Stages d’écriture

Atelier d'ete en roue libre

Amis parisiens (ou d’ailleurs) venez vous joindre à nous ! Vous connaissez déjà l’atelier en roue libre car j’y écris beaucoup de mes textes. Laurence Verdier, notre maître de cérémonie , vous propose des ateliers d’été pour naviguer sur les mots, sillonner l’imaginaire et découvrir les histoires que chacun porte en lui. Dans une ambiance toujours chaleureuse et pleine d’humour, les auteurs partagent leurs expériences, leurs projets, leurs conseils de lecture, de spectacle et de cinéma, mais surtout leurs écrits !

3 samedis sont prévus au programme, qui vous permettront de découvrir l’atelier et de vous plonger dans l’écriture et la création.

Au plaisir, peut-être, de vous y rencontrer ! 🙂

Retrouvez toutes les dates, tarifs et autres infos en cliquant sur l’image.

Inscription : atelierenrouelibre@gmail.com/ 06 14 75 90 59

Exil

Gil Roy

Photo © Gil Roy Photographe 

Sarah avait dix ans quand elle arriva dans notre petite école, en plein milieu du mois de janvier, avec la neige. Elle se tenait bien droite dans un coin de la cour, le sac bien positionné sur ses deux épaules, elle attendait. Les autres lui tournaient autour. Elle était l’extra-terrestre de la récré, elle se retrouvait soudain avec plein de satellites. Les yeux se posaient sur elle, avec insistance, les lèvres se rapprochaient des oreilles pour murmurer de secrètes observations, les doigts se pointaient dans sa direction. Sarah les regardait, curieuse, contente.

Elle aurait voulu crier, leur dire combien elle était heureuse d’être là, avec eux, en classe. Leur raconter sa hâte de tout apprendre de ce pays dans lequel elle voulait rester, ce pays où on ne brûlait pas les écoles. Elle en avait tellement envie que les mots semblaient déborder de son cœur pour venir s’échouer sur ses lèvres closes qui ne savaient pas les dire. La cloche mit fin aux boucles spatiales des élèves autour d’elle et sonna le début de journées d’école qui s’enchaînaient.

Les premiers temps, le maître parla pour elle. Au creux de ses mots incompréhensibles, elle reconnut « Tchétchénie ». Elle devinait qu’il parlait d’elle, mais elle ne savait pas ce qu’il disait d’elle.

Les semaines passaient et Sarah se faisait des amis, à coup de jeux, à coup de gestes, à coup de rire. Il lui arrivait de surprendre des regards bizarres, un peu plus durs que les autres, de lire de la méchanceté sur certains visages. Est-ce que quelqu’un leur avait raconté qu’elle avait dû dormir dans une porcherie pendant son voyage ? Était-ce parce qu’elle était allée se cacher dans les toilettes, en pleurs, quand les grands avaient lancé des pétards dans la cour ? Aucun indice dans leurs yeux, mais elle aurait tout donné pour connaître ce que les autres savaient d’elle, pour pouvoir se raconter elle-même.

Alors elle apprivoisait les mots. Tous les jours elle en apprenait un nouveau dans le dictionnaire que lui avait prêté le maître. Beaucoup disparaissaient, mais certains, les plus habituels, restaient gravés dans sa mémoire. Sarah avait même envie de changer de prénom. Françoise lui paraissait très bien. Sa voisine avait beau lui expliquer que Françoise était un prénom de vieille, elle n’en démordait pas. Ça faisait beaucoup plus français que Sarah.

Un jour en classe on parla de la Russie et le visage de Sarah s’éteignit. Les yeux ternes, les lèvres contractées, la main crispée sur le stylo qui n’écrivait plus les mots du maître, une ombre était tombée sur elle, avait soufflé la flamme de sa joie coutumière. Son amie d’abord, puis l’enseignant, lui demandèrent si tout allait bien. Mais Sarah ne répondait pas. Pour une fois, les mots étaient de trop. Les leurs, les siens, elle aurait voulu les oublier.

Les jours continuaient de couler. Sarah cherchait, balbutiait. Ses phrases trébuchaient constamment sur le trottoir de sa méconnaissance. Elle ne se décourageait pas, se relevait, reformulait sa phrase et repartait, cahin-caha, dans son cheminement linguistique chaotique.

Un matin la petite fille arriva rayonnante. De ses mots maladroits elle pouvait maintenant partager sa joie. On leur avait dit que leur dossier n’était pas très bon pour rester en France, mais ce n’était pas grave car elle allait avoir un petit frère ! Elle riait de voir le bonheur de ses parents, elle s’illuminait de son rôle de grande sœur, et surtout ce petit frère aurait la nationalité française. Ils ne repartiraient plus.

Elle avait pris une place importante auprès de ses parents, ici c’était elle la maîtresse. Elle leur apprenait les fruits, les nombres et quelques verbes. Elle jouait le rôle de traductrice auprès des voisins et riait de la prononciation de son père. La grossesse de sa maman avançait, elle posait ses mains sur le ventre rond pour sentir les petits talons remuer. De ses phrases qui ne butaient plus, elle raconta à sa copine que son frère serait sûrement footballeur, comme Zizou.

Quand elle entra dans la cour le lendemain, Sarah avait les yeux rougis de ceux qui ont pleuré, de ceux qui n’ont pas dormi. Ils venaient de le dire à la radio, la loi avait changé, son petit frère ne serait pas français. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 12/03/2014.