dans sa confidence.

– Je sais que j’ai un problème, docteur. Seul, je n’y arrive pas. Je sais que je suis tombé dans la…

– Dites-le.

Son visage était de nouveau retombé vers le sol, pour éviter de regarder le mot dans les yeux. Ce mot qu’il avait longtemps cherché à éviter et qui l’accompagnait depuis plusieurs semaines déjà.

– La dépendance…

Il était sorti, dés lors il était réel. Son problème bien visible, plein de e et de n.

– Et parfois je craque. J’y retourne. Et ça me fait tellement de bien que je me demande pourquoi j’ai attendu si longtemps, pourquoi j’ai arrêté même ! Et en même temps je culpabilise… Dés que mes mains se posent sur les objets, je jubile et je souffre d’avoir craqué. Je me réjouis d’avance et je m’en veux d’être si faible… Mon corps fond à vu d’œil, je me relève la nuit. Je suis perdu docteur…

– Bien… Il n’y a pas trente-six solutions, vous le savez ?

– Oui…

– La désintoxication, cher monsieur, c’est comme a qu’on s’en sort.

Le mot qui devait venir prendre la place de l’autre. Mais qu’est-ce qu’il avait l’air sévère avec ses o et son x, il lui faisait peur. Ce mot avait l’air impossible, le patient était découragé.

Le docteur dût lire les pensées du pauvre bougre dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche qui prenaient soudain la fuite vers le bas.

– Oui, c’est dur, la désintoxication. Mais voilà ce que je vous conseille : Vous partez ! Seul, loin de tout. Personnellement je vous conseillerais le plateau du Larzac. Vous emportez quelques bouquins, un guide touristique du lieu, vous vous baladez, vous visitez. Là-bas, vous faites connaissance avec les gens. Apprenez à traire les vaches par exemple, à faire du fromage !

Les yeux du jeune homme s’étaient allumés, l’espoir apparaissait en étincelles dans ses pupilles fatiguées. La solution était donc si simple ? Il retrouvait confiance, ce professionnel avait l’air si sûr de lui.

– Merci docteur, je vais m’y mettre dès ce soir ! Je vais consulter le site de voyage pour réserver des billets de trains, je chercherai les pages d’hôtels pour en trouver un qui convienne et sur le web de l’office du tourisme je trouverais bien les activités ! Ça va me prendre toute la soirée, mais c’est pour la bonne cause…

– Surtout pas malheureux !

Le médecin avait rugi, il s’était levé de sa chaise et son poing s’était violemment écrasé sur le bureau, faisant voler au passage quelques ordonnances qui tapissaient maintenant le sol.

– Surtout pas ! Comment faut-il vous l’expliquer ? Déplacez-vous, aller acheter vos billets à la SNCF, allez dans une librairie ! Mais ne touchez plus à cet ordinateur ! Je ne veux plus voir vos doigts sur un clavier, plus de souris dans votre main droite. Et surtout, ne vous inventez pas de bonnes raisons pour y retourner ! Non, vous n’avez pas besoin du PC pour connaître la météo, pour vérifier le programme télé ! Allez chez le marchand de journaux ! Et c’est bien parce que c’est interdit, sinon je vous confisquerais votre smartphone… Allez-vous comprendre à la fin ?: DÉSINTOXICATION !

 

 

Ceci est une histoire vraie

Dreamin'

La consigne de cet atelier était de transmettre l’ambiance étrange des rêves. Ces successions de situations loufoques qui nous paraissent pourtant logiques via le prisme de la nuit, ces myriades de sensations déroutantes, ces lieux invraisemblables où les lois physiques ne s’appliquent plus…

Cette histoire m’est vraiment arrivée.

Vendredi, vingt-et-une heure. La nuit est tombée depuis longtemps, saison oblige. Je passe chercher Céline. Céline ma compagne de soirées endiablées dans les bars du Touquet, institutrice comme moi. Céline qui parle beaucoup. Céline qui se répète. Elle monte en voiture et se met en route automatiquement, le tuner réglé sur les banalités d’usage. Un curieux silence de deux minutes fait suite aux considérations sur le week-end à venir. Deux minutes de trop, elle finit par s’écrier :

– Ah ! je ne t’ai pas raconté ! Je suis super contente de mes élèves !…

Je soupire déjà, je connais la suite…

– Céline… Je tente de l’arrêter mais elle enchaîne :

– On a fait un exercice de mathématiques et… Je la coupe :

– Je sais, tu me l’as déjà dit…

– Mais non ! Donc un exercice de maths…

– Si, tu me l’as déjà dit !

– Mais non enfin !

La voiture s’immobilise en pleine réalité alors que les brumes d’une nuit passée envahissent mon esprit. Une seconde qui s’éternise et pendant laquelle je me souviens… Des morceaux, des images émergent du brouillard têtu de ma mémoire capricieuse.

Assise à ma table d’examen, je regarde les papiers étalés n’importe comment. Quelques feuilles, floues. Je crois que je passe le bac, mais j’ai quand même un doute. En tout cas les autres bûchent, je ne vois que des dos voûtés sous le poids des mots qu’on lance sur le papier. Ces pages devant moi ne veulent rien dire, mais je n’ai pas vraiment le temps de m’en préoccuper, car Patrick Jane, assis juste dans la rangée d’à côté, m’envoie grimaces et sourires radieux. (Patrick Jane ! Quand je vais dire ça à mes collègues !) Je n’arrive pas à contenir mon rire bien longtemps. Alors il m’entraîne. Ses yeux taquins m’ont dit : tant qu’à rater le bac, autant aller enquêter sur un crime ! Je lui ai répondu oui du bout de mon sourire. L’instant d’après nos pieds s’enfoncent dans le sable. Je fronce les sourcils, il y a quand même beaucoup de crimes dans la baie de San Francisco. Patrick a remonté les manches de sa chemise et se retourne, ses cheveux blonds ourlés de soleil, comme une invite à le suivre. Je place ma main devant mes yeux éblouis, le ciel se voile, le sable s’assombrit et le vent se lève un peu. Chouette ! Ils ont installé une paillote sur la plage du Touquet ! Je m’en approche et Cédric, le beau gosse du bar, est là à m’attendre. Short moulant de surf, t-shirt mouillé par-dessus, le tout dans un assortiment de couleurs assez improbable, mais que je trouve vraiment très cool. Il me parle, beaucoup, mais je ne sais pas de quoi.

Céline est arrivée, on s’accoude à la paillote. Intérieurement je râle qu’elle vienne interrompre mon tête à tête, d’autant qu’elle me parle de boulot alors qu’on est en vacances. Mais je l’écoute quand même :

– Aujourd’hui je suis super contente ! On a fait un exercice de mathématiques, ça a super bien marché. Les enfants devaient compter les pattes des animaux et ils ont fait des groupes de deux pattes (poules, canard…) et des groupes de quatre pattes (moutons, chats…)

Les mots résonnent familièrement. La brume des souvenirs se déchire, les dernières volutes de fumée s’accrochent encore au relief des pensées, puis se dissipent. Tout est limpide. La mémoire a retrouvé une unité de lieu et de temps à l’origine de ses paroles. Le temps reprend sa course dans la voiture. Son « Mais non enfin ! » vient de résonner. Je lui réponds :

– Tu es contente parce qu’ils ont fait des groupes de deux pattes et des groupes de quatre pattes.

