Lisette et Malik

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Arrêt Poteau-Belliard 8h13, bus 95. On est aveugle d’être trop, d’être beaucoup, d’être tant et tant encore. On ne voit plus rien. Ni les yeux. Ni les mots. Ni les autres, compacts et anonymes. Il y a pourtant une récurrence dans les visages inconnus. Le même pardessus tâché, la même paire de lunettes embrumée, la même sacoche fatiguée, le même sac à main calé au creux du bras. Il y a une rythmique quotidienne de ceux qui sont toujours à l’heure. Il y a la présence aléatoire de ceux qui sont fâchés avec le temps. Familiers de loin, étrangers de près. Des ombres toujours.

Damrémont-Championnet 8h20. Je te regarde tous les matins. Tu ne me vois pas, tous les matins. Je fais semblant de rien, je fais semblant d’être loin, de regarder sans voir. Tous les matins. Souvent je me dis que tu vibres à mon unisson, chaque cahot de mon chemin est le même que le tien. Les chaleurs humaines, les ignorances banales, les absences au monde, les vitres embuées de trop de souffles, c’est déjà un partage, des points déjà communs. Et puis notre course. Identique. La vie qui défile trop vite, pas assez vite, à l’arrêt, bloquée par un feu, un bouchon, un accident. Ce sont les mêmes. C’est déjà un commencement. D’autres se sont trouvés pour moins que ça. Tu me vois puisque je suis bien là. Tu m’aperçois. Me vois-tu ? Je suis juste un siège occupé, une place en moins, une inconnue de plus, similaire dans sa différence, unique dans la masse des pareils qui tanguent et balancent au gré des coups de frein.

Damrémont-Marcadet 8h31. La vie, la route, les arrivées et les départs nous poussent, nous repoussent les uns contre les autres, les autres loin des uns. Certains jours, pas souvent, pas tout le temps, tu es là, contre moi, malgré toi. Autant d’intimité sans s’être jamais parlé, sans pouvoir s’aborder, sans oser se regarder. C’est inconcevable. Irrecevable. Intolérable. Les règles de vie en société. Les règles des inconnus qui se croisent et partagent toujours trop ou pas assez. Ces liens lâches, ces nœuds coulants du hasard qui glissent, se resserrent sans jamais s’attacher. Le moindre contact prend trop de place parce qu’on ne l’a pas voulu, parce qu’il est imposé, il reste comme une brûlure, une irritation. L’autre, l’inconnu qui nous frôle, dont on sent la chaleur, l’haleine, le parfum, les relents du corps empesé de fatigue, les parfums de shampoing mêlés des odeurs de la nuit. On partage beaucoup trop avec cet autre. Trop de proximité, trop d’intimité, trop de nos vies dans les détails qu’on ne voit que trop près. L’autre est de trop. 

Clichy-Caulaincourt 8h47. La parole aussi prend trop d’espace. Elle est rarement bienveillante. Elle est plutôt rageusement contenue, contestatrice, protestataire, justicier de cet espace qui n’a plus rien de vital. La parole, on n’entend qu’elle. Elle occupe tout l’espace qui reste entre les corps, le remplit et résonne. Elle prend l’épaisseur de la chicane, du grabuge. Elle attire les regards, concentre les attentions. Intolérable l’intervention de cet inconnu si proche, de ce non-connu, de cet inconvenant. Alors comment ? Comment te parler ? Comment bousculer l’anonymat et discuter ? Prendre consistance sans perdre en civilité.

Bucarest 8h53. J’aimerais te toucher avec la sensibilité d’un aveugle. Les yeux fermés, graver dans ma mémoire chaque pli, chaque creux, la vague de ton sourire, le déferlement de ton rire. Sentir, découvrir, écrire du bout des doigts le début d’une histoire. Je n’en peux plus de te frôler du bout des yeux, avec tant de prudence, avec tant de retenue, sans rien garder en mémoire qu’une fuite de regards qui ont peur d’être surpris. Pas de relief, pas d’épaisseur, rien qu’une image lisse et silencieuse à portée de voix, à portée de moi et pourtant si loin.  

