De l’ombre à la lumière

prison-jail

« Cela fait longtemps qu’il n’a pas entendu ce bruit. Il doute de son oreille et il est dans le noir. Au bout d’un moment, il tient pour certain qu’on frappe à la porte. »

Il se méfie pourtant des certitudes. La prison en est pleine, elles sont souvent trompeuses. Après tant de temps passé entre ces murs aveugles, il a dû apprivoiser cette obscurité totale. Du bout de ses doigts, du bout des sens. Un apprentissage à fleur de peau où chaque choc délimite l’espace autour de lui. Il a encore du mal à réconcilier ces deux vérités. Ses yeux plongent dans une immensité obscure, sans fin. Son corps se heurte aux choses trop proches. Un vieux lit de fer. Une cuvette posée à même le sol. Et les murs, froids et durs. Il sait qu’au cœur de tant de noir l’esprit joue des tours. La mémoire, par exemple, a tendance à prendre des proportions insoupçonnées. Elle vient remplacer les images que ses yeux ne voient plus. Elle s’étend et s’épaissit, recouvrant chaque paroi, occupant chaque recoin, comme un écran de cinéma opaque et biscornu sur lequel il projette ses souvenirs. Il s’y absorbe à en oublier sa réclusion. Le plus souvent il repense à Lucía, sa fille. Cette enfant, presqu’une jeune femme, qu’il n’a pas vue grandir. Il ne se doutait pas de son existence, jusqu’à ce petit matin d’octobre où elle était venue frapper à sa porte. Il avait suffi d’une porte ouverte sur le brouillard matinal pour se retrouver père. Une porte ouverte sur le temps, où se côtoyaient le passé si proche et ce présent qui l’observait du haut de ses dix-sept ans. Son monde avait basculé sans préambule, ni délai réglementaire. Il s’était senti vieux. Il n’avait eu aucun mal à la croire, elle ressemblait tellement à Graciela. Dos guisantes en una vaina[1]… Pris dans les ténèbres, il repense souvent à la vie qu’elle a dû avoir. A cause de lui. A cause de son absence, de son ignorance. Une enfance lourde à porter, les moqueries de ses camarades à l’école Santa Marta, les commérages des voisins, les médisances qui bruissent tout au long des rues d’Asunción.

Les coups résonnent à nouveaux, faisant trembler le silence, chassant les souvenirs et le beau visage de Lucía. Pourtant il connait par cœur les rondes des geôliers, le bruit de leurs pas, le raclement de la gamelle en fer sur le ciment nu, qu’ils lui poussent sans un mot, sans un regard. La seule lumière de sa journée vient de là. De cette trappe au ras du sol s’ouvrant sur l’éclat sale d’une ampoule poussiéreuse. Aussi faible soit-elle, elle l’éblouit. Il doit s’en protéger. Puis trouver à tâtons la bouillie indéterminée qui lui tiendra à peine jusqu’au soir. Il sent dans son corps lorsque les matons tardent, souvent délibérément. Les coups continuent. Insistants. Il sait qu’il est trop tôt. Il sait aussi que s’il ne fait pas attention, son esprit esseulé peuple le noir d’ombres du passé, lui susurre des mots d’avant qui n’ont jamais existés, construit des conversations qui n’ont jamais eu lieu. Combien de fois il a cru entendre un murmure, un appel ? Combien de fois a-t-il répondu  à voix haute, soudain surpris par l’intensité de sa propre voix et la profondeur du silence en retour ? Trop de fois pour qu’il ose se l’avouer. Non, il n’est pas fou. Non… La folie. Ce monstre tapi derrière les lourds rideaux de l’obscurité. Se concentrer sur les souvenirs, s’accrocher au passé, à ce qui est arrivé, à ce dont il est certain. Voilà ce qu’il faut faire.