Avec une touche d’incrédulité, j’en rajoute. Je prends plaisir à la devancer, à aller dans les détails de la conversation. Un silence étrange s’installe. Le regard qu’elle me lance est chargé d’une excitation intense et curieuse. D’une voix posée, en détachant chaque mot, comme pour en appréhender toute la portée, elle me dit :

– Ça s’est passé cet après-midi et on ne s’est pas parlé depuis…

Dans un sourire coloré d’incompréhension, de trouble et de ravissement, je murmure :

–  Je sais… J’en ai rêvé il y a trois jours. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 05/03/2014.

Catfish

Catfish

Par hasard. Assis devant ton ordinateur, tu as vu apparaître le petit symbole rouge au dessus de la case demande d’amitié de ton réseau social. Ton cercle virtuel allait encore s’agrandir. Manquerait-il un de tes amis à cette version de ta vie que tu n’arrêtais pas d’améliorer ? Non, la photo de la fille, jolie, ne t’évoquait rien. Et pourtant, tu avais cherché loin. De ceux qui t’avaient connu la morve au nez à ceux qui te connaissaient la clope au bec : elle n’en faisait pas partie. Tu as hésité. Mais pas bien longtemps, après tout, elle te plaisait vraiment.

Les premiers échanges, timides, laissèrent vite place à des conversations sans fin qui se prolongeaient au fil des jours. Tu t’émerveillais de tous ces points communs qui s’accumulaient. A chaque nouvelle découverte tu t’écriais : « C’est fou ! Moi aussi ! », en lettres capitales agrémentées de onze points d’exclamation pour bien souligner que seul le destin avait pu vous mettre sur le même chemin. Et chaque exclamation vous rapprochait, abolissant les kilomètres. Tu la sentais si proche, à côté de toi, intangible, mais bien là. Elle te correspondait si bien dans ce qu’elle te dévoilait de sa vie, et tu laissais courir ton imagination sur les zones qu’elle laissait dans l’ombre. Tu ne pouvais rien imaginer qui puisse ternir son image, quoi qu’elle puisse faire ou dire, elle était parfaite. Évidemment, tu te montrais sous ton meilleur jour : tu cachais savamment tes boutons, tu décrivais ta tenue, que tu voulais classe et sexy (alors que tu étais en caleçon, le paquet de chips sur les genoux), tu enjolivais tes prouesses sportives et, merci Google, tu lui montrais aussi que tu avais un peu de culture.

Elle s’enflammait. Elle poussait les conversations de plus en plus loin. Ses phrases s’imprimaient sur tes yeux pour se glisser en doux murmures dans tes oreilles et de là couler le long de ton cou, s’immisçant entre le tissu et ta peau, déclenchant des vagues de frissons. Elle choisissait ses mots pour qu’ils te caressent, qu’ils te frôlent. Tu lui décrivais la danse aérienne de tes mains que tu imaginais sur elle, les chorégraphies savantes de vos deux corps que tu inventais, sans jamais l’avoir vu, son corps te manquait terriblement. Tu n’y tenais plus.

Ton monde s’était inversé. Tu ne vivais que pour la nuit et ce qu’elle te réservait, la journée n’était qu’une longue attente, une veille que tu traversais avec la pâleur de ceux qui vivent en papillon de nuit devant l’écran frémissant. Tu poussais le son de ton ordinateur au maximum, lorsque tu passais dans la cuisine pour te faire un sandwich, et guettais la petite alerte sonore qui te faisait repartir en courant, laissant les tranches de pain à moitié beurrées, esseulées, pour venir découvrir quel message t’attendait dans la fenêtre virtuelle qui ouvrait sur ta nouvelle réalité. Plusieurs fois tu lui avais proposé de vous rencontrer. Malgré ses réponses enthousiastes, elle avait toujours un empêchement. Tu n’en pouvais plus de ces mondes cloisonnés qui ne se rejoignaient que la nuit, par alphabet interposé. Elle était toute ta vie et elle n’en faisait pas partie.

Alors tu te fâchas. Tu posas un ultimatum : ou elle acceptait de te voir, ou tu arrêtais tout. S’ensuivit un silence de plusieurs jours qui te laissa hagard. Tournant comme un lion en cage, passant d’une pièce à l’autre, incapable de te concentrer sur quoi que ce soit, mis à part la vérification de ton téléphone que tu rallumais toutes les quatre minutes. Tu passais sans arrêt sur ton profil facebook, pour t’apercevoir que rien n’avait changé depuis la dernière fois. Jamais les heures ne t’avaient parues aussi longues, les jours aussi vides. Enfin, elle te libéra de cet état second par un OK laconique s’accompagnant d’une adresse et d’une heure.Tu entras dans une sorte de transe, mélange de joie et d’angoisse : et si tu ne lui plaisais pas ? Et si tu ne correspondais pas à l’image qu’elle s’était faite de toi ? Comment serais-tu à la hauteur de ce portrait que tu avais embelli ? … Le jour J, tu fis les quelques kilomètres qui vous séparaient en voiture. Tu avais passé deux heures à te préparer. Tu n’avais pas dormi. Tu t’étais retrouvé devant sa porte, embarrassé, puis tu t’étais lancé, le cœur faisant écho à la sonnerie stridente du bouton que tu n’avais pas relâché.

La porte s’ouvrit lentement, aussi hésitante que la main qui la tirait, si lentement que tu eues envie de la pousser violemment et d’en finir une fois pour toutes. Ton regard se figea. Plongé dans la découverte de la personne qui se trouvait devant toi, tu ne disais rien, et tu essayais de calmer le flot de tes pensées dont la réalité venait de faire céder tous les barrages.

Le garçon, grand et brun, te regardait et endossait successivement tous les costumes jusqu’à ce que tu lui en trouves un qui donne une explication logique à la situation. Il devait s’agir de son frère, de son cousin, de son meilleur ami, venu la soutenir alors qu’elle devait être aussi stressée que toi par cette rencontre, son colocataire peut être… Tu essayais de mettre de l’ordre dans les possibilités, mais sans pouvoir les canaliser. Et tu sentais malgré tout qu’aucune d’entre elles ne collait. Ce garçon te semblait vaguement familier, sans que tu puisses te souvenir exactement pourquoi. C’est alors qu’il s’adressa à toi :

– Salut… Tu veux entrer ?

Sa voix tremblait un peu, une main posée sur la poignée, l’autre posée à plat sur sa cuisse comme pour lui donner une contenance. Tu sentais monter en toi un sentiment d’urgence, un besoin de fuite devant l’imminence d’un drame qu’on devine sans pouvoir l’éviter. Tu préféras rester sur le perron. Tu ajoutas que tu venais voir Samantha, Sam, et qu’elle t’attendait. Sa réponse, « Je suis Sam, je te dois des explications… », te plongea dans un état de stupeur. Pétrifié, tu enregistras son histoire sans pouvoir en traiter les informations.

