Journal de guerre – Nouvelle

Journal de guerre

La guerre dévore l’Europe et autour du soldat tout n’est plus que déchirements. Déchirement des corps mutilés, de la terre éventrée, du silence écorché de bombes. Déchirements du cœur aussi, quand ceux qui sont devenus des frères tombent et ne se relèvent plus. Dans cette vie pire que la mort, le soldat s’ouvre, s’observe et se comprend. Il se révèle. Quand la douceur et la sensibilité trouvent leur chemin dans tant de noirceur, elles ravivent l’espoir, elles ouvrent de nouvelles perspectives. Qui est cet inconnu ? Un homme parmi tant d’autre. Un homme qui n’aura peut-être jamais de nom mais dont, à presque un siècle de distance, les doutes offrent un étrange écho aux préoccupations de notre société. Un portrait pour témoigner de l’intemporalité de nos solitudes.

L’intégralité de la nouvelle est disponible (gratuitement, sans inscription, yeah!!) à cette adresse: Journal de guerre

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Merci ❤

La bonne nouvelle

Homme seul

Eugène est devant sa porte. Enfant, il était déjà là, à courir avec ses copains comme une volée d’étourneaux frondeurs. Ça se chamaillait, ça se bastonnait, ça vivait. Gaillard, Eugène était vitrier. Il battait la campagne, de partout salué. Ici un café, là un godet. Il en a vu des départs. Des décennies de gars en partance vers la ville et ses attraits. Le boucher ne passe plus. Les vieux aux appétits de moineaux, c’est pas rentable, il paraît. Eugène est à sa porte, comme tous les anciens. Ils se parlent de loin, en haussant la voix. Entre eux glissent le vent, la poussière et l’absence. Ces jours-ci ça cancane. Une famille s’installe dans la boutique du Père François. Des étrangers. Ils viennent de Sfireh, près d’Alep. Les gens qui viennent de trop loin, ça fait peur. Ici, dès qu’on passe la Saône y’a méfiance. Mais pas pour Eugène. Ni pour aucun des aînés. Ça va courir, ça va chanter, ça va changer. Avec ces gens-là, c’est le village qui renaît.

Texte écrit dans le cadre du Festival Champ Libre – Micro-nouvelle de 1000 signes maximum.

N’oubliez-pas, vous pouvez me retrouver en conteuse d’histoire longue et passionnante au fil des pages de mon roman « Shana, fille du vent« 

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Photo de William Klein

Jeux d’ombres et de lumière

Prix littéraire

Derrière la porte aux carreaux de verre dépolis, le monde perd ses contours nets. Esquissé au fusain de la lumière, il semble fait de douceur, de rondeur. Imprécis, mais un peu inquiétant. La course désordonnée de ses petites jambes s’était terminée dans le couloir. D’une glissade sur le parquet, elle s’était laissée tomber contre le mur, prenant plaisir à sentir le bas de sa robe se froisser et remonter le long de son dos. Le contraste entre l’obscurité du couloir et la lumière qui filtrait à travers les panneaux de la porte s’était gravé dans ses yeux d’enfant. Et l’image, chargée de sensations contradictoires, était souvent revenue dans sa mémoire d’adulte, comme un des pivots articulant sa vie, sans qu’elle sache pourquoi.

Derrière la porte, le monde perd la netteté de ses contours, le bord flou des silhouettes donne du velouté aux ombres de sa mère et de sa grand-mère, alors que leurs gestes sont saccadés, emportés par la virulence de leur conversation. Gabrielle a cinq ans quand elle assiste à cette scène, elle ne garde que des variations de voix, une mélodie de sons graves, étouffés de discrétion aux éclats soudains de colère. Elle n’aurait pas dû se trouver là. Sa mère avait bien insisté.

« Tu es grande maintenant Gabi, tu restes sagement à jouer dans la chambre, je viendrai te chercher ».