Lucía, Lucía, ma fille. Pourquoi Graciela ne lui avait-elle rien dit ? Pourquoi avait-elle laissé partir le jeune imbécile qu’il était ? Elle l’avait laissé courir après ses envies d’aventure, sa soif de grands horizons, ses rêves de richesse, préférant user sa santé jusqu’à la corde pour subvenir aux besoins de leur petite Lucía. Jusqu’au jour où la corde avait lâché.

La culpabilité le ronge de savoir que la gamine s’est retrouvée dans un foyer crasseux du quartier de Bañado Norte. Comme si elle n’avait pas déjà assez morflé ! Il avait découvert une jeune fille étonnante, déterminée. Même encore maintenant, ça le remue qu’elle se soit démenée pour le retrouver, qu’elle ait fait la route qui sépare Asunción d’Areguá, son village, pendant trois jours à marcher au bord des routes poussiéreuses. Elle s’était présentée avec une franchise désarmante, sans jamais s’apitoyer sur son sort. Ses mots simples dissimulaient presque entièrement l’émotion qui lui nouait la gorge et assourdissait parfois sa voix. Il ne sait pas s’il aurait eu ce courage, cette capacité à aller se chercher un père dans la vie d’un inconnu. Il avait été incapable de refermer la porte, elle l’avait pris au cœur.

La porte renforcée de sa cellule résonne encore de chocs martelés. Et ces coups alors ? Et cette voix qu’il croit percevoir? Des fantômes qu’il créée de toute pièce ou un être bien vivant derrière la porte ? Après une hésitation, au risque de basculer dans la démence, il répond « je suis là !». Un silence plus long que les autres. Noir et lourd écrasant sa poitrine. Des bruits étouffés, un cliquetis métallique, des grincements rouillés et des mots bien nets, déchirant le silence.

– Le gouvernement est renversé, camarade ! Tu es libre !

[1] Comme deux petits pois dans une cosse : comme deux gouttes d’eau.

Texte écrit dans le cadre des ateliers « Alice et les mots« . Le début du texte était imposé (phrases en bleu) et emprunté à un roman dont je ne me souviens plus du nom (diantre!)  Actualités littéraires, ateliers d’écriture, concours et conseils d’écrivains: venez me suivre sur Facebook!

Fracas virtuel sur fond de réalité

Naufrage 2

Il est apparu sur son écran de télé, en plein faits divers, et le geste de Myriam est resté en suspens. Les yeux rivés sur cet homme, et son regard qu’elle trouvait magnétique. Quelques secondes vides de son, de sensation. Rien que ce visage qui s’agrandissait démesurément pour venir occuper tout son esprit. Elle s’est forcée à bouger, à continuer le mouvement interrompu du fer à repasser sur la jupe. Le murmure de la télé s’étirait en un bruit uniforme auquel elle ne prêtait plus attention. La soirée s’écoulait selon le déroulement méthodique et monotone de la solitude. Le linge bien plié aux angles précisément calculés, la poussière inexistante qu’elle s’évertuait à chasser, le dîner et ses calories maîtrisées, la fourchette qu’elle repositionnait de quelques millimètres pour l’ajuster à l’assiette. Elle trouvait une stabilité dans ces gestes répétés. Un apaisement. La rigueur des choses venait-elle inconsciemment contrebalancer le désordre de son esprit ? Myriam ne voulait pas l’admettre. Elle aimait l’ordre. Il n’y avait rien de mal à aimer l’ordre.

L’ordre. La symétrie. La régularité. Pourtant ce soir, le regard bleu acier de l’inconnu venait perturber la mécanique huilée du quotidien. Elle croyait voir les yeux clairs se refléter dans la vitre immaculée, ils s’insinuaient dans les volutes de la vapeur du fer, ils la fixaient dans les éclats électriques de son assiette aigue-marine… Ses pensées étaient lancées en boucles rapides autour de l’idée fixe de cet homme. Alors elle s’abandonna à l’obsession. Elle retira l’ordinateur de sa housse, assise le dos droit, les pieds solidement posés sur le sol et la souris fébrile. Sur internet, elle chercha tout ce qui concernait le drame. Les photos, les interviews. Des ces lambeaux éparses, elle tissa le voile de la personnalité de l’inconnu. Elle construisait le patchwork de sa vie, les morceaux cousus du fil de sa voix grave. Qu’importe qu’il ne s’agisse que de quelques secondes de vidéo, de quelques pixels, son imagination faisait le reste, comblait les blancs et rêvait l’homme parfait. Lancée sans retenue dans la folie de son fantasme, ses yeux s’allumaient de la lueur étrange de l’extase.

