Lisette et Malik

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Arrêt Poteau-Belliard 8h13, bus 95. On est aveugle d’être trop, d’être beaucoup, d’être tant et tant encore. On ne voit plus rien. Ni les yeux. Ni les mots. Ni les autres, compacts et anonymes. Il y a pourtant une récurrence dans les visages inconnus. Le même pardessus tâché, la même paire de lunettes embrumée, la même sacoche fatiguée, le même sac à main calé au creux du bras. Il y a une rythmique quotidienne de ceux qui sont toujours à l’heure. Il y a la présence aléatoire de ceux qui sont fâchés avec le temps. Familiers de loin, étrangers de près. Des ombres toujours.

Damrémont-Championnet 8h20. Je te regarde tous les matins. Tu ne me vois pas, tous les matins. Je fais semblant de rien, je fais semblant d’être loin, de regarder sans voir. Tous les matins. Souvent je me dis que tu vibres à mon unisson, chaque cahot de mon chemin est le même que le tien. Les chaleurs humaines, les ignorances banales, les absences au monde, les vitres embuées de trop de souffles, c’est déjà un partage, des points déjà communs. Et puis notre course. Identique. La vie qui défile trop vite, pas assez vite, à l’arrêt, bloquée par un feu, un bouchon, un accident. Ce sont les mêmes. C’est déjà un commencement. D’autres se sont trouvés pour moins que ça. Tu me vois puisque je suis bien là. Tu m’aperçois. Me vois-tu ? Je suis juste un siège occupé, une place en moins, une inconnue de plus, similaire dans sa différence, unique dans la masse des pareils qui tanguent et balancent au gré des coups de frein.

Damrémont-Marcadet 8h31. La vie, la route, les arrivées et les départs nous poussent, nous repoussent les uns contre les autres, les autres loin des uns. Certains jours, pas souvent, pas tout le temps, tu es là, contre moi, malgré toi. Autant d’intimité sans s’être jamais parlé, sans pouvoir s’aborder, sans oser se regarder. C’est inconcevable. Irrecevable. Intolérable. Les règles de vie en société. Les règles des inconnus qui se croisent et partagent toujours trop ou pas assez. Ces liens lâches, ces nœuds coulants du hasard qui glissent, se resserrent sans jamais s’attacher. Le moindre contact prend trop de place parce qu’on ne l’a pas voulu, parce qu’il est imposé, il reste comme une brûlure, une irritation. L’autre, l’inconnu qui nous frôle, dont on sent la chaleur, l’haleine, le parfum, les relents du corps empesé de fatigue, les parfums de shampoing mêlés des odeurs de la nuit. On partage beaucoup trop avec cet autre. Trop de proximité, trop d’intimité, trop de nos vies dans les détails qu’on ne voit que trop près. L’autre est de trop. 

Clichy-Caulaincourt 8h47. La parole aussi prend trop d’espace. Elle est rarement bienveillante. Elle est plutôt rageusement contenue, contestatrice, protestataire, justicier de cet espace qui n’a plus rien de vital. La parole, on n’entend qu’elle. Elle occupe tout l’espace qui reste entre les corps, le remplit et résonne. Elle prend l’épaisseur de la chicane, du grabuge. Elle attire les regards, concentre les attentions. Intolérable l’intervention de cet inconnu si proche, de ce non-connu, de cet inconvenant. Alors comment ? Comment te parler ? Comment bousculer l’anonymat et discuter ? Prendre consistance sans perdre en civilité.

Bucarest 8h53. J’aimerais te toucher avec la sensibilité d’un aveugle. Les yeux fermés, graver dans ma mémoire chaque pli, chaque creux, la vague de ton sourire, le déferlement de ton rire. Sentir, découvrir, écrire du bout des doigts le début d’une histoire. Je n’en peux plus de te frôler du bout des yeux, avec tant de prudence, avec tant de retenue, sans rien garder en mémoire qu’une fuite de regards qui ont peur d’être surpris. Pas de relief, pas d’épaisseur, rien qu’une image lisse et silencieuse à portée de voix, à portée de moi et pourtant si loin.  

Tu portes le masque des autres. Le masque de tous. Le masque commun de ceux qui sont ailleurs, la tête déjà loin. Le cœur aux souvenirs, l’estomac au prochain repas, les oreilles à la prochaine note, les yeux sur la page, bousculant les lignes pour mieux arriver à leur fin. Personne n’est vraiment là. Tu portes ce masque. Le masque de l’absence. Un déguisement de patience.

Europe 8h47. On voudrait tout le contraire. On voudrait de l’air à perte de vue, du vent, du soleil, se regarder bien en face, avoir son mot à dire dans l’intimité. Avoir le choix dans nos distances, dans nos ressemblances, dans ce qui nous rassemble. Puis on fait tout l’inverse. On se tasse, on se masse. On entasse les parois, les murs, les couches d’isolant entre nous et le ciel. Les fenêtres, les portes, les tunnels dans la terre, les passerelles en l’air où on se rue, où on s’enterre. Tous pareils à vivre à l’envers. J’aimerais savoir te prendre par la main pour te dire viens. Et partir.

Europe 8h58. Je m’agite. A l’intérieur seulement. Indifférence de surface, affolement au fond.  Entre Europe et Saint-Lazare, c’est toujours compliqué. Je peux encore te parler. Mais plus pour longtemps. J’espère une panne qui nous bloque, nous retarde, nous retienne. Un bout de temps. Trop longtemps. L’agacement crisperait les dos, les doigts, les dents. Je te lancerais un « Vive la RATP ! » ironique et on rirait. Déjà complice, déjà connue, plus l’inconnue. Et demain on se saluerait. C’est déjà ça.

