Journal de guerre – Nouvelle

Journal de guerre

La guerre dévore l’Europe et autour du soldat tout n’est plus que déchirements. Déchirement des corps mutilés, de la terre éventrée, du silence écorché de bombes. Déchirements du cœur aussi, quand ceux qui sont devenus des frères tombent et ne se relèvent plus. Dans cette vie pire que la mort, le soldat s’ouvre, s’observe et se comprend. Il se révèle. Quand la douceur et la sensibilité trouvent leur chemin dans tant de noirceur, elles ravivent l’espoir, elles ouvrent de nouvelles perspectives. Qui est cet inconnu ? Un homme parmi tant d’autre. Un homme qui n’aura peut-être jamais de nom mais dont, à presque un siècle de distance, les doutes offrent un étrange écho aux préoccupations de notre société. Un portrait pour témoigner de l’intemporalité de nos solitudes.

L’intégralité de la nouvelle est disponible (gratuitement, sans inscription, yeah!!) à cette adresse: Journal de guerre

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Merci ❤

L’art de la guerre

L'art de la guerre

Elles avancent dans l’ombre. Au profit de la nuit et des replis du terrain. Unies dans un même mouvement, dans une même stratégie, toutes tendues vers un même but : la survie. Se battre pour vivre paisiblement, fonder une famille et que le cycle recommence au fil des âges et des générations. Elles passent leur journée embusquées. L’art de la guerre est aussi celui de la dissimulation. Elles fuient la lumière qui révèle les moindres déplacements, la moindre activité. Elles étudient le champ de bataille et ses environs, mettent à profit chaque coin sombre, chaque anfractuosité. Elles se cachent, attendent patiemment leur heure, aux aguets. Il ne suffit pas que le soleil se couche, non. Elles observent l’ennemi jusqu’à ce que plus une lumière ne brille, plus un bruit ne fasse vibrer l’air. Elles s’assurent du sommeil de l’adversaire, de son souffle paisible, de son inconsciente léthargie qui leur donnera l’avantage. Alors elles s’élancent, suivant la courbure des chemins qu’elles ont tracés, se dissimulant dans les reliefs d’un décor changeant. Elles s’approchent au plus près. Jusqu’à sentir les cœurs battre, le sang palpiter sous la peau. Le temps se suspend tandis qu’elles savourent leur supériorité. Puis elles attaquent. Elles piquent, percent. Dans leur folie guerrière, elles frappent à l’aveuglette, sans se préoccuper où tombent les coups. Des bras, des jambes. Elles entrent dans une transe sanguinaire. Des souvenirs primitifs remontent du fond des âges. Cette mémoire ancestrale qui vibrent dans leurs nerfs, dans leurs mouvements. Et dans le geste carnassier, c’est l’animal qui réapparaît.

Le sang jaillit en source chaude. Et plus il s’échappe, plus l’adrénaline grise ces amazones du crépuscule. La vie qui s’enfuit en gouttelettes pourpres apaise leurs pulsions bestiales. Enfin, fatiguées de leurs étreintes sanglantes, elles repartent. Le jour est proche. Demain sera un autre combat de l’obscurité. Le retour est plus long, exténuées de leurs passes d’arme. Elles croisent en chemin le sol souillé du sang des leurs, les malchanceuses, tombées sous le poids de l’ennemi. Elles ne s’arrêtent pas. C’est le jeu, c’est la vie. Elles retrouvent leurs tanières clandestines pour un repos qui les prive de la lumière du jour. Dans leur interminable lutte, elles ne verront jamais l’éclat d’un ciel d’été.

Il se réveille. Les rayons du soleil jouent avec les persiennes, jetant des reflets fauves sur le lit. Il repousse la couette et il constate qu’elles ont encore sévi. Les petits boutons rouges, enflammés, s’égrènent sur le tendre de sa peau, juste sous son coude, et sur la courbe du ventre. Ramassés en groupe de trois, ils lui rappellent qu’il n’a pas encore réussi à se débarrasser de ces invitées indésirables, acharnées, qui partagent ses nuits. P@#&%O !* de punaises de lit !

* Insérer ici le juron du Capitaine Haddock de votre choix

Jeux d’ombres et de lumière

Prix littéraire

Derrière la porte aux carreaux de verre dépolis, le monde perd ses contours nets. Esquissé au fusain de la lumière, il semble fait de douceur, de rondeur. Imprécis, mais un peu inquiétant. La course désordonnée de ses petites jambes s’était terminée dans le couloir. D’une glissade sur le parquet, elle s’était laissée tomber contre le mur, prenant plaisir à sentir le bas de sa robe se froisser et remonter le long de son dos. Le contraste entre l’obscurité du couloir et la lumière qui filtrait à travers les panneaux de la porte s’était gravé dans ses yeux d’enfant. Et l’image, chargée de sensations contradictoires, était souvent revenue dans sa mémoire d’adulte, comme un des pivots articulant sa vie, sans qu’elle sache pourquoi.

Derrière la porte, le monde perd la netteté de ses contours, le bord flou des silhouettes donne du velouté aux ombres de sa mère et de sa grand-mère, alors que leurs gestes sont saccadés, emportés par la virulence de leur conversation. Gabrielle a cinq ans quand elle assiste à cette scène, elle ne garde que des variations de voix, une mélodie de sons graves, étouffés de discrétion aux éclats soudains de colère. Elle n’aurait pas dû se trouver là. Sa mère avait bien insisté.

« Tu es grande maintenant Gabi, tu restes sagement à jouer dans la chambre, je viendrai te chercher ».