Tout était arrivé si vite. Trop vite. Il n’avait pas réfléchi, il avait suivi son instinct, il avait agi comme l’aurait fait n’importe qui. Il avait vu le bateau s’enfoncer, au beau milieu du fleuve, en plein courant et les enfants emportés comme des branches sèches et légères. Il avait plongé dans l’eau glaciale, sans rien ressentir que l’adrénaline qui résonnait dans tout son corps donnant le rythme de ses mouvements. À force d’aller-retours, il en avait ramené cinq sur la rive, le cœur brisé de voir les gens se débattre et sombrer au loin. Le drame était passé, la douleur était restée. Dans cette ambiance de deuil, tous les parents étaient venus le remercier. Tom avait été touché.

Puis ils ont débarqués. Ils ont sonné à sa porte, la caméra à l’épaule et le culot en bandoulière. Les journalistes. Il fallait entendre ce qu’ils disaient de lui, le héros. Il parlaient de journal télé, de reportages, d’intervention en direct dans une émission d’actualité… Tom ne se reconnaissait pas, ni dans leurs mots, ni dans leurs yeux. Il avait répondu, l’œil vide et la tête bourdonnante d’un sentiment d’imposture. Les reporters, distillant l’insistance et la persuasion, avaient réussi à lui arracher son accord pour un documentaire de six minutes qui passerait à l’heure de grande écoute. Et tout s’était enchaîné. Les coups de fil incessants, les lettres, les inconnus à sa porte. Tout le pays était fier de lui. Lui ne savait plus qui il était.

Il sortait dans le désert du jour, au lever du soleil, parcourait les rues esseulées d’un pas rapide, frôlant les murs en espérant s’y fondre. Il ne retrouvait une respiration normale qu’une fois passés les premiers arbres. Dissimulé par le masque de la forêt, il s’abandonnait aux larmes. Puis il marchait. Longtemps. Il chassait l’ombre de ce qu’il avait été sans jamais la rattraper. Il poursuivait une explication, qui restait toujours hors de portée.

Quand Tom aperçut Myriam, il était trop tard pour l’éviter. Elle se tenait droite, corsetée d’excitation, les deux mains serrées sur le sac à main. Il la bouscula presque.

– Pardon…

Il avait lâché le mot plus par habitude que par politesse. Il traînait encore sur ses lèvres, assourdi par son envie de fuir le monde. Myriam saisit l’occasion :

– Tom !…Enfin, je veux dire monsieur Anders, Je voulais vous dire que je vous admire beaucoup. Je vous ai vu à la télé et…

La voix de la jeune femme coulait en une succession de vaguelettes aiguës et fébriles. Elle rappelait à Tom les bruits du rivage, ce jour là. Il s’était arrêté, le corps vibrant, prêt à déborder de ces éloges dont il n’avait jamais voulu.

– Mais de quoi vous parlez ?

– Mais… De ces enfants que vous avez sauvés, de votre bravoure. Vous êtes quelqu’un de bien, de rassurant. C’est rare de nos jours de trouver quelqu’un avec de vraies valeurs.

La tête de Tom s’était affaissée comme pour rentrer dans ses épaules, dans une ultime tentative pour se dissimuler aux regards.

– Je ne sais pas de qui vous parlez, il ne s’agit pas de moi. Cet homme ce n’est pas moi…

– Vous êtes trop modeste ! Vous êtes merveilleux. Puis cette intelligence qu’on devine dans votre regard, l’originalité et la simplicité de vos mots. Je suis conquise !