Mes chances s’effilochent à chaque tour de roues et je ne bouge pas. Est-ce que je me pardonnerais si demain tu ne revenais pas ?

Gare Saint-Lazare 9h05 – Je te croise en faisant semblant de ne pas te voir. Je saute sur le trottoir. Je suis en retard.

 

 

N’oubliez-pas, vous pouvez me retrouver en conteuse d’histoire longue et passionnante au fil des pages de mon roman « Shana, fille du vent »

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Quatre mains

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Nous descendions au même arrêt. Moi casquée, encapuchonnée. Elle frêle et âgée. Elle tirait son lourd chariot dans l’allée humide du bus. Je lui proposais de le lui descendre sur le trottoir. Elle accepta de bon cœur. Je m’occupais de son caddie et je la vis s’avancer d’un pas hésitant vers le bord de la haute marche du bus. Je lui tendis ma main libre qu’elle attrapa et se lança, confiante en mon appui. Une fois fermement arrivée au sol, de sa deuxième main, la vieille dame entoura la mienne qu’elle n’avait pas lâchée. « Il y a toujours de bonnes âmes pour m’aider ! ». Son sourire rayonnait. Ses mains douces sur ma main rêche. Je lâchai son chariot pour venir poser mon autre main sur les siennes. « Bonne journée madame ! ». Quatre mains, un instant suspendu, deux inconnues qui se touchent, deux cœurs légers, une journée soudain plus lumineuse. Et chacune reprit son chemin.

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Bohèmes

Il est étrange de voir comment la vie fait s’entrecouper nos chemins, parfois avec un timing d’une justesse incroyable.
Nous croisons chaque jour des centaines de personnes, sans que l’une d’entre elles attire forcément notre attention. Il est d’autres fois où le hasard provoque l’échange de quelques mots, de regards…

Ce jour là, dans une ville lointaine, une ville en fête, j’avais simplement dans  l’idée de profiter de la vie, de la soirée, du weekend. De concert en concert, je me suis soudain retrouvée, deux bras autour de moi, une main dans mes cheveux… Si je devais cet échange à un gag du spectacle, les quelques mots échangés par la suite et la douceur de son regard avaient attisé ma curiosité.

Comme le hasard fait toujours bien les choses, il me fut facile de le retrouver sur internet. Nous avons parlé quelques semaines, la curiosité était réciproque, jusqu’au jour où, provoquant mon esprit d’évasion, il m’a dit : « Viens. Viens ce soir. » Et dans une autre ville lointaine, je suis partie…

Il a suffit de quelques centaines de kilomètres pour que je change de monde. Une ville au bord de la mer, une  langue inconnue et un artiste, pas de ceux qui se disent artistes, mais de ceux qui le sont naturellement, profondément. Passionné par son art, il m’a parlé de sa vie, de ses rencontres, de sa philosophie de la vie aussi. Moments de bonheur, remplis de musique, d’une voix chaude et sensuelle chantant pour moi. Nous avons échangé, bien au delà des mots, des rires et des regards, l’essence même de nos corps.

Engoncée dans le manteau de ma timidité, écrasée par le poids de mes complexes, je n’étais pas moi même. Impossible d’être naturelle, impossible de me lâcher, de plaisanter comme j’en ai l’habitude. J’ai compris que je n’étais pas à la hauteur, et qu’il n’y aurait pas de prochaine fois. Je ne regrette rien, au contraire. Ce genre de coup de tête, de grain de folie sont nécessaires à la vie. C’est ce qui la rend intéressante aussi. Une nuit et un jour bohèmes desquels j’ai ramené de nouvelles musiques, des images et des envies et pour lesquels je te remercie…

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Es extraño ver cómo la vida hace entrecortarse nuestros caminos, a veces con un “timing” increíblemente perfecto. Cruzamos cientos de personas cada día sin que una de ella nos llame la atención. Otras veces, por casualidad, se intercambian palabras, miradas…

Aquel día, en una ciudad lejana, una ciudad en fiesta, quería simplemente disfrutar de la vida, del fin de semana, de la noche. De concierto en concierto, de repente me vi, dos brazos rodeándome, una mano en mi pelo… Si este encuentro hacia parte del espectáculo, las palabras intercambiadas después del concierto habían atizado mi curiosidad.

Como la casualidad quiso que fuera fácil encontrarle por Internet. Hablamos durante unas semanas, la curiosidad era reciproca, hasta que, algún día, puso mi espíritu de evasión a prueba, diciéndome: “Ven. Ven esta noche”. Y en otra ciudad lejana me fui…

Solo con unos cientos de kilómetros, cambié de mundo. Una ciudad a orilla del mar, un idioma extraño y un artista, no de esos que se dicen artistas, pero de los que lo son,  profunda, naturalmente. Apasionado por su arte, me ha hablado de su vida, de sus encuentros y de su filosofía de vida también. Momentos de felicidad, llenos de música,  una voz cálida y sensual cantando por mí. Compartimos, más allá de las palabras, de las risas y de las miradas, la esencia de nuestros cuerpos.

Envarada en el abrigo de mi timidez, agobiada con el peso de mis complejos, no estaba mi misma. Incapaz de ser natural, incapaz de soltarme, de bromear como de costumbre. Entendí que no era a la altura y que no volvería a repetirse. Pero no me arrepiento, todo lo contrario. Este tipo de cabezonada, de vena de locura son esenciales para la vida. Es lo que la hace interesante también. Una noche y un día “bohemios” de los cuales he traído nuevas músicas, imágenes, y deseos. Por eso te doy las gracias…