Elle s’était d’abord amusée avec la pièce de deux francs, celle qu’elle avait trouvée dans la rue et qu’elle avait cachée comme un trésor. Celle que les américains avaient fabriquée pour la libération. Quand elle la tenait dans le nid de ses mains, elle avait l’impression de voyager. Mais son imagination bouillonnante avait vite débordé la petite chambre trop sérieuse et la petite fille s’était précipitée à la poursuite de ses rêves dans le couloir de grand-maman. Et elle se retrouvait là, assise dans le noir, fascinée par ce théâtre d’ombre et de lumière. Au vol, elle avait attrapé plein de choses : des images, des gestes, des mots surtout. Mais rien qui ne fit sens. Les phrases s’étaient noyées dans l’immensité des souvenirs que l’enfance lui réservait. Seule la sensation restait. Étrange. L’impression d’avoir surpris un bout du monde adulte caché derrière un rideau.

[…]

 Vous pouvez lire la suite dans le recueil « Derrière la porte », disponible selon les modalités ci-dessous. Vous y trouverez cette nouvelle dans son intégralité, ainsi que les autres très belles nouvelles finalistes du Prix littéraire 2014 de la ville de Thouaré-sur-Loire. Pour le thème du concours nous avions simplement ce début de phrase : « Derrière la porte… »

 

Pour commander le recueil :

Envoyez un chèque de 4€ à l’ordre du Trésor Public à l’attention de Nathalie Menoury-David, Hôtel de ville, 6 rue de mauves BP50316, 44473 Thouaré-sur-Loire en précisant votre adresse pour l’envoi.

Fracas virtuel sur fond de réalité

Naufrage 2

Il est apparu sur son écran de télé, en plein faits divers, et le geste de Myriam est resté en suspens. Les yeux rivés sur cet homme, et son regard qu’elle trouvait magnétique. Quelques secondes vides de son, de sensation. Rien que ce visage qui s’agrandissait démesurément pour venir occuper tout son esprit. Elle s’est forcée à bouger, à continuer le mouvement interrompu du fer à repasser sur la jupe. Le murmure de la télé s’étirait en un bruit uniforme auquel elle ne prêtait plus attention. La soirée s’écoulait selon le déroulement méthodique et monotone de la solitude. Le linge bien plié aux angles précisément calculés, la poussière inexistante qu’elle s’évertuait à chasser, le dîner et ses calories maîtrisées, la fourchette qu’elle repositionnait de quelques millimètres pour l’ajuster à l’assiette. Elle trouvait une stabilité dans ces gestes répétés. Un apaisement. La rigueur des choses venait-elle inconsciemment contrebalancer le désordre de son esprit ? Myriam ne voulait pas l’admettre. Elle aimait l’ordre. Il n’y avait rien de mal à aimer l’ordre.

L’ordre. La symétrie. La régularité. Pourtant ce soir, le regard bleu acier de l’inconnu venait perturber la mécanique huilée du quotidien. Elle croyait voir les yeux clairs se refléter dans la vitre immaculée, ils s’insinuaient dans les volutes de la vapeur du fer, ils la fixaient dans les éclats électriques de son assiette aigue-marine… Ses pensées étaient lancées en boucles rapides autour de l’idée fixe de cet homme. Alors elle s’abandonna à l’obsession. Elle retira l’ordinateur de sa housse, assise le dos droit, les pieds solidement posés sur le sol et la souris fébrile. Sur internet, elle chercha tout ce qui concernait le drame. Les photos, les interviews. Des ces lambeaux éparses, elle tissa le voile de la personnalité de l’inconnu. Elle construisait le patchwork de sa vie, les morceaux cousus du fil de sa voix grave. Qu’importe qu’il ne s’agisse que de quelques secondes de vidéo, de quelques pixels, son imagination faisait le reste, comblait les blancs et rêvait l’homme parfait. Lancée sans retenue dans la folie de son fantasme, ses yeux s’allumaient de la lueur étrange de l’extase.

Tout était arrivé si vite. Trop vite. Il n’avait pas réfléchi, il avait suivi son instinct, il avait agi comme l’aurait fait n’importe qui. Il avait vu le bateau s’enfoncer, au beau milieu du fleuve, en plein courant et les enfants emportés comme des branches sèches et légères. Il avait plongé dans l’eau glaciale, sans rien ressentir que l’adrénaline qui résonnait dans tout son corps donnant le rythme de ses mouvements. À force d’aller-retours, il en avait ramené cinq sur la rive, le cœur brisé de voir les gens se débattre et sombrer au loin. Le drame était passé, la douleur était restée. Dans cette ambiance de deuil, tous les parents étaient venus le remercier. Tom avait été touché.