Myriam ne pensait pas se dévoiler autant, mais puisque qu’il ne semblait pas comprendre, elle tentait le tout pour le tout. Ses joues avaient pris une teinte cramoisie. Toute l’intensité de ses sentiments s’était concentrée là, sur ses pommettes. Ses yeux lançaient des appels aux bateaux. Petite balise flottant sur la mer de ses délires.

– Madame, vous vous trompez.

La voix de Tom était lasse, le barrage de sa patience cédait. La tension des dernières semaines, progressivement accumulée en gouttes de fatigue, venait de se libérer. Il poursuivit :

– Je suis un employé de la poste. Je passe mes soirées devant la télé, si possible pour regarder du foot en m’accompagnant d’une canette de bière. Je ne suis pas adepte du ménage et je fais mes courses le samedi. Oui, j’ai sauvé ces enfants, mais non je ne suis pas un héros. Je suis une personne banale qui aimerait qu’on la laisse tranquille.

Il la planta là pour rejoindre le rideau de la forêt. A chacune de ses affirmations, la déception plongeait progressivement le cœur de Myriam dans l’ombre. Ses yeux prenait l’éclat terne des erreurs de parcours. Elle fit demi-tour lentement, ses prunelles agrandies et fixes, remâchant leur conversation, ses lèvres muettes en mouvement. C’est dommage, pensa-t-elle, il est si charmant.

Même plus tard, même en se remémorant cette rencontre, jamais elle ne reconnut l’homme qu’elle croisait tous les samedis dans son petit supermarché de quartier.

De l’importance du choix d’un tube de dentifrice

Elles étaient deux, l’âge de la retraite passé depuis de longues années déjà, identiques comme on se ressemble en amitié, petites et rondouillettes, l’une un peu plus que l’autre. Elles parlaient un peu fort, elles avançaient doucement, en tanguant légèrement. Elles arrivaient du rayon parapharmacie dans ce petit supermarché de banlieue où les gens se bousculent sans jamais se parler. Elles se dirigeaient vers moi, dubitativement plantée devant les tubes de dentifrice, essayant de me décider sur la bonne teinte de blanc que je voulais pour mes dents. En un instant elles m’entourèrent et m’inclurent dans leur petit duo. En trois minutes, sans me laisser le choix, on avait refait le monde. Des conseils sur le choix de la crème pour les pieds, en passant par la difficulté des conditions de travail en supermarché, jusqu’au talent de Coluche, disparu trop tôt, les sujets s’enchaînaient sans grande logique. Me bornant d’abord à une politesse un peu tiède, je me laissais aller doucement à la joie contagieuses des deux comparses :

– J’ai pas les formes, mais j’ai la forme ! s’exclama la plus volubile, mimant une bouée autour de son ventre avec ses mains pour ponctuer ses propos.

Tout en prenant congé, elles se dirigèrent vers le rayon des lessives, en me lançant un « Et surtout bonne journée ! » ensoleillé. On aurait dit qu’elles avaient du mal à me quitter, comme on retarde le moment de dire au revoir à une amie dont on ne sait pas bien quand on la reverra.

Celle « qui a la forme » se ravisa. S’arrêtant à la croisée des allées, elle se retourna vers moi. Avec un grand sourire, d’un geste rond et gracieux au dessus de sa tête, comme une révérence un peu loufoque, elle affirma :

– Aujourd’hui, j’ai envie de faire la folle !

Me regardant d’un œil complice, elle partit d’un rire facétieux, laissant les clients autour d’elle médusés pensant qu’effectivement sa place était dans un asile. Moi, je regardais les deux amies s’éloigner, émerveillée, dans cet instant suspendu qui venait de transformer ma journée.