Samuel, Sam, te connaissait depuis longtemps déjà, vous aviez fréquenté le même lycée et vous étiez maintenant dans la même université. Il t’avait découvert de loin, il avait admiré ton humour, la valeur de ton amitié, il avait fini par t’aimer. Il n’avait jamais pu se résoudre à venir te parler, tu étais toujours tellement entouré, surtout de jolies filles, qu’est-ce que tu aurais pensé de lui ? Un soir, il ne savait pas pourquoi, il avait créé le profil de Samantha. Au départ ce n’était juste que pour quelques jours, histoire de faire ta connaissance, et aussi improbable que ça puisse paraître, d’amorcer une conversation que vous continueriez face à face. Et plus les jours passaient, plus vous vous correspondiez. Vos goûts, vos passions, il t’avait senti si heureux qu’il n’avait pas voulu arrêter. Il serait toujours temps, se disait-il, de te révéler sa véritable identité. En attendant une seule personne occupait ton cœur, et c’était lui, Sam. Bien sûr, il comprendrait si tu lui en voulais, mais à part pour la photo, il ne t’avait jamais menti. C’était bien sa personnalité qui t’avait séduit, ses attentions qui t’avaient touché et ses mot qui t’avaient fait frémir… La personnalité de quelqu’un, c’était bien le plus important, n’est-ce pas ? L’apparence ne voulait pas dire grand-chose, l’essentiel était la beauté intérieure… A ce moment-là, tu ne pouvais plus l’écouter. Tu l’arrêtas d’un geste de la main, la gorge nouée, les lèvres scellées, tu étais incapable de prononcer une parole. Il s’était tu, son silence se heurtant à la barrière de ta main. Tu la baissas lentement et, sans un mot, tu lui tournas le dos pour le planter là. Il te rattrapa, te glissant un petit papier dans la main. « Si jamais tu… » Il ne finit pas sa phrase, tu t’éloignais déjà, ton poing froissant rageusement le papier, mais le glissant néanmoins dans ta poche.

Tu ne savais plus ce que tu ressentais, trop de colère, trop de douleur, l’impression d’avoir été trahi, la sensation d’être ridicule et cette phrase sur la futilité de l’apparence qui résonnait à tes oreilles et qui te faisait redoubler de fureur. Tu claquas la portière, et tu partis, les mains cramponnées au volant, en essayant de refouler le léger doute qu’avait fait naître en toi le numéro que tu sentais brûler dans ta poche. 

Pour cet atelier d’écriture, à l’image de Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck, il fallait que le narrateur s’exprime à la deuxième personne (singulier ou pluriel). Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 12/02/2014.

Luc et les femmes

Maquillage

La petite boite à maquillage traînait là depuis des lustres, bien rangée au fond de son tiroir de chevet. Mille fois il avait pensé à la ranger ailleurs, craignant de froisser les petites amies successives. Mais il n’avait jamais pu s’y résoudre, préférant la garder près de lui, près de ses rêves. Il y a longtemps, cette femme à la fois pressée et élégante l’avait ébloui. Luc l’avait suivie pendant près d’un quart d’heure. Elle avait tout ce qu’il aimait, elle était belle bien sûr, mais c’est surtout ce qu’elle transmettait qui faisait la différence : le naturel de ses cheveux blonds, sauvages mais domptés, la tendresse qui émanait de la courbure de son sourire, l’intelligence qui pétillait dans ses yeux, et la joie de vivre de son pas encore un peu enfantin… Alors, il la suivait, pressant le pas, le cœur au bord des lèvres côtoyant les mots qu’il se préparait déjà à lui dire. Ses yeux l’accompagnaient alors qu’elle atteignait la bouche de métro, quand son regard fut attiré par un éclair noir et brillant tombant de sa poche. Il s’était approché et avait fixé le petit rectangle sombre, planche de salut de ce grand timide, lui offrant une entrée en matière parfaite. Quelques secondes de trop… Quand il avait relevé la tête elle n’était plus là. Engloutie par le tumulte de la vie. Elle avait pu prendre le boulevard et son fleuve impétueux de gens pressés, ou se joindre à la masse compacte et mouvante qui s’engouffrait dans les entrailles de la terre. De cette station partaient des lignes dans toutes les directions, comme autant d’incertitudes. Une pompe énorme qui irriguait la capitale alors qu’en cette seconde son cœur à lui ne servait plus à rien. Il glissa la petite boîte dans sa poche et opta pour le boulevard, tandis qu’elle filait sous la ville, dans l’ignorance totale du cœur qu’elle emportait avec elle.

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Poudrier Compact

Il la regardait toujours avec beaucoup de curiosité quand elle faisait ça. Elle prenait le vieux poudrier qui avait l’air de dater du siècle dernier et se tamponnait doucement le visage. C’était presque une caresse. Les grains si fins qui venaient adoucir la rondeur de ses joues, le glissement de la houppette dans le creux de son cou, le petit nuage de poussière qui s’évanouissait instantanément à chaque mouvement, les légères imperfections disparaissaient dans un savant tracé de gestes sensuels. Quand il voyait la différence de teinte entre la peau propre et la fine couche juste à côté, il avait l’impression d’assister à quelque chose de tabou, qui n’était pas destiné à être vu. Elle le surprenait parfois dans sa contemplation, le regard figé sur son visage. Luc semblait s’éveiller d’un rêve, revenir de loin, alors il souriait et lui disait : « tu es belle ». Il n’avait jamais vu d’autre fille faire ça, et tous les matins il trouvait des prétextes pour être dans la salle de bain au moment du rituel si étonnant : du linge à mettre au sale, une retouche de gel sur ses cheveux… Et aujourd’hui il avait prolongé le brossage de dents assez longtemps pour se retrouver seul avec l’objet.

Le poudrier dans une main, la houppette dans l’autre, il laissa passer un instant pendant lequel il se dit qu’il était encore temps d’en rester là. Puis résolument, il approcha la main de son visage et appliqua délicatement la poudre sur sa peau. Concentré, le regard approbateur mais troublé, il enregistrait la nouvelle expérience au travers de tous ses sens et les mots se bousculaient dans sa tête : douceur de velours, peau nacrée, odeur sucrée… En pleine appréciation de ce plaisir interdit, son geste s’interrompit, la main suspendue en l’air par le fil de la honte, elle était là, dans l’encadrement de la porte, appuyée au chambranle, le visage hilare. Elle était revenue, elle avait oublié le poudrier… 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 05/02/2014)

Pour cette séance, nous devions partir des objets apportés par les écrivains pour y attacher de petites histoires. Dans tous les textes que j’ai écrits, Luc s’est progressivement dessiné. Ces deux histoires en particulier sont apparues en miroir l’une de l’autre, et j’ai souhaité les partager avec vous. 

Des cours d’écriture gratuits…

C’est un article un peu différent que je vous propose aujourd’hui et destiné à ceux qui ont envie d’approfondir leurs connaissances et maîtrise des techniques d’écriture. Il y a quelques mois, j’ai appris par hasard l’existence de sites comme Open Culture qui recensent les cours mis à disposition gratuitement par les universités (anglophones pour la plupart), des moins connues aux plus renommées. Chacun peut, par exemple, suivre des cours d’archéologie à Berkeley ou de photo à Harvard. Les cours sont téléchargeables, et selon ce qu’on a choisi, viennent sous forme de vidéos, de morceaux audio ou de pdf.

Je trouve le principe génial, même plus que ça… Mettre à disposition cet accès à la culture pour des gens qui, pour des raisons géographiques ou financières, ne pourraient pas les suivre, équivaut à une petite révolution.