Tu portes le masque des autres. Le masque de tous. Le masque commun de ceux qui sont ailleurs, la tête déjà loin. Le cœur aux souvenirs, l’estomac au prochain repas, les oreilles à la prochaine note, les yeux sur la page, bousculant les lignes pour mieux arriver à leur fin. Personne n’est vraiment là. Tu portes ce masque. Le masque de l’absence. Un déguisement de patience.

Europe 8h47. On voudrait tout le contraire. On voudrait de l’air à perte de vue, du vent, du soleil, se regarder bien en face, avoir son mot à dire dans l’intimité. Avoir le choix dans nos distances, dans nos ressemblances, dans ce qui nous rassemble. Puis on fait tout l’inverse. On se tasse, on se masse. On entasse les parois, les murs, les couches d’isolant entre nous et le ciel. Les fenêtres, les portes, les tunnels dans la terre, les passerelles en l’air où on se rue, où on s’enterre. Tous pareils à vivre à l’envers. J’aimerais savoir te prendre par la main pour te dire viens. Et partir.

Europe 8h58. Je m’agite. A l’intérieur seulement. Indifférence de surface, affolement au fond.  Entre Europe et Saint-Lazare, c’est toujours compliqué. Je peux encore te parler. Mais plus pour longtemps. J’espère une panne qui nous bloque, nous retarde, nous retienne. Un bout de temps. Trop longtemps. L’agacement crisperait les dos, les doigts, les dents. Je te lancerais un « Vive la RATP ! » ironique et on rirait. Déjà complice, déjà connue, plus l’inconnue. Et demain on se saluerait. C’est déjà ça.

Mes chances s’effilochent à chaque tour de roues et je ne bouge pas. Est-ce que je me pardonnerais si demain tu ne revenais pas ?

Gare Saint-Lazare 9h05 – Je te croise en faisant semblant de ne pas te voir. Je saute sur le trottoir. Je suis en retard.

 

 

N’oubliez-pas, vous pouvez me retrouver en conteuse d’histoire longue et passionnante au fil des pages de mon roman « Shana, fille du vent »

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Je suis le vent

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Je suis le vent. Ça fait un moment que je l’ai compris. Plus j’y réfléchis et plus j’en suis convaincu. Je suis transparent, c’est indéniable. Prenons les passants. Ils ne me voient pas. Leurs yeux fixent une perspective loin derrière moi. Le bout de la rue, leur repas du soir. Leurs regards passent sur moi sans même s’accrocher au contour de ma silhouette, comme s’ils glissaient sur la paroi lisse de mon insignifiance. C’est bien la preuve. Je suis transparent, je n’ai pas de visage. Je suis le vent.

J’ai bien observé les gens. Je reconnais leurs gestes, leurs réactions. Quand ils sentent que je m’approche, ils ont ce petit froncement involontaire de sourcils, le signe d’un léger désagrément sans conséquence, qui fait presser le pas. Je pousse un peu plus près. Ils resserrent leur manteau, remontent leur col, rentrent les épaules et accélèrent de plus belle. Avec la peur que je m’insinue sous les pans de leur gabardine à frôler leurs poches. C’est bien moi, le vent.

Je suis un courant d’air. C’est dans ma nature de porter les odeurs. Je passe, les nez se plissent et les badauds soupirent. C’est sûr, les arômes d’ambre et de jasmin ne sont pas à ma portée. Moi, c’est plutôt les odeurs tenaces, les notes aigres, les parfums humains, les relents de la vie qui s’oublie. Toutes ces émanations qui portent loin. De toute façon, moi je ne sens rien, je suis le vent.

Je malmène les poubelles. Je secoue les caddies. Je m’engouffre dans les bouches de métro, les passages encaissés. Je me faufile. Entre les portes, par-dessus les grilles. J’aime bien aller souffler dans des coins abrités où je ne serai pas dérangé. Les habitants méfiants cadenassent leurs portes, calfeutrent leurs volets. Ils pensent que je pourrais m’infiltrer.