On se ferme trop souvent aux autres. On laisse s’installer une barrière invisible qui s’arrête à la politesse cordiale, rarement plus. Et quand quelqu’un bouscule cette barrière, nos premiers réflexes sont la distance et la méfiance. Qui n’a jamais pensé : « Mais qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? … Ça tombe toujours sur moi ! … Ok, comment je vais m’en débarrasser ?… » tout en jetant un regard impatient à la ronde dans la crainte de ce que pourraient penser les gens assistant à la scène. Ça oui, le regard des gens on y fait attention…

Et pourtant, rien d’autre ici que l’envie de partager. Rien que deux petites mamies qui voulaient partager leurs conseils, leurs histoires, leurs avis. Partager le rire et le sourire le plus naturellement du monde. L’envie d’aller vers un inconnu et de lui parler en ami. Quand a-t-on oublié d’accepter la simplicité de ces petits cadeaux du quotidien ? Pourquoi est-ce devenu si naturel de fermer notre cœur aux autres ?

Mesdames, merci d’avoir illuminé ma matinée…

La fuite

Assise dans le bus, rien ne la trahissait. Ni son regard absent, fixant le vide ; les autres passagers ne voyaient qu’une jeune fille perdue dans ses pensées. Ni le vague sourire formé par ses lèvres. Elle était ailleurs. Elle avait rejoint le monde de ses chimères pour oublier le gris et le froid de son quotidien vide de sens. C’était tellement mieux, ce qu’il se passait dans ses yeux, dans sa tête. Elle avait la capacité de faire abstraction de tout ce qui l’entourait : le bus disparaissait, les usagers se transformaient en ombres grises et informes. Elle laissait la réalité s’évanouir au profit des créatures qui peuplaient son monde intérieur. Elle rêvait les yeux ouverts. Sans bouger, elle évoluait dans une réalité différente, une réalité qu’elle construisait de toute pièce : d’autres lieux, d’autres occupations, un autre destin… Et cet autre qu’elle s’était imaginé, fait pour elle, et qu’elle retrouvait dans ses rêveries à la première occasion. Elle composait le scénario de sa vie, écrivant les dialogues, allant jusqu’à ajuster la lumière tombant sur les visages…

Quelle importance si elle saisissait la moindre chance de fuir dans son monde parallèle, grappillant quelques minutes à la pause café, en marchant dans la rue… Ça lui arrivait de bousculer quelques passants, et alors ? Ça existe les étourdis…Elle se transformait en fantôme, hantant les couloirs et les rues. Là, sans être là.

Quelle importance si sa réalité n’existait que dans sa tête, invisible aux yeux des autres, intangible… mais tellement concrète dans son cœur. Les sentiments qu’elle ressentait, eux, étaient bien réels. Surtout celui qui venait lui oppresser la poitrine lorsqu’elle devait revenir à la réalité.

Quelle importance si le réel n’existait plus que derrière ses paupières ? Si les limites devenaient confuses? Quelle importance si elle était en train de perdre pied, si son esprit partait de plus en plus à la dérive ?

Elle oubliait les nécessités de la vie, trop pressée de rejoindre l’Autre, dans la douceur de ses illusions. Elle était si fatiguée. Épuisée de vivre deux vies parallèles, brisée par l’effort fait pour rouvrir les yeux, exténuée de ne jamais pouvoir toucher ces images si vivantes et pourtant immatérielles. Si seulement elle pouvait oublier complètement la réalité insipide… Des événements qui n’avaient jamais existé tapissaient sa mémoire, coulaient dans ses veines. Parfois son cœur sautait de joie au souvenir d’un baiser échangé, d’une main frôlée, d’un regard complice… juste avant de prendre comme une balle en pleine poitrine, le moment où elle réalisait que rien n’était arrivé.

Elle regardait maintenant les gens à côté d’elle dans le bus, les vitrines qui défilaient. Le doute s’immisça, elle fronça les sourcils et secoua la tête pour se sortir de cette vision de bus et de visages mornes. Sans succès… Ah, non, elle était du côté insipide. Elle soupira… Si elle se débrouillait bien, un jour elle ne reviendrait plus.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 23/04/2013)

La folle

Lumière. Noir. Lumière. Noir. Lumière. Noir. Sandra appuyait sur l’interrupteur tout en comptant dans sa tête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Maintenant elle pouvait éteindre. Logée au chaud sous la couette, il lui restait encore un rituel à accomplir. Elle retournait son oreiller, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Rassurée, enfin elle pouvait s’endormir.