Évidemment, en France on a toujours un train de retard. Il y a actuellement un projet en cours, qui devait voir le jour en janvier et qui devait proposer une vingtaine de cours accessibles en ligne, mais je n’en sais pas plus. Rien à voir en tout cas avec ce qui est déjà disponible en anglais.

Pour peu que vous parliez un peu la langue de Shakespeare, ces sites sont des mines d’or. Je me suis focalisée sur les cours et masterclass de Creative Writing. Il en existe plein. La plupart du temps, il s’agit d’auteurs reconnus expliquant leur façon d’écrire, donnant des conseils, c’est très intéressant. On y trouve aussi un peu de théorie. Et l’ensemble est très enrichissant.

Pour ma part, j’ai commencé par les ateliers de Keith Gray, car ils sont constitués de petites vidéos courtes, c’était plus facile que de m’atteler à un cours d’un heure et demi d’une traite. Attention cependant, son accent écossais rend la compréhension un peu plus dure. Mais j’ai trouvé ses interventions pleines de bon sens et de conseils simples mais efficaces. Elles m’ont donné envie de pousser plus loin…

 J’ai déniché plein de choses (que je n’ai pas encore toutes testées) :

Itunes n’est pas en reste dans le domaine. Dans l’Itunes Store, une section « Itunes U » donne aussi accès à des cours universitaires gratuits (attention, ils ne le sont pas tous…). Il y a plusieurs masterclass consacrées à l’écriture de fictions qui sont très fournies et très intéressantes. Je vais d’ailleurs me lancer dès aujourd’hui dans « Writing creatively: fiction« .

Itunes U

 J’espère que vous découvrirez tout cela avec la même excitation que la mienne, et que vous y trouverez votre bonheur. N’hésitez pas à me faire part de vos propres découvertes!

A vos marques ! Prêts ! Étudiez ! 🙂

Les petits papiers

Post It

Le soleil donne dans la grande baie vitrée, ensoleillant le salon. Un canapé de cuir fauve sur le parquet de bois brut, des lampes choisies dans les teintes de beige, de rouge et d’orange et une immense bibliothèque qui couvre l’intégralité du mur du fond. L’ensemble donne une sensation d’espace, de lumière et de chaleur. De confort. Sur le mur donnant sur la cuisine, se trouve un grand cadre. Un couple trentenaire rayonnant, sur un cliché noir et blanc. Les variations de gris viennent contrebalancer parfaitement les couleurs du séjour. On pourrait se croire dans l’une de ces maisons que l’on voit souvent à la télé, de celles qu’on donne en exemple, où chaque objet a été choisi avec soin, avec goût. On pourrait… Si ce n’était toutes ces petites tâches de couleurs qui viennent étoiler les meubles, les portes, les ustensiles, qui dansent à chaque fois qu’une fenêtre s’ouvre et qui viennent briser la perfection du décor.

Céline a quarante-sept ans, elle ouvre les yeux, réveillée par la sonnerie stridente du réveil. Sa main s’abat machinalement sur l’appareil qui s’arrête instantanément. Elle peine à garder les yeux ouverts, à tâtons elle cherche l’interrupteur de la lampe de chevet. La lumière s’allume, lui agressant les yeux. Son regard, encore embrumé, tombe sur un premier carré de couleur : « Je commence plus tôt ce matin, je suis parti travailler ». Après un rapide froncement de sourcils, elle se rappelle… « ah oui, c’est vrai… ». Du bout des doigts, elle prend un deuxième petit papier sur la table de nuit, elle l’écoute se décoller doucement. Elle le garde précieusement dans sa main : C’est la liste des choses qu’elle a à faire. Elle la parcourt rapidement des yeux, un peu hésitante, puis se lève.

Elle doit passer par le salon pour rejoindre la salle de bain, et quand elle ouvre la porte, elle se retrouve dans la pièce baignée de soleil. Elle sourit, regarde la poussière, invisible d’habitude, tourbillonner dans l’air, puis s’attarde sur les papillons multicolores qui ont envahi sa maison, il y a maintenant un peu plus d’un an. Un élan de découragement la traverse, puis elle se reprend.

Son passage dans la salle de bain se fait au rythme des petits papiers, comme autant de barreaux d’une échelle qui lui permet de surmonter ses matins. L’étape de la cuisine fonctionne sur le même principe, les papillons lui soufflent ce qu’elle doit faire :appuyer sur le bouton du café, prendre un croissant dans le sachet, mettre la tasse dans le lave-vaisselle…

Céline, en Petit Poucet, suit les papiers à la lettre. Ce matin encore, elle est arrivée au bout, sans encombre. Elle pose la précieuse liste qu’elle n’avait pas lâchée sur le comptoir, on peut y lire :

– Se lever

– Aller dans la salle de bain

– Se laver, s’habiller

– Aller dans la cuisine pour manger

– Attendre l’aide à domicile et lui ouvrir la porte

Parfois la lumière revient dans sa mémoire et elle se dit que Marc pourrait s’appliquer un peu quand il écrit. Mais elle se dit surtout que bientôt les papillons ne suffiront plus. Céline a peur. Pas seulement pour elle, mais pour lui surtout et pour ce qu’elle lui impose.

La sonnerie de l’entrée résonne, elle se lève pour aller ouvrir, dernière étape de sa liste. Sur la porte, elle décolle le dernier papillon : « Et surtout, n’oublie jamais que je t’aime »

Ramzan – Un conte moderne

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Il était une fois, dans une région battue par les vents, connue pour sa pluie et son ciel chargé, un petit garçon du nom de Ramzan. Ses cheveux noirs, sa peau brune, ses grands yeux clairs et craintifs, tout chez lui trahissait l’exotisme de ses origines. Il était arrivé dans ce pays de bruine et de brouillard au terme d’un long voyage, de semi-remorque en passeurs, de fuites dans la nuit en longues heures d’attente, caché.

Il avait appris à se mouvoir dans l’ombre des autres, à se déplacer sans se faire remarquer. Et aujourd’hui, il se retrouvait face à la mer, ultime barrière qui semblait infranchissable. Dans cette ville qui avait comme un air de bout du monde, il se demandait ce qu’il devait faire, par où il devait continuer.

Inutile de rester planté là de toute façon. Il s’enfonça dans une zone pavillonnaire. Les petites maisons se ressemblaient toutes, blanches, entourées de petits jardins soignés. Ramzan observait ces habitations, si différentes de celles dans lesquelles il avait vécu jusque là. Pas de terre dans les rues, pas d’impact de balle dans les murs, pas de ruine. Il les trouvait fabuleuses et se laissait aller parfois à imaginer les gens très riches qui devaient les habiter.

La pluie s’intensifiait, les mèches noires de ses cheveux commençaient à coller sur son front. Ses vêtements usés ne lui étaient pas d’une grande utilité. Quand il vit une porte de garage mal fermée, il se posta en observation et, après s’être assuré qu’il n’y avait aucun mouvement dans la maison, il entra pour se mettre à l’abri. L’esprit aux aguets, il passa du garage à la cuisine. Il y faisait chaud, et sur la table au milieu de la pièce, quelqu’un avait préparé le déjeuner. Trois assiettes, dont une au Mickey enthousiaste sur fond de couleurs vives qui l’attira instantanément. Il s’approcha de la table et prit place devant l’assiette. Il laissa passer quelques secondes, de peur que le charme se rompt, de se réveiller, tandis que ses yeux dévoraient la tarte : toute dorée sur le dessus et sur la tranche apparaissaient plusieurs couleurs comme autant d’ingrédients savoureux qui devaient la composer. Il entama la part. Timidement d’abord, à petites bouchées, puis goulûment. Il n’avait rien mangé de vraiment solide depuis deux jours. En cinq minutes il ne resta plus rien. Il poussa un soupir de contentement et continua l’exploration de la maison. Ses pieds avaient laissé de grosses traces boueuses sur le carrelage propre, mais il ne s’en était pas rendu compte.