Parfois, je hurle et je tempête, blessé de tant d’indifférence, de tant de solitude. Mes bourrasques de colère passent sur la tête des gens et j’existe pour un instant. Regards de mépris, regards de pitié, ils me trouvent enfin un peu d’intérêt. Ils sont rares ces ouragans. Le quidam n’aime pas être dérangé par un vent capricieux, irascible. Et moi je n’aime pas être chassé. Alors mon courroux tombe. Je bougonne. Je me calme. Je me pose sur le bord du trottoir pour n’être qu’un souffle dans leurs chevilles. Assis. Sans bouger. Une coupelle à mes pieds avec quelques centimes jetés. Et une pancarte : « je suis le vent mais je voudrais manger ».

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 03/02/2016

L’apprenti-sorcier

Vaudou et sorcellerie

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63 .. »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu de quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. A chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 08/04/2015.

 

Reinventing Vivian Maier

Fiction librement inspirée de la vie et des clichés de Vivian Maier.

 De son pas régulier, elle descendait la grande avenue qui longeait le parc. Bien mise, on devinait dans cette silhouette massive une employée consciencieuse, comme on en croisait des centaines dans le quartier de Gold Coast du Chicago des années soixante. C’est quand on prêtait attention aux détails qu’on se rendait compte de sa différence : sa grosse sacoche de cuir marron, l’appareil photo noir passé autour du cou et son regard attentif, inquisiteur.

Les barreaux noirs de la grille du parc se succédaient, lançant des éclats de soleil à intervalle réguliers. Vivian paraissait ailleurs, perdue dans la contemplation d’un lointain inaccessible. Il suffisait d’un mouvement vif sur le trottoir pour qu’elle sorte instantanément de sa torpeur. Qu’il s’agisse d’un couple, d’un homme d’affaire pressé, d’une dame âgée à la démarche lasse, nul n’échappait à l’examen minutieux de ses pupilles. Elle traquait les surfaces lisses, les espaces miroitants. Les vitrines, les flaques d’eau. Jouant avec les ombres, les reflets, elle se réinventait en permanence. Tantôt juvénile, tantôt masculine, parfois fantomatique, elle peuplait les décors de son quotidien d’autant de Vivian qu’elle ne serait jamais. Le balancement d’une besace attira son regard, elle croisa le livreur de journaux, mais il ne retint pas son attention. Elle arrivait à la porte du parc, où elle entra sans hésiter.

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Il arrivait qu’elle suive quelqu’un quand un détail l’attirait. Elle le suivait en espérant que se présente le bon moment, celui où la lumière, les couleurs et le mouvement combinés trouvaient leur résonance en elle, lui provoquaient cette intense certitude et lui faisait appuyer sur le déclencheur. Elle voyait de la beauté partout, sur le visage maculé d’un enfant, dans un regard hautain, dans la banalité des autres.

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Posant sa grosse sacoche sur le sol, elle s’arrêta pour s’asseoir sur le banc qui faisait face au plan d’eau. Elle offrit son visage aux rayons du soleil, puis sa main plongea dans le sac de cuir. D’une poche latérale, bien rangés, elle sortit deux photos jaunies par le temps. La première montrait un homme sérieux, en costume, la main posée sur l’épaule d’un petit garçon, de ces vieux clichés des années trente, qu’on prenait devant une toile de fond représentant un jardin. L’autre montrait une femme blonde au regard lumineux, radieuse.

Sans qu’elle en ait conscience, un profond soupir souleva sa poitrine. Jeanne… Sa deuxième mère, son mentor, celle qui lui avait ouvert les yeux et appris à regarder la vie. Où était-elle à présent ? Était-elle encore en vie ? Elle avait cru la voir, il y a deux ans, devant un magasin de tissus. Instinctivement, elle avait appuyé, avant de réaliser que ce ne pouvait pas être elle. L’image était restée et ses yeux continuaient à la chercher dans le visage des autres. Du pouce elle caressa les deux clichés, des sensations passées lui revenaient en mémoire, de lointains souvenirs refaisaient surface.