Dans la journée, elle ne laissait rien transparaître. Tailleur noir ou gris, sans un pli, toujours impeccable, talons hauts, chignon serré, en clientèle ou au bureau, elle était l’image même du professionnalisme et de l’efficacité. On l’estimait pour ses compétences et son sérieux, on la consultait. Certains la trouvaient trop rigide, avec son bureau où, tout comme pour ses cheveux, rien ne dépassait. Ses collègues n’avaient pas été jusqu’à remarquer la précision avec laquelle elle posait son bloc notes, placé dans l’alignement exact de l’écran d’ordinateur. Le clavier, lui, devait être parfaitement parallèle au bord de la table. Au fil de la journée, elle les repositionnait constamment, au millimètres prés, comme ça elle était convaincue que rien ne viendrait perturber son travail.

S’ils savaient… S’ils savaient qu’elle avait de plus en plus de mal à suivre leurs conversations, préoccupée par une mèche qui s’était échappée de son chignon et qui venait remettre en question la symétrie de sa coiffure, se demandant si elle avait correctement verrouillé son ordinateur, luttant contre le besoin pressant d’aller vérifier.

S’ils savaient que le salut de sa journée dépendait du nombre de fois où elle avait tourné compulsivement la clé dans la serrure, ouvert le pommeau de douche, tourné son café. Tous les gestes quotidiens lui prenaient le double de temps. Elle se levait trois quart d’heure plus tôt, pour se donner le temps de tout vérifier, de tout compter. Une fois tous les rituels accomplis, elle était sûre que sa journée se déroulerait bien.

Ce soir le sommeil lui faisait faux-bond. Elle ne se souvenait pas vraiment du moment où ça avait commencé. Au départ, elle avait d’abord ressenti le besoin impérieux de toucher certains poteaux dans la rue, en marchant. Puis la superstition s’en était mêlée. « Si je ne marche pas sur cette plaque d’égout avant le passage du bus, je n’aurais pas d’augmentation ». Ce qui n’était qu’un jeu au départ s’était rapidement mué en anxiété permanente. Elle se rappelait certains détails, qui auraient du lui mettre la puce à l’oreille… Les fois où elle se relevait la nuit pour vérifier que le verrou était bien tiré ou que le gaz était bien fermé. D’abord une fois, puis plusieurs… Elle n’y avait pas prêté plus d’attention. « On n’est jamais trop prudent. » s’était-elle dit.

Et puis à un moment elle avait perdu le contrôle, l’angoisse était devenue trop forte. Elle savait que ses actes n’avaient aucun sens, mais elle n’arrivait pas à les arrêter. Elle avait basculé progressivement dans l’isolement. Elle n’invitait plus ses collègues chez elle, de peur de devoir renoncer à sa routine devant eux. Elle ne sortait plus non plus, les nouveaux endroits l’effrayaient, elle ne s’y sentait pas en sécurité.

Elle avait connu un garçon, ça avait duré quelques mois. Il dormait parfois chez elle, et au départ il avait semblé accepter ses bizarreries. La confiance s’installant, elle lui avait demandé de l’aider. Non pas à faire disparaître ses rituels, mais plutôt à les réaliser. Elle lui avait demandé d’aller s’assurer que les volets étaient bien baissés. Il y était allé sans faire de difficultés. Quand dix minutes plus tard, elle lui avait redemandé la même chose, il avait essayé de la raisonner :

– Je viens d’aller voir, ils sont fermés.

– Oui, mais tu es sûr que tu as bien vérifié ? On ne sait jamais, peut être qu’il sont entrouverts et que tu ne l’as pas vu dans la pénombre, tu imagines si quelqu’un entrait par là ?