Elle s’était d’abord amusée avec la pièce de deux francs, celle qu’elle avait trouvée dans la rue et qu’elle avait cachée comme un trésor. Celle que les américains avaient fabriquée pour la libération. Quand elle la tenait dans le nid de ses mains, elle avait l’impression de voyager. Mais son imagination bouillonnante avait vite débordé la petite chambre trop sérieuse et la petite fille s’était précipitée à la poursuite de ses rêves dans le couloir de grand-maman. Et elle se retrouvait là, assise dans le noir, fascinée par ce théâtre d’ombre et de lumière. Au vol, elle avait attrapé plein de choses : des images, des gestes, des mots surtout. Mais rien qui ne fit sens. Les phrases s’étaient noyées dans l’immensité des souvenirs que l’enfance lui réservait. Seule la sensation restait. Étrange. L’impression d’avoir surpris un bout du monde adulte caché derrière un rideau.

[…]

 Vous pouvez lire la suite dans le recueil « Derrière la porte », disponible selon les modalités ci-dessous. Vous y trouverez cette nouvelle dans son intégralité, ainsi que les autres très belles nouvelles finalistes du Prix littéraire 2014 de la ville de Thouaré-sur-Loire. Pour le thème du concours nous avions simplement ce début de phrase : « Derrière la porte… »

 

Pour commander le recueil :

Envoyez un chèque de 4€ à l’ordre du Trésor Public à l’attention de Nathalie Menoury-David, Hôtel de ville, 6 rue de mauves BP50316, 44473 Thouaré-sur-Loire en précisant votre adresse pour l’envoi.

Lignes de vie

Marcel carte postale

 

La photo avait traversé le temps. Les marques d’usure, les griffures et autres déchirures n’atténuaient pas la beauté du jeune homme, ni sa jeunesse, à peine sorti de l’adolescence. Lui à la fleur de l’âge, la photo un peu fanée.

Le cliché reposait dans les doigts ridés de Lucienne, un berceau de douceur pour cette image qui en faisait naître tellement d’autres dans l’album de sa mémoire : Leur rencontre, les fleurs du printemps et leurs baisers, la chaleur de l’été et leurs étreintes. Puis c’était arrivé. La folie des hommes. Elle les avait précipités dans un univers de froid et d’acier, de ténèbres et de haine. Marcel était parti pour la guerre. Sur le quai de la gare, il était confiant. Le sac plein de promesses, de projets, les yeux brillants déjà tournés vers leur vie future : la petite maison, son potager et les tulipes rouges qu’elle aimait tant. Le portrait précieusement rangé dans son sac à main, elle avait regardé le train s’éloigner, et elle était restée immobile, longtemps après qu’il eut disparu. La photo ne l’avait plus quittée. Les éraflures s’accumulaient dessinant les lignes de la vie de Lucienne. Dans le bord déchiré on lisait ses poings hystériques lorsqu’on lui avait appris la mort de Marcel, enseveli par un obus. La grande auréole jaune révélait ses larmes, la veille de son mariage avec cet homme bon mais qu’elle n’aima jamais autant que lui. Le voile blanc de l’usure, comme un fantôme, témoignait du long voyage dans lequel elle s’était lancée. Ici le jeune homme était partout, ressuscité par les caprices de sa mémoire. Il la suivait dans les ruelles du village. Les souvenirs oubliés refaisaient surface et venaient la surprendre lorsqu’elle s’y attendait le moins. Alors elle avait tout laissé derrière elle pour suivre son mari aux États-Unis.

Elle y avait construit sa vie tant bien que mal. Un foyer, des enfants. Une goutte de résignation, une cuillère d’acceptation, la recette de l’apaisement. Timidement le bonheur avait fait son apparition. Quand elle sortait le cliché maintenant, elle se sentait chanceuse d’avoir pu connaître l’intensité de ces émotions, même si elles n’étaient pas destinées à durer.

Lucienne s’installa dans la vieillesse, souriante, reconnaissante. Son mari disparut, la laissant seule, entourée de sa famille. Elle se promenait le long des rues, le long des livres, retrouvait ses amies autour d’un café et parfois elle parlait à Marcel.

Ça faisait deux semaines qu’elle avait reçu cet appel. Une voix masculine, une histoire sans queue ni tête, Lucienne avait raccroché. Avec pour seules armes la persévérance et le téléphone, l’inconnu s’était fait insistant. Se répétant, s’expliquant patiemment, jusqu’à ce que ses mots trouvent leur chemin dans la tête fatiguée de la vieille dame. Une histoire d’accident, de méprise, de perte de mémoire et de recherches difficiles…

Et voilà qu’aujourd’hui Lucienne se retrouvait sur la promenade longeant la mer, les bancs s’alignant à perte de vue, à attendre avec une impatience d’adolescente, serrant la petite photo dans ses mains. Elle avait pris le bus sans trop y croire, elle avait quand même mis sa plus belle robe. Devant elle une silhouette s’avançait à sa rencontre. Intérieurement, elle se félicita d’avoir bravé sa coquetterie en gardant ses lunettes qui lui permettaient de détailler le visage de l’inconnu. Bien sûr, il se cachait sous le masque du temps, mais sous les rides, sous les cheveux gris, derrière le costume de l’embonpoint, c’était bien lui, aucun doute, son Marcel. Il s’arrêta face à elle, leurs sourires rayonnants aux éclats de timidité. Et quand il glissa sa main dans la sienne, ils avaient à nouveau dix-neuf ans.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 28/05/2014.