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D’un geste rapide elle remit les photos en place, quelque chose venait de bouger derrière les arbustes. Un homme se tenait en face du lac, accompagné de son fils. Ils souriaient et le soleil les éclairait de face. Vivian avançait, fébrile, le doigt sur le bouton, les yeux fixés sur eux. La main de l’homme s’éleva pour retomber sur l’épaule du garçon. Elle appuya.

Le cœur de Vivian tressauta de joie, un sursaut, juste une seconde. L’espoir de s’être rapprochée du souvenir de son père et de son frère, par delà le temps, d’avoir retrouvé un morceau de bonheur perdu. Son enthousiasme retomba aussi vite qu’il était apparu. Après une seconde d’hésitation, elle reprit sa promenade de son pas mesuré et repartit à la recherche des fantômes de son passé.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 20/11/2013)

La fuite

Assise dans le bus, rien ne la trahissait. Ni son regard absent, fixant le vide ; les autres passagers ne voyaient qu’une jeune fille perdue dans ses pensées. Ni le vague sourire formé par ses lèvres. Elle était ailleurs. Elle avait rejoint le monde de ses chimères pour oublier le gris et le froid de son quotidien vide de sens. C’était tellement mieux, ce qu’il se passait dans ses yeux, dans sa tête. Elle avait la capacité de faire abstraction de tout ce qui l’entourait : le bus disparaissait, les usagers se transformaient en ombres grises et informes. Elle laissait la réalité s’évanouir au profit des créatures qui peuplaient son monde intérieur. Elle rêvait les yeux ouverts. Sans bouger, elle évoluait dans une réalité différente, une réalité qu’elle construisait de toute pièce : d’autres lieux, d’autres occupations, un autre destin… Et cet autre qu’elle s’était imaginé, fait pour elle, et qu’elle retrouvait dans ses rêveries à la première occasion. Elle composait le scénario de sa vie, écrivant les dialogues, allant jusqu’à ajuster la lumière tombant sur les visages…

Quelle importance si elle saisissait la moindre chance de fuir dans son monde parallèle, grappillant quelques minutes à la pause café, en marchant dans la rue… Ça lui arrivait de bousculer quelques passants, et alors ? Ça existe les étourdis…Elle se transformait en fantôme, hantant les couloirs et les rues. Là, sans être là.

Quelle importance si sa réalité n’existait que dans sa tête, invisible aux yeux des autres, intangible… mais tellement concrète dans son cœur. Les sentiments qu’elle ressentait, eux, étaient bien réels. Surtout celui qui venait lui oppresser la poitrine lorsqu’elle devait revenir à la réalité.

Quelle importance si le réel n’existait plus que derrière ses paupières ? Si les limites devenaient confuses? Quelle importance si elle était en train de perdre pied, si son esprit partait de plus en plus à la dérive ?

Elle oubliait les nécessités de la vie, trop pressée de rejoindre l’Autre, dans la douceur de ses illusions. Elle était si fatiguée. Épuisée de vivre deux vies parallèles, brisée par l’effort fait pour rouvrir les yeux, exténuée de ne jamais pouvoir toucher ces images si vivantes et pourtant immatérielles. Si seulement elle pouvait oublier complètement la réalité insipide… Des événements qui n’avaient jamais existé tapissaient sa mémoire, coulaient dans ses veines. Parfois son cœur sautait de joie au souvenir d’un baiser échangé, d’une main frôlée, d’un regard complice… juste avant de prendre comme une balle en pleine poitrine, le moment où elle réalisait que rien n’était arrivé.

Elle regardait maintenant les gens à côté d’elle dans le bus, les vitrines qui défilaient. Le doute s’immisça, elle fronça les sourcils et secoua la tête pour se sortir de cette vision de bus et de visages mornes. Sans succès… Ah, non, elle était du côté insipide. Elle soupira… Si elle se débrouillait bien, un jour elle ne reviendrait plus.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 23/04/2013)

La folle

Lumière. Noir. Lumière. Noir. Lumière. Noir. Sandra appuyait sur l’interrupteur tout en comptant dans sa tête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Maintenant elle pouvait éteindre. Logée au chaud sous la couette, il lui restait encore un rituel à accomplir. Elle retournait son oreiller, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Rassurée, enfin elle pouvait s’endormir.

Dans la journée, elle ne laissait rien transparaître. Tailleur noir ou gris, sans un pli, toujours impeccable, talons hauts, chignon serré, en clientèle ou au bureau, elle était l’image même du professionnalisme et de l’efficacité. On l’estimait pour ses compétences et son sérieux, on la consultait. Certains la trouvaient trop rigide, avec son bureau où, tout comme pour ses cheveux, rien ne dépassait. Ses collègues n’avaient pas été jusqu’à remarquer la précision avec laquelle elle posait son bloc notes, placé dans l’alignement exact de l’écran d’ordinateur. Le clavier, lui, devait être parfaitement parallèle au bord de la table. Au fil de la journée, elle les repositionnait constamment, au millimètres prés, comme ça elle était convaincue que rien ne viendrait perturber son travail.

S’ils savaient… S’ils savaient qu’elle avait de plus en plus de mal à suivre leurs conversations, préoccupée par une mèche qui s’était échappée de son chignon et qui venait remettre en question la symétrie de sa coiffure, se demandant si elle avait correctement verrouillé son ordinateur, luttant contre le besoin pressant d’aller vérifier.

S’ils savaient que le salut de sa journée dépendait du nombre de fois où elle avait tourné compulsivement la clé dans la serrure, ouvert le pommeau de douche, tourné son café. Tous les gestes quotidiens lui prenaient le double de temps. Elle se levait trois quart d’heure plus tôt, pour se donner le temps de tout vérifier, de tout compter. Une fois tous les rituels accomplis, elle était sûre que sa journée se déroulerait bien.

Ce soir le sommeil lui faisait faux-bond. Elle ne se souvenait pas vraiment du moment où ça avait commencé. Au départ, elle avait d’abord ressenti le besoin impérieux de toucher certains poteaux dans la rue, en marchant. Puis la superstition s’en était mêlée. « Si je ne marche pas sur cette plaque d’égout avant le passage du bus, je n’aurais pas d’augmentation ». Ce qui n’était qu’un jeu au départ s’était rapidement mué en anxiété permanente. Elle se rappelait certains détails, qui auraient du lui mettre la puce à l’oreille… Les fois où elle se relevait la nuit pour vérifier que le verrou était bien tiré ou que le gaz était bien fermé. D’abord une fois, puis plusieurs… Elle n’y avait pas prêté plus d’attention. « On n’est jamais trop prudent. » s’était-elle dit.

Et puis à un moment elle avait perdu le contrôle, l’angoisse était devenue trop forte. Elle savait que ses actes n’avaient aucun sens, mais elle n’arrivait pas à les arrêter. Elle avait basculé progressivement dans l’isolement. Elle n’invitait plus ses collègues chez elle, de peur de devoir renoncer à sa routine devant eux. Elle ne sortait plus non plus, les nouveaux endroits l’effrayaient, elle ne s’y sentait pas en sécurité.

Elle avait connu un garçon, ça avait duré quelques mois. Il dormait parfois chez elle, et au départ il avait semblé accepter ses bizarreries. La confiance s’installant, elle lui avait demandé de l’aider. Non pas à faire disparaître ses rituels, mais plutôt à les réaliser. Elle lui avait demandé d’aller s’assurer que les volets étaient bien baissés. Il y était allé sans faire de difficultés. Quand dix minutes plus tard, elle lui avait redemandé la même chose, il avait essayé de la raisonner :

– Je viens d’aller voir, ils sont fermés.

– Oui, mais tu es sûr que tu as bien vérifié ? On ne sait jamais, peut être qu’il sont entrouverts et que tu ne l’as pas vu dans la pénombre, tu imagines si quelqu’un entrait par là ?