Elle sentait qu’elle n’aurait pas dû insister, mais c’était plus fort qu’elle. Il n’avait plus rien dit, avait serré les dents et était allé jusqu’au volet, sans même prendre la peine de le regarder, juste pour qu’elle se taise. Le lendemain il était parti travailler et n’avait plus jamais donné de nouvelle.

Un jour, quelqu’un avait prononcé Le Mot. Ce mot qui l’avait frappé comme un uppercut en plein foie, lui coupant le souffle et la laissant sonnée. Elle était dans la rue, pressée, nerveuse, comme à chaque fois qu’elle devait quitter son domicile, son refuge. Bousculée par un type à la mine patibulaire qui lui avait jeté un regard assassin pour s’être trouvée sur son chemin, son sac était tombé, son contenu se répandant par terre. Elle avait ramassé ses affaires, les joues en feu, le cœur emballé et machinalement elle avait ouvert et refermé son sac. Un, deux, trois, quatre, cinq… Et c’est là qu’elle avait entendu un ouvrier dire : « Regarde-là la folle ! » Alors que son compagnon partait d’un rire moqueur.

Elle s’était arrêtée à la sixième fois. Le geste suspendu, oppressée, la honte l’envahissant à la pensée que des inconnus aient pu la surprendre comme ça. L’expression de leurs yeux s’était gravée dans sa mémoire, elle y avait lu du mépris, de la méchanceté. Et ce mot. Ce mot pire que tout, qui la classait dans la catégorie des cinglés, des détraqués. Ce mot qui la déshumanisait. Une aliénée, voilà ce qu’elle était pour ces hommes… Non, elle n’était pas folle… Elle avait peur. Et s’il arrivait malheur parce qu’elle n’avait pas bien verrouillé la porte ? Elle était convaincue qu’elle provoquerait un drame si elle ratait ne serait-ce qu’un tour de clé. Ses parents auraient un accident, son appartement prendrait feu… Elle le sentait. Elle savait que c’était ridicule, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. L’angoisse montait. Elle sentait toujours le regard des deux hommes sur elle. Elle avait ouvert et refermé deux fois son sac, sept, huit, le plus rapidement possible et s’était enfuie en courant.

Bien au chaud, calée contre l’oreiller, le souvenir de ce moment lui faisait encore mal. Elle ouvrit et referma les paupières. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Et s’endormit. 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture En roue libre. )

Basculer

Sa maison était devenue son tout. Son monde. C’était arrivé progressivement. D’abord Francis avait perdu son emploi. Il avait eu du mal au début à se retrouver dans le silence des pièces vides à longueur de journée. Il avait bien eu quelques entretiens d’embauche, mais aucun n’avait aboutit. De l’embonpoint, un visage terne, on le trouvait ennuyeux. Quand il marchait dans la rue, dans la queue à la boulangerie, les gens ne le voyaient pas. Il était quelconque, insignifiant. Ou du moins, c’est l’impression qu’il avait. Inutile de dire qu’il n’avait pas de compagne. Il avait connu une femme ou deux, relations fugaces qui s’étaient vite terminées. Il croyait lire le dédain, le mépris dans leurs yeux. Et plus il se sentait rejeté, plus il se renfermait sur lui même. Moins il allait vers les autres. Il redoutait de croiser qui que ce soit, car chaque personne lui renvoyait une image qu’il ne voulait pas voir, celle d’un homme qui n’est pas à la hauteur.

Quand il avait un emploi, c’était plus facile, il avait des tâches répétitives auxquelles se raccrocher, les échanges formatés avec les collègues le tranquillisaient. Une fois au chômage, il dû faire face à l’imprévu des journées vides, un inconnu qui lui demande son chemin, quelqu’un qui frappe à la porte, le téléphone qui sonne… Et la panique. Il finit par avoir peur de sortir, jusqu’à ce que, l’appréhension prenant le dessus, il ne mit plus un pied dehors, s’arrangeant pour tout se faire livrer.