Derrière une porte, il trouva la lingerie. Il pénétra dans la moiteur de l’air saturé d’adoucissant et laissa glisser ses mains dans le linge propre. Il attrapa un jean, qu’il plaça devant lui, mais le bas des jambes traînait par terre. Il trouva ensuite un pantalon de costume noir qu’il jugea trop fin. Son choix se porta finalement sur un pantalon de sport, molletonné, mais surtout à sa taille. Il retira son pantalon trempé pour enfiler le jogging.

Ramzan se sentait mieux. Il commençait à se réchauffer et s’enhardit à poursuivre la visite de la maison. Il grimpa l’escalier de bois blond et se retrouva à l’étage. A gauche se trouvait une chambre d’adulte. Il ouvrit la porte de droite. Une chambre toute rose lui apparut, regorgeant de jouets, de peluches et de livres. Il examina un gros ours brun avant de se diriger vers la bibliothèque. Il choisit le livre qui contenait le plus d’images et alla s’installer sur le lit, enroulé dans la couette. Pas longtemps, pensa-t-il.

Zoé entra la première dans la maison, suivie de ses parents. La petite balade qu’ils avaient fait le long de la plage lui avait donné très faim et elle avait hâte de manger la tourte de sa maman, son plat préféré. Elle s’arrêta au seuil de la cuisine, interloquée, détaillant les traces de petits pieds noirs sur le sol parfaitement blanc. Maman allait être en colère, Zoé osait à peine avancer. Elle s’approcha finalement de la table, pour s’apercevoir que son assiette préférée était vide. Ses parents déjà la suivaient dans la maison, et déjà elle entendait l’inquiétude dans leurs voix :

– Pierre ! Quelqu’un est entré dans la maison ! Zoé, viens ici !

– Maman ! Quelqu’un a mangé ma part…

Zoé ne bougeait pas, fixant Mickey souriant dans les miettes de tourte.

– C’est bizarre quand même, dit Pierre. Regarde les traces par terre, elles sont toutes petites. Et à part l’assiette de Zoé tout semble intact. L’ipad se trouve toujours sur le comptoir, là où tu l’avais laissé…

– On devrait appeler la police…

Marion se tenait debout, sans bouger, se tenant les bras, s’attendant à voir quelqu’un sauter de l’ombre à tout moment.

Zoé se désintéressa de la conversation des grands, ils étaient trop occupés à essayer de comprendre pour faire attention à elle, et le déjeuner semblait définitivement compromis. Elle allait mener l’enquête. Elle passa par le salon, mais rien n’avait bougé. Brusquement son cœur se serra. Et si l’intrus était allé dans sa chambre ? Et si, non-content de lui avoir mangé sa tarte, il lui avait pris son ours ? Il était hors de question qu’elle se laisse faire ! Elle retira ses chaussures, et monta l’escalier silencieusement, de ses petits pas de chat en chaussettes. Son cœur sauta à nouveau dans sa poitrine. La porte de sa chambre était ouverte, elle était sûre de l’avoir fermée, Maman la grondait toujours quand elle ne le faisait pas. Elle s’approcha de la porte et passa doucement la tête à l’intérieur. Son regard se posa, soulagé, sur l’ours brun qui lui lançait son regard bienveillant depuis la moquette beige. Mieux valait quand même faire une inspection minutieuse de sa chambre, on ne sait jamais. Les poupées, son petit bureau, ses baskets sur le sol… Le lit ! Sa couette rose formait une grosse boule tout contre le radiateur. Elle s’approcha le cœur battant. D’abord elle vit le livre ouvert sur l’histoire des éléphants aviateurs, il avait glissé et était prêt à tomber du lit. Puis elle aperçut une petite tête aux cheveux noirs et un visage sereinement plongé dans un sommeil profond.

Zoé s’approcha encore plus. Se penchant au-dessus du petit garçon, son visage le touchant presque, toute à la curiosité innocente de le trouver là. Elle avait complètement oublié l’incongruité de sa présence dans son lit. Sa jambe se retrouva contre le livre, qui tomba d’un choc sourd sur le sol. Ramzan ouvrit les yeux et les braqua sur Zoé. D’un mouvement agile, il sauta hors du lit, son regard fit le tour de la chambre à la recherche d’une issue, mais la petite fille aux boucles d’or comme le soleil se tenait entre la porte et lui. L’analyse de sa situation ne lui avait pris qu’un quart de seconde. Il se laissa tomber sur le sol et se glissa sous le lit, le seul abri temporaire qui lui permettait de gagner un peu de temps et de réfléchir.

Dans la cuisine, les parents de Zoé venaient de s’interrompre, surpris par le bruit qui venait de l’étage.

– Où est Zoé ? Zoé ?!…

La panique transparaissait dans la voix de Marion, le couple se précipita dans les escaliers. Dans la chambre, Ramzan retenait son souffle tandis que le regard de la petite fille passait du lit à la porte en allers-retour qui venaient rythmer ses pensées. Elle se décida, attrapa le gros ours, s’assit sur le lit serrant très fort la peluche et planta son pouce dans sa bouche. Elle essaya de prendre son air le plus innocent possible alors que ses parents arrivaient à la porte.

– Tu es là ! Tu nous as fait peur !

Les deux adultes détaillaient la chambre, mais tout semblait en place.

– Tu restes là Zoé. Tu ne bouges pas tant que papa et maman n’ont pas fini de tout vérifier en bas.

La petite fille hocha docilement la tête et les entendit passer dans la chambre d’à côté. Leurs voix étouffées lui parvenaient, mais bientôt elle les entendit redescendre. Zoé se leva et se mit à genou, baissant la tête pour voir sous le lit. Ramzan était là, immobile, ses deux yeux clairs brillants dans la pénombre de la literie. Il vit le visage dans son cadre doré s’illuminer d’un sourire et la petite main se tendre vers lui. Il hésita puis se décida à sortir de dessous le lit. Il se releva doucement, craintif. Ils se tenaient debout, l’un en face de l’autre, s’observant. Zoé plaça un doigt sur ses lèvres. Une boule de peluche s’était accrochée aux cheveux du petit garçon

Ils se découvraient. Ramzan avait croisé d’autres enfants durant son voyage, mais jamais comme Zoé. Elle le regardait en souriant, ses yeux étaient francs, il n’y retrouvait pas la méfiance et la peur auxquels il était habitué d’habitude. Avec ses longues mèches si bien coiffées, son sourire et ses jolies petites dents blanches, elle ressemblait à une fée.

Zoé était fascinée par les yeux clairs de Ramzan. Avec ses habits délavés et poussiéreux, et ses cheveux plus noirs que le chat de la voisine, il ressemblait à un prince déguisé en mendiant. En tout cas, elle le cacherait jusqu’à ce qu’elle ait fini de mener l’enquête, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé de quel pays il devait sûrement être le roi.

