La cuillère

Cuillère Ponge Poetrie

La taille de la cuillère détermine sa catégorie, son usage. La petite cuillère est fine, ciselée. Elle pourrait presque tenir dans le poing fermé. Elle ne pèse rien, il ne faut aucun effort pour la soulever, comme une prolongation des doigts pour éviter de se tâcher, de se brûler. D’abord fraîche au toucher, elle se réchauffe progressivement tout contre la peau, lorsqu’on la garde en main. Elle aime chanter dans les tasses, dans les bols. Elle s’accorde sur la porcelaine, la céramique, la pâte de verre sur une rythmique propre au mouvement de chacun.

Elle se distingue de la cuillère à soupe, trop massive, trop paysanne, par sa silhouette légère. Surtout lorsqu’elle est en argent. Elle évoque les maisons de maître, les grandes pièces au parquet lustré, les déjeuners du dimanche, les fenêtres donnant sur le jardin. La lumière. Sa distinction réside dans ses éclats, dans ces morceaux de soleil qu’elle emprisonne dans sa rondeur. Elle sublime toutes les textures. Elle les nuance, les éclaire, les présente sous un nouveau jour. Dans le café elle fait tournoyer les étincelles d’ambre. Elle creuse et donne le jour à d’éclatantes collines de fromage blanc. Les yeux gourmands, qui suivent son mouvement, voient les lueurs changeantes s’approcher de la bouche, gagner les lèvres. C’est le ciel qu’on attrape du bout des doigts, les nuages qui fondent sur la langue.

Et c’est bien là sa place de choix, dès la naissance, en bouche, les éclats d’argent qui distinguent les hommes entre eux.

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture Les Mots avec Camille Peretti – Découverte de la Proêsie de Francis Ponge et ses trois parties: description physique de l’objet, métaphore filée et ouverture. 

Interlude

Rayons

Il y a une légère brume ce matin. Un voile fin et transparent qui épaissit l’air, donne de la consistance aux rayons du soleil, révèle leur chute vertigineuse. Dans la forêt, il y a un étang et son fin tapis de lentilles d’eau, qu’on imagine d’un vert intense. Il y a un banc à la retraite et des plots de bois, en passe de perdre la guerre contre les herbes folles lancées en courbes délicates vers le ciel. Tout prend un relief étonnant dans la densité nouvelle de la lumière. Les bords plus nets, plus intenses, plus poétiques. Contraste irréel, ombres embrasées. Le soleil lance ses droites parfaites dans l’atmosphère, trace des lignes de fuite étincelantes, des perspectives éclatantes. On devine la fraîcheur du petit matin, pleine de vie, sa piqure caressante sur la peau. Pause dans le tumulte urbain, morceau de paix, goutte de calme. Bout de féérie surpris à la sortie d’un virage, entraperçu de la fenêtre du bus. Soudain l’évidence. La seule chose à faire, qui défie la logique de notre société. En accord avec soi, les arbres et le vent. Tout laisser derrière et s’asseoir là, loin des folies et des cris, savourer chaque particule de lumière à plein regard.

S’arrêter. Respirer. Prendre tout le temps du monde.