Sa vie s’organisait autour des quatre pièces de son petit appartement. Sa journée se déroulait, d’illusion en illusion, dans ces pièces qui lui tenaient particulièrement à cœur. La salle de bain, carrelée de bleu sombre, était froide et austère. Il y passait tous les jours un temps fou en soins qui étaient devenus un rituel. Le moindre changement dans cet ordre établi, le parfum avant d’avoir passé le peigne, le tube de dentifrice arrivé à sa fin, le contrariait pour le reste de la journée. Il lui arrivait, de temps en temps, de s’asseoir sur le sol froid, tout en laissant ouvert le robinet du lavabo, et, en fermant les yeux, de s’imaginer dans la fraîcheur d’une forêt, au bord d’un ruisseau, assis sur la pierre. Il s’oubliait, jusqu’à ce qu’un bruit du dehors vienne le faire sursauter, le tire de sa rêverie et lui rappelle qu’il était déjà en retard pour prendre son petit-déjeuner.

La cuisine était rangée méticuleusement. Tous les matins il préparait son petit plateau, bol fumant, cuillère à droite, trois biscuits au chocolat noir et sa serviette bien pliée. Parfois il s’énervait, car dans les paquets, les biscuits venaient par vingt, conditionnés en petits paquets de quatre. A la fin de la boîte, il lui en manquait toujours un. Il aurait pu en prendre un dans le paquet suivant, mais alors il décalait tout, ce n’était plus ordonné, ça n’allait plus. Son menu était strictement établi : le lundi des coquillettes, le vendredi du poisson. Il se sentait rassuré de savoir ce qui l’attendait le lendemain.

Sa collection d’épices était rangée par ordre alphabétique, l’étiquette bien positionnée vers le devant. Régulièrement, il les prenait pour les respirer un par un et imaginer les pays d’où ils provenaient : mélange d’images vues à la télé, d’un peu de géographie apprise à l’école et de lieux communs, car bien sûr, il n’avais jamais voyagé. Dans la douceur de sa cuisine, il voyait le sable écrasé de chaleur, des femmes drapées de tuniques ocres, des tajines succulents. Dans sa rêverie, il arrivait que son regard se pose sur la fenêtre qui donnait sur la cour de l’école voisine, la peur le reprenait en entendant les enfants crier, le charme était rompu.

Quand il passait au salon, il avait l’impression de se connecter aux autres. Pas un grain de poussière ne traînait. La télé, astiquée, était devenue son unique ouverture sur le monde. Il lui arrivait, en l’allumant le matin, de dire bonjour au présentateur, comme on retrouve un ami à la machine à café. Il ne regardait que les programmes quotidiens, qui donnaient un rythme à sa journée. Finalement, quand il y pensait, il avait des journées bien remplies. De nombreux rendez-vous qu’il ne manquait sous aucun prétexte, avec des gens qu’il avait appris à connaître et avec qui il n’avait pas besoin de communiquer. Quand l’animateur s’adressait au téléspectateur, Francis se sentait spécial. Il souriait machinalement, touché par cette marque d’affection. Il préférait surtout les films du soir, en particulier ceux qui l’emportaient totalement et lui faisaient oublier, pendant une heure ou deux, qui il était.

La pièce qu’il aimait le plus c’était sa chambre, son nid, son refuge. Il aimait voir ses livres bien rangés, en piles égales sur les étagères le long du mur. Leur régularité l’apaisait. Dans la tiédeur du lit, il passait des heures à lire, à se prendre pour d’Artagnan ou Arsène Lupin. Ses nuits étaient habitées des rêves agréables où tout était possible : il prenait le train, il parlait aux gens, il avait un ami, il sortait. Mais ce qu’il préférait par dessus tout dans cette dernière pièce, c’est que chaque soir il s’endormait avec l’espoir. L’espoir d’un miracle. L’espoir de se réveiller dans la peau de quelqu’un d’autre.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre »)