Quand la nature reprend ses droits…

Elle profite de la matinée pour abattre une pluie drue aux gouttes épaisses et chasser les premiers curieux. Elle détrempe le sable, le transforme en bloc solide. Quand le soleil revient, elle dispose de kilomètres de paysage à redessiner, elle s’en donne à cœur joie. Elle sort son vent le plus fort et commence par démonter la mer. Les vagues explosent en blancs rouleaux d’écumes et jettent des couleurs changeantes dans les reflets de l’eau. Sur la plage, la nature s’amuse à créer des sculptures mouvantes, elle vallonne, elle creuse, elle soulève. Elle lui donne des airs désertiques, puis la transforme en paysage lunaire. Le velouté du sable ondoyant sur l’horizon ressemble aux mirages de chaleur. Ses flammes viennent lécher les pieds et s’enroulent autour des jambes. Elle joue avec l’érosion, dessine des arabesques, profite de notre absence pour laisser courir son imagination…

Les promeneurs sont rares. Les amateurs de voile nombreux. Debout contre le vent, je ferme les yeux et j’écoute mes autres sens. Derrière le hurlement du vent, j’entends les léger bruissements aigus du sable qui court et qui s’infiltre partout. Je remarque le grondement de l’eau qui explose. Je sens des picotements sur mes pieds nus, chaque grain laisse sa morsure. Le vent malgré sa violence réussit à se faire caresse quand il passe sur mon visage, alors que je me rends compte de la force que je dois exercer pour lui résister. Le soleil qui me fait face m’envoie sa douce chaleur. Que doivent penser les gens à me voir ainsi plantée seule au milieu de nulle part, le visage tourné vers le soleil ? Peu m’importe… Je prolonge le moment. J’écoute, je sens. Je n’ai pas envie de rentrer… 

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Carte postale ensoleillée

Cette semaine mes mots auront une saveur iodée, ils vous arriveront portés par une brise de sable et d’embruns. Au programme un petit texte que je publierai ici au plus tard demain et, si je ne me laisse pas détourner de ma tâche par le chant mélodieux des phoques, d’avancer un maximum sur mon roman. C’est aussi et surtout l’occasion de partager avec vous quelques images de cette jolie ville du Pas-de-Calais. 

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Reinventing Vivian Maier

Fiction librement inspirée de la vie et des clichés de Vivian Maier.

 De son pas régulier, elle descendait la grande avenue qui longeait le parc. Bien mise, on devinait dans cette silhouette massive une employée consciencieuse, comme on en croisait des centaines dans le quartier de Gold Coast du Chicago des années soixante. C’est quand on prêtait attention aux détails qu’on se rendait compte de sa différence : sa grosse sacoche de cuir marron, l’appareil photo noir passé autour du cou et son regard attentif, inquisiteur.

Les barreaux noirs de la grille du parc se succédaient, lançant des éclats de soleil à intervalle réguliers. Vivian paraissait ailleurs, perdue dans la contemplation d’un lointain inaccessible. Il suffisait d’un mouvement vif sur le trottoir pour qu’elle sorte instantanément de sa torpeur. Qu’il s’agisse d’un couple, d’un homme d’affaire pressé, d’une dame âgée à la démarche lasse, nul n’échappait à l’examen minutieux de ses pupilles. Elle traquait les surfaces lisses, les espaces miroitants. Les vitrines, les flaques d’eau. Jouant avec les ombres, les reflets, elle se réinventait en permanence. Tantôt juvénile, tantôt masculine, parfois fantomatique, elle peuplait les décors de son quotidien d’autant de Vivian qu’elle ne serait jamais. Le balancement d’une besace attira son regard, elle croisa le livreur de journaux, mais il ne retint pas son attention. Elle arrivait à la porte du parc, où elle entra sans hésiter.

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Il arrivait qu’elle suive quelqu’un quand un détail l’attirait. Elle le suivait en espérant que se présente le bon moment, celui où la lumière, les couleurs et le mouvement combinés trouvaient leur résonance en elle, lui provoquaient cette intense certitude et lui faisait appuyer sur le déclencheur. Elle voyait de la beauté partout, sur le visage maculé d’un enfant, dans un regard hautain, dans la banalité des autres.

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Posant sa grosse sacoche sur le sol, elle s’arrêta pour s’asseoir sur le banc qui faisait face au plan d’eau. Elle offrit son visage aux rayons du soleil, puis sa main plongea dans le sac de cuir. D’une poche latérale, bien rangés, elle sortit deux photos jaunies par le temps. La première montrait un homme sérieux, en costume, la main posée sur l’épaule d’un petit garçon, de ces vieux clichés des années trente, qu’on prenait devant une toile de fond représentant un jardin. L’autre montrait une femme blonde au regard lumineux, radieuse.

Sans qu’elle en ait conscience, un profond soupir souleva sa poitrine. Jeanne… Sa deuxième mère, son mentor, celle qui lui avait ouvert les yeux et appris à regarder la vie. Où était-elle à présent ? Était-elle encore en vie ? Elle avait cru la voir, il y a deux ans, devant un magasin de tissus. Instinctivement, elle avait appuyé, avant de réaliser que ce ne pouvait pas être elle. L’image était restée et ses yeux continuaient à la chercher dans le visage des autres. Du pouce elle caressa les deux clichés, des sensations passées lui revenaient en mémoire, de lointains souvenirs refaisaient surface.

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D’un geste rapide elle remit les photos en place, quelque chose venait de bouger derrière les arbustes. Un homme se tenait en face du lac, accompagné de son fils. Ils souriaient et le soleil les éclairait de face. Vivian avançait, fébrile, le doigt sur le bouton, les yeux fixés sur eux. La main de l’homme s’éleva pour retomber sur l’épaule du garçon. Elle appuya.

Le cœur de Vivian tressauta de joie, un sursaut, juste une seconde. L’espoir de s’être rapprochée du souvenir de son père et de son frère, par delà le temps, d’avoir retrouvé un morceau de bonheur perdu. Son enthousiasme retomba aussi vite qu’il était apparu. Après une seconde d’hésitation, elle reprit sa promenade de son pas mesuré et repartit à la recherche des fantômes de son passé.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 20/11/2013)