Il était temps de passer à l’action. Zoé se dirigea vers l’armoire située derrière la porte. Depuis toujours c’était son refuge. Elle avait l’habitude de s’y réfugier pour lire à la lueur d’une lampe de poche. Elle poussa sa grosse caisse à jouets pour avoir le plus d’espace possible. Il y avait déjà un gros oreiller appuyé contre le mur, là où elle s’adossait d’habitude. Elle le remit en place puis elle alla chercher deux duvets qu’elle utilisait quand ses amies venaient dormir chez elle. Elle en étala un sur le sol et laissa l’autre à disposition sur le côté. Ramzan l’observait, curieux et un peu perdu. Elle lui prépara la lampe de poche sous l’oreiller, posa le livre qui était tombé sur le sol au pied du lit improvisé et ajouta la touche finale : le gros ours brun qui lui tiendrait compagnie quand elle ne pourrait pas rester avec lui.

Elle poussa le garçon doucement vers le placard. Il prit place sur le duvet, au fond de la penderie. Il sentait les vêtements frôler le dessus de sa tête. Il régnait une odeur, mélange de renfermé et d’antimite. Tous les sons étaient assourdis dans ce cocon de tissus. Il se sentait en sécurité.

– Comment tu t’appelles ?

La voix de Zoé le prit au dépourvu. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui parle et ce qu’il avait entendu ressemblait à une succession de jolies notes cristallines mais énigmatiques. Il la regarda, intrigué. Zoé fronça les sourcils et essaya de se remémorer tout ce qu’elle avait vu dans les dessins animés. Elle pointa son doigt vers elle, tout en répétant plusieurs fois son prénom. Puis elle pointa le doigt vers Ramzan. Il la regardait toujours, ses yeux fouillant dans les siens à la recherche d’une explication. Elle recommença l’opération.

– Ramzan…

Il avait parlé tout bas, comme effrayé de rompre le charme en parlant, mais rapidement, tout à la joie d’avoir compris la petite fille.

Zoé répéta « Ramzan » très sérieusement, en s’appliquant. Alors il sourit pour la première fois et laissa couler le flot des mots qu’il contenait depuis si longtemps. Zoé riait de ces mots bizarres qui sortaient de sa bouche et qui ressemblaient à des incantations mystérieuses. C’est sûr, il devait être aussi magicien. A force de gestes, de mimes et de mots exagérément articulés, ils comprirent qu’ils avaient le même âge. Une complicité profonde et naturelle commençait à se former, celle née du secret partagé, celle de l’ami qu’on devine instantanément. A bout de mots, Zoé s’installa à côté de lui et, coupés du monde, ils reprirent le livre que Ramzan avait commencé. Leurs mains voyageaient sur les pages, se montrant des illustrations, les commentant, les deux enfants riaient quand leurs regards se croisaient. Le garçon pointait ses animaux préférés : le tigre pour sa bravoure et sa force, l’éléphant pour sa sagesse, le chien pour sa fidélité. Par les valeurs qui lui tenaient à cœur, il voulait lui montrer qu’il était digne de la confiance qu’elle lui accordait. Zoé comprenait tout : Dans son royaume des mille et une nuits, Ramzan possédait toutes sortes d’animaux, certains très féroces, qu’il avait capturés lui même et qu’il avait apprivoisés. Il les soignait, les aimait à l’égal de ses frères et ils l’entouraient lorsqu’il régnait sur son trône. Zoé le regardait avec des yeux remplis d’admiration. A son tour, la petite fille lui montrait les dauphins, les chats, les oiseaux. Ramzan devinait que la petite fille avait un don pour parler aux animaux, d’ailleurs avec sa jolie voix mélodieuse, elle devait s’adresser à lui dans le langage des oiseaux. Il en était persuadé, dans ce pays si différent du sien, les enfants devaient apprendre à parler le chant des animaux dès leur plus jeune âge. Il en était sûr, avec son intelligence et son savoir, Zoé était sa bonne fée.

Ils furent interrompus par la maman de Zoé, qui, du bas de l’escalier, l’appelait pour le dîner. Elle se faufila du placard en enfilant sa robe de chambre épaisse, aux grandes poches. Durant tout le repas, elle s’arrangea pour y glisser des bouts de pain et de gruyère, il ne fallait pas laisser son prince sans manger. Quand elle remonta, Ramzan se jeta sur la nourriture. Zoé était fière de voir qu’il appréciait sa nourriture, mais elle regretta de ne pas en avoir pris plus. Elle attendit qu’il ait fini de manger pour refermer la porte du placard, sa mère venait toujours l’embrasser avant qu’elle s’endorme, il ne fallait pas qu’elle le voit. Avant que la porte ne se referme complètement, elle plaça de nouveau un doigt sur sa bouche, tandis que de son autre main elle lui disait au-revoir. Elle l’entendit lui murmurer quelque-chose, à quoi elle répondit :

– Bonne nuit Ramzan !

La période se prêtait bien à leur amitié naissante. Les vacances de noël venaient à peine de commencer et Zoé restait à la maison, gardée par sa grand-maman, une petite mamie-gâteau aux cheveux blancs comme neige et dont la légère surdité allait bien arranger les deux enfants.

Les jours qui suivirent, la petite fille passa tout son temps auprès de Ramzan. Avant de descendre le matin, elle s’assurait qu’il allait bien, enfoui sous le duvet dans le placard. Au petit déjeuner, elle glissait des cookies tous chauds au fond de ses poches dès que grand-maman avait le dos tourné. Le reste du temps, elle se promenait constamment avec son petit sac à dos rose qu’elle remplissait discrètement de bonbons, de madeleines, de gâteaux apéritif et de bouteilles de soda. Elle ne choisissait que le meilleur pour cet invité de marque qui devait être habitué aux repas luxueux des palais. Sa vie était devenue une véritable aventure. Tel un agent secret, elle se glissait le long des murs, le long des portes, passait comme une ombre dans le dos de la vieille dame, son cœur battant à tout rompre de peur de se faire prendre. Elle faisait le guet pendant que Ramzan utilisait les toilettes et occupait sa grand-mère pendant qu’il était dans la salle de bains. Ils passaient le maximum de temps ensemble, apprenant à se connaître, au travers des gestes, des dessins et des livres. Elle apprit le nom du pays dont elle l’imaginait le roi, à compter dans sa langue aux accents caverneux. Elle était sûre que ça lui serait utile si un jour il l’emmenait dans son château à l’autre bout du monde.

Ramzan savait maintenant où il se trouvait sur la carte de France (même ça ne voulait pas dire grand chose pour lui), il apprit à dessiner des licornes et Zoé lui enseigna à dire « merde ». Il adorait la voir éclater de rire à chaque fois qu’il prononçait ce mot et voir ses yeux s’illuminer. Il était persuadé qu’il s’agissait d’un mot secret et magique à n’utiliser qu’en cas d’urgence. Ils s’étaient inventé un langage propre fait de signes et de mots balbutiés dans une langue inconnue.

Tout se passa sans accroc jusqu’au week-end. Les parents de Zoé vinrent relayer Grand-maman et la petite fille avait du mal à surveiller les allées et venues de deux adultes en permanence.