Puis ils ont débarqués. Ils ont sonné à sa porte, la caméra à l’épaule et le culot en bandoulière. Les journalistes. Il fallait entendre ce qu’ils disaient de lui, le héros. Il parlaient de journal télé, de reportages, d’intervention en direct dans une émission d’actualité… Tom ne se reconnaissait pas, ni dans leurs mots, ni dans leurs yeux. Il avait répondu, l’œil vide et la tête bourdonnante d’un sentiment d’imposture. Les reporters, distillant l’insistance et la persuasion, avaient réussi à lui arracher son accord pour un documentaire de six minutes qui passerait à l’heure de grande écoute. Et tout s’était enchaîné. Les coups de fil incessants, les lettres, les inconnus à sa porte. Tout le pays était fier de lui. Lui ne savait plus qui il était.

Il sortait dans le désert du jour, au lever du soleil, parcourait les rues esseulées d’un pas rapide, frôlant les murs en espérant s’y fondre. Il ne retrouvait une respiration normale qu’une fois passés les premiers arbres. Dissimulé par le masque de la forêt, il s’abandonnait aux larmes. Puis il marchait. Longtemps. Il chassait l’ombre de ce qu’il avait été sans jamais la rattraper. Il poursuivait une explication, qui restait toujours hors de portée.

Quand Tom aperçut Myriam, il était trop tard pour l’éviter. Elle se tenait droite, corsetée d’excitation, les deux mains serrées sur le sac à main. Il la bouscula presque.

– Pardon…

Il avait lâché le mot plus par habitude que par politesse. Il traînait encore sur ses lèvres, assourdi par son envie de fuir le monde. Myriam saisit l’occasion :

– Tom !…Enfin, je veux dire monsieur Anders, Je voulais vous dire que je vous admire beaucoup. Je vous ai vu à la télé et…

La voix de la jeune femme coulait en une succession de vaguelettes aiguës et fébriles. Elle rappelait à Tom les bruits du rivage, ce jour là. Il s’était arrêté, le corps vibrant, prêt à déborder de ces éloges dont il n’avait jamais voulu.

– Mais de quoi vous parlez ?

– Mais… De ces enfants que vous avez sauvés, de votre bravoure. Vous êtes quelqu’un de bien, de rassurant. C’est rare de nos jours de trouver quelqu’un avec de vraies valeurs.

La tête de Tom s’était affaissée comme pour rentrer dans ses épaules, dans une ultime tentative pour se dissimuler aux regards.

– Je ne sais pas de qui vous parlez, il ne s’agit pas de moi. Cet homme ce n’est pas moi…

– Vous êtes trop modeste ! Vous êtes merveilleux. Puis cette intelligence qu’on devine dans votre regard, l’originalité et la simplicité de vos mots. Je suis conquise !

Myriam ne pensait pas se dévoiler autant, mais puisque qu’il ne semblait pas comprendre, elle tentait le tout pour le tout. Ses joues avaient pris une teinte cramoisie. Toute l’intensité de ses sentiments s’était concentrée là, sur ses pommettes. Ses yeux lançaient des appels aux bateaux. Petite balise flottant sur la mer de ses délires.

– Madame, vous vous trompez.

La voix de Tom était lasse, le barrage de sa patience cédait. La tension des dernières semaines, progressivement accumulée en gouttes de fatigue, venait de se libérer. Il poursuivit :

– Je suis un employé de la poste. Je passe mes soirées devant la télé, si possible pour regarder du foot en m’accompagnant d’une canette de bière. Je ne suis pas adepte du ménage et je fais mes courses le samedi. Oui, j’ai sauvé ces enfants, mais non je ne suis pas un héros. Je suis une personne banale qui aimerait qu’on la laisse tranquille.

Il la planta là pour rejoindre le rideau de la forêt. A chacune de ses affirmations, la déception plongeait progressivement le cœur de Myriam dans l’ombre. Ses yeux prenait l’éclat terne des erreurs de parcours. Elle fit demi-tour lentement, ses prunelles agrandies et fixes, remâchant leur conversation, ses lèvres muettes en mouvement. C’est dommage, pensa-t-elle, il est si charmant.

Même plus tard, même en se remémorant cette rencontre, jamais elle ne reconnut l’homme qu’elle croisait tous les samedis dans son petit supermarché de quartier.