Maman avait la vilaine habitude de marcher constamment en chaussettes, on ne l’entendait pas arriver. La porte s’ouvrit dans leur dos alors que les deux enfants avaient le visage collé à la fenêtre, étudiant les dessins harmonieux du givre sur la vitre.

– Zoé ! C’est qui ce garçon ?

Les deux enfants s’étaient retournés d’un seul mouvement d’une parfaite harmonie. Le visage de Ramzan s’était transformé. On y lisait la peur, la panique même. Marion s’était déjà avancée dans la pièce et elle fixait maintenant le placard grand ouvert sur les duvets en boule, les miettes de gâteaux et les bouteilles vides. Son regard incrédule passa sur les deux enfants, sa bouche s’ouvrant et se refermant comme un poisson manquant d’air, puis finalement :

– Pierre !!! Viens vite !

Le père de Zoé monta en un clin d’œil.

– Regarde !

Sa main passait du petit garçon, qui portait le jogging de sa fille, au placard dans un mouvement nerveux. Elle put enfin articuler :

– D’où il sort ce gamin ? Tu le connais toi ? Zoé ?

– C’est mon ami maman…

Elle se tourna vers le garçon :

– Tu habites dans le quartier ? Comment s’appellent tes parents ?

Ramzan regardait la maman de Zoé. Le visage rouge d’énervement, le rythme saccadé de sa voix, ses gestes brusques, aucun doute, elle était en colère. Il se sentait impuissant. Impuissant à comprendre les mots saugrenus qui semblaient s’adresser à lui, à pouvoir s’expliquer. Il s’en voulait d’avoir si peu étudié le langage des oiseaux de Zoé. La petite fille vint à son secours :

– Il s’appelle Ramzan et il ne parle pas français, maman ! Il vient d’un pays très loin.

La colère contenue de Marion explosa avec cette dernière phrase.

– Quoi ?! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Zoé, ça suffit maintenant, explique-toi ! Qui est ce garçon ? Ne me dis pas qu’il a dormi ici ! On va le ramener d’où il vient, et toi, jeune fille, tu es punie ! Plus de copine, plus de télé, plus d’Ipad jusqu’à nouvel ordre !

Zoé ne répondait pas. Son visage se contractait de plus en plus et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

  • Merde !

L’expression était sortie automatiquement de la bouche de Ramzan quand il avait vu Zoé pleurer, tous les regards s’étaient tournés vers lui. Le moment lui avait semblé propice pour utiliser le mot magique. La petite fille le regarda et, au travers de ses larmes, il vit un timide sourire renaître. La magie a un peu marché, pensa t-il, il n’avait pas dû bien prononcer le mot, il ferait mieux la prochaine fois. Malgré son emportement, Marion nota la complicité des deux enfants, leurs sourires partagés, leurs yeux confiants.

– Maman, on ne peut pas l’abandonner ! Il ne connaît personne ici, on doit l’aider…

Tout en parlant, Zoé était allée chercher l’atlas qu’elle ouvrit à la page de la mappemonde. Elle planta résolument son doigt dans un coin du Moyen-Orient.

– Tu vois, il vient de là Ramzan. Dans son pays, il est prince. Il avait plein d’animaux avec lui quand il était dans son palais, même des tigres ! Mais maintenant il ne peut plus y retourner, on lui veut du mal car on ne veut pas qu’il devienne roi. Comment il va faire ?

Au travers des élucubrations de Zoé, Pierre commençait à entrevoir la vérité. Dans cette région, point de passage vers l’Angleterre, les gens cherchant une vie meilleure venaient souvent s’échouer sur la plage, dans les rues, à leurs portes. Il posa une main apaisante sur l’épaule de sa femme et de sa voix posée s’adressa à la petite fille :

– Zoé, tu ne comprends pas. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas rester là. Il faut respecter la loi…

Zoé tourna un visage plissé de colère vers ses parents.

– Mais c’est mon ami ! Je lui ai promis que je le protégerai ! Il a personne ! Pourquoi on devrait le laisser tout seul et pourquoi il n’a pas le droit de rester avec son amie ?

Les larmes coulaient de nouveau et elle était parcourue de soubresauts provoqués par ses hoquets. Son père poussa un long soupir.

– Écoute Zoé, il est tard… On va se calmer, on va aller se coucher et on en reparlera demain matin. Pour ce soir Ramzan va dormir dans le canapé. Il sera mieux installé que dans le placard.

Zoé n’avait pas voulu quitter le garçon, et au moment de se dire bonne nuit, ses parents avaient dû se fâcher pour qu’elle se couche dans son lit et éteigne la lumière, le visage ravagé par les larmes. Au matin, ils la trouvèrent dans le canapé, pelotonnée contre Ramzan. Ils ne les dérangèrent pas et continuèrent la conversation qu’ils avaient commencé la veille jusque tard dans la nuit.

Une heure plus tard, les enfants s’éveillèrent, de ces réveils difficiles et douloureux quand on se souvient que quelque chose s’est brisé. Les parents attendaient dans la cuisine, le petit déjeuner emplissait l’air d’une odeur sucrée et chaude. C’est Pierre qui prit la parole :

– Asseyez-vous les enfants…

Zoé se mit à table et d’un signe de tête indiqua à Ramzan la place à côté de la sienne.

– On a beaucoup parlé cette nuit. On pense qu’il y a peut être une solution, mais je ne veux pas que tu te fasses d’illusion Zoé. Il y a de grandes chances pour que Ramzan ne puisse pas rester ici.

– Mais papa…

– Zoé ! … Nous allons contacter le centre d’accueil des demandeurs d’asile. Ce sont des gens qui s’occupent des adultes et des enfants qui ne peuvent pas rentrer dans leur pays. Peut être qu’il pourront aider Ramzan. Mais tu dois te préparer à ce qu’il soit renvoyé dans sa famille, Zoé.

La petite fille regardait son père sans vraiment comprendre .

– Mais il va où Ramzan alors ?

– Les gens du centre vont chercher sa famille, ils vont vérifier son histoire et ils décideront si c’est mieux pour lui de vivre ici ou de repartir dans son pays. En attendant de savoir, il peut rester ici, mais il dormira dans le bureau…

La petite fille avait sauté de sa chaise, elle se balançait d’un pied sur l’autre devant son père, les yeux brillants.

– C’est vrai ? Il peut rester ici ?

– Oui, mais attention Zoé, seulement le temps que tout soit régularisé et que le centre le prenne en charge.

La petite fille se jeta au cou de son père. Ramzan ne comprenait pas bien ce qu’il se passait. Devant lui s’étalaient les croissants, les pains au chocolat, le lait, les confitures et le beurre. Il n’osait toucher à rien, il sentait que ce n’était pas le moment. Mais il voyait le visage de Zoé, rayonnant de joie et ça lui réchauffait le cœur. Zoé lâcha son père pour venir serrer le garçon dans ses bras. Marion et Pierre souriaient malgré une trace d’inquiétude sur la nature des jours à venir.

C’est là que commença véritablement le conte de Ramzan. Il fut déterminé que l’enfant ne pouvait pas rentrer dans son pays. Et comme il ne lui restait aucune famille, il fut placé dans une famille d’accueil de la ville. Pierre suivit l’affaire de près et se débrouilla pour que le garçon soit inscrit dans la même école que Zoé, ils se retrouvèrent dans la même classe. C’est ainsi que débuta l’histoire de deux meilleurs amis, de deux enfants qui, de leur innocence, surent voir ce qui les rapprochaient dans leurs dissemblances, et apprécièrent la richesse et le merveilleux de leurs différences. 

Reinventing Vivian Maier

Fiction librement inspirée de la vie et des clichés de Vivian Maier.

 De son pas régulier, elle descendait la grande avenue qui longeait le parc. Bien mise, on devinait dans cette silhouette massive une employée consciencieuse, comme on en croisait des centaines dans le quartier de Gold Coast du Chicago des années soixante. C’est quand on prêtait attention aux détails qu’on se rendait compte de sa différence : sa grosse sacoche de cuir marron, l’appareil photo noir passé autour du cou et son regard attentif, inquisiteur.

Les barreaux noirs de la grille du parc se succédaient, lançant des éclats de soleil à intervalle réguliers. Vivian paraissait ailleurs, perdue dans la contemplation d’un lointain inaccessible. Il suffisait d’un mouvement vif sur le trottoir pour qu’elle sorte instantanément de sa torpeur. Qu’il s’agisse d’un couple, d’un homme d’affaire pressé, d’une dame âgée à la démarche lasse, nul n’échappait à l’examen minutieux de ses pupilles. Elle traquait les surfaces lisses, les espaces miroitants. Les vitrines, les flaques d’eau. Jouant avec les ombres, les reflets, elle se réinventait en permanence. Tantôt juvénile, tantôt masculine, parfois fantomatique, elle peuplait les décors de son quotidien d’autant de Vivian qu’elle ne serait jamais. Le balancement d’une besace attira son regard, elle croisa le livreur de journaux, mais il ne retint pas son attention. Elle arrivait à la porte du parc, où elle entra sans hésiter.

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Il arrivait qu’elle suive quelqu’un quand un détail l’attirait. Elle le suivait en espérant que se présente le bon moment, celui où la lumière, les couleurs et le mouvement combinés trouvaient leur résonance en elle, lui provoquaient cette intense certitude et lui faisait appuyer sur le déclencheur. Elle voyait de la beauté partout, sur le visage maculé d’un enfant, dans un regard hautain, dans la banalité des autres.

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Posant sa grosse sacoche sur le sol, elle s’arrêta pour s’asseoir sur le banc qui faisait face au plan d’eau. Elle offrit son visage aux rayons du soleil, puis sa main plongea dans le sac de cuir. D’une poche latérale, bien rangés, elle sortit deux photos jaunies par le temps. La première montrait un homme sérieux, en costume, la main posée sur l’épaule d’un petit garçon, de ces vieux clichés des années trente, qu’on prenait devant une toile de fond représentant un jardin. L’autre montrait une femme blonde au regard lumineux, radieuse.

Sans qu’elle en ait conscience, un profond soupir souleva sa poitrine. Jeanne… Sa deuxième mère, son mentor, celle qui lui avait ouvert les yeux et appris à regarder la vie. Où était-elle à présent ? Était-elle encore en vie ? Elle avait cru la voir, il y a deux ans, devant un magasin de tissus. Instinctivement, elle avait appuyé, avant de réaliser que ce ne pouvait pas être elle. L’image était restée et ses yeux continuaient à la chercher dans le visage des autres. Du pouce elle caressa les deux clichés, des sensations passées lui revenaient en mémoire, de lointains souvenirs refaisaient surface.

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D’un geste rapide elle remit les photos en place, quelque chose venait de bouger derrière les arbustes. Un homme se tenait en face du lac, accompagné de son fils. Ils souriaient et le soleil les éclairait de face. Vivian avançait, fébrile, le doigt sur le bouton, les yeux fixés sur eux. La main de l’homme s’éleva pour retomber sur l’épaule du garçon. Elle appuya.

Le cœur de Vivian tressauta de joie, un sursaut, juste une seconde. L’espoir de s’être rapprochée du souvenir de son père et de son frère, par delà le temps, d’avoir retrouvé un morceau de bonheur perdu. Son enthousiasme retomba aussi vite qu’il était apparu. Après une seconde d’hésitation, elle reprit sa promenade de son pas mesuré et repartit à la recherche des fantômes de son passé.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 20/11/2013)

L’oiseau et la forêt

Le vent soufflait et faisait vibrer ses plumes. La douceur de l’air portait les effluves qui s’échappaient de la forêt se déroulant au dessous de lui. Le tapis bosselé vert sombre faisait parfois place à des clairières dentelées d’ombre et de lumière. Il planait, se laissant porter par les courants, comme au ralenti, confiant au hasard le soin de lui emplir les yeux et le bec de mille sensations : intenses arômes des fleurs épanouies, senteurs de terre humide et de champignons, éclats d’émeraudes et de saphir… Il se régalait.

Puis son esprit facétieux reprenait le dessus, il plongeait en piqué, jouissant de la sensation d’accélération. Il attendait le dernier moment pour redresser son vol et frôlait les feuilles du bout de ses ailes, sentant dans son cœur ce mélange si particulier de plaisir, d’ivresse et de peur. Quand il survolait le lac, il aimait observer son image filant à toute vitesse. Ses couleurs étaient chatoyantes :  bleu-cobalt aux reflets dorés, une collerette pourpre marquait son cou gracile, et quelques plumes de jade venaient border ses ailes. Tout son corps miroitait à la surface, teintant les vaguelettes de couleurs changeantes.

Quand la faim le tenaillait, il rejoignait ses congénères dans des arbres aux longues branches noueuses, chargées de fruits écarlates et prêts à éclater. Il se régalait de leur chair ferme et juteuse avant de finir par les graines, sa partie préférée. Il en profitait pour piailler avec ses amis. Comme sur le marché, ou à la criée, c’est celui qui chantait le plus fort qui se faisait entendre. Ses repas se passaient donc dans la cacophonie la plus totale.

Une fois repus, ils partaient dans des courses effrénées. C’était à celui qui arriverait le premier au pied de la montagne bleue, à celui qui percerait le nuage de brume avant tous les autres. Le vainqueur se trouvait entouré par la nuée de participants, tous hurlants leur déception, mais beaux joueurs.

Quand la fatigue se faisait sentir, notre oiseau choisissait avec soin la branche où se poser. Toujours un endroit différent, choisi en fonction des fleurs et de leurs couleurs : du rose au violet, en passant par l’ambre. En s’éveillant à l’aube, le lendemain matin, il verrait leurs boutons éclore dans les premières lueurs de l’aurore.

Pour le moment, il poursuivait son vol qui était devenu sinueux pour slalomer entre les arbres. Il remonta une nouvelle fois au dessus de la forêt, maintenant nimbée des reflets dorés de la fin du jour. Il ferma les yeux tout au plaisir de se sentir glisser dans le vent… Un claquement retentit, une porte venait de se refermer.

Samy ouvrit les yeux, ses pupilles se rétrécissant pour s’adapter à la lumière et à la soudaine réalité de sa situation. Samy a douze ans, il est paraplégique. Sanglé dans son fauteuil, on l’a installé devant la fenêtre, le regard dirigé vers les arbres. L’infirmière en entrant a laissé la lourde porte retomber sans la retenir. C’est l’heure de ses soins. 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 26/06/2013)