Elle sentait qu’elle n’aurait pas dû insister, mais c’était plus fort qu’elle. Il n’avait plus rien dit, avait serré les dents et était allé jusqu’au volet, sans même prendre la peine de le regarder, juste pour qu’elle se taise. Le lendemain il était parti travailler et n’avait plus jamais donné de nouvelle.

Un jour, quelqu’un avait prononcé Le Mot. Ce mot qui l’avait frappé comme un uppercut en plein foie, lui coupant le souffle et la laissant sonnée. Elle était dans la rue, pressée, nerveuse, comme à chaque fois qu’elle devait quitter son domicile, son refuge. Bousculée par un type à la mine patibulaire qui lui avait jeté un regard assassin pour s’être trouvée sur son chemin, son sac était tombé, son contenu se répandant par terre. Elle avait ramassé ses affaires, les joues en feu, le cœur emballé et machinalement elle avait ouvert et refermé son sac. Un, deux, trois, quatre, cinq… Et c’est là qu’elle avait entendu un ouvrier dire : « Regarde-là la folle ! » Alors que son compagnon partait d’un rire moqueur.

Elle s’était arrêtée à la sixième fois. Le geste suspendu, oppressée, la honte l’envahissant à la pensée que des inconnus aient pu la surprendre comme ça. L’expression de leurs yeux s’était gravée dans sa mémoire, elle y avait lu du mépris, de la méchanceté. Et ce mot. Ce mot pire que tout, qui la classait dans la catégorie des cinglés, des détraqués. Ce mot qui la déshumanisait. Une aliénée, voilà ce qu’elle était pour ces hommes… Non, elle n’était pas folle… Elle avait peur. Et s’il arrivait malheur parce qu’elle n’avait pas bien verrouillé la porte ? Elle était convaincue qu’elle provoquerait un drame si elle ratait ne serait-ce qu’un tour de clé. Ses parents auraient un accident, son appartement prendrait feu… Elle le sentait. Elle savait que c’était ridicule, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. L’angoisse montait. Elle sentait toujours le regard des deux hommes sur elle. Elle avait ouvert et refermé deux fois son sac, sept, huit, le plus rapidement possible et s’était enfuie en courant.

Bien au chaud, calée contre l’oreiller, le souvenir de ce moment lui faisait encore mal. Elle ouvrit et referma les paupières. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… Et s’endormit. 

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture En roue libre. )

Basculer

Sa maison était devenue son tout. Son monde. C’était arrivé progressivement. D’abord Francis avait perdu son emploi. Il avait eu du mal au début à se retrouver dans le silence des pièces vides à longueur de journée. Il avait bien eu quelques entretiens d’embauche, mais aucun n’avait aboutit. De l’embonpoint, un visage terne, on le trouvait ennuyeux. Quand il marchait dans la rue, dans la queue à la boulangerie, les gens ne le voyaient pas. Il était quelconque, insignifiant. Ou du moins, c’est l’impression qu’il avait. Inutile de dire qu’il n’avait pas de compagne. Il avait connu une femme ou deux, relations fugaces qui s’étaient vite terminées. Il croyait lire le dédain, le mépris dans leurs yeux. Et plus il se sentait rejeté, plus il se renfermait sur lui même. Moins il allait vers les autres. Il redoutait de croiser qui que ce soit, car chaque personne lui renvoyait une image qu’il ne voulait pas voir, celle d’un homme qui n’est pas à la hauteur.

Quand il avait un emploi, c’était plus facile, il avait des tâches répétitives auxquelles se raccrocher, les échanges formatés avec les collègues le tranquillisaient. Une fois au chômage, il dû faire face à l’imprévu des journées vides, un inconnu qui lui demande son chemin, quelqu’un qui frappe à la porte, le téléphone qui sonne… Et la panique. Il finit par avoir peur de sortir, jusqu’à ce que, l’appréhension prenant le dessus, il ne mit plus un pied dehors, s’arrangeant pour tout se faire livrer.

Sa vie s’organisait autour des quatre pièces de son petit appartement. Sa journée se déroulait, d’illusion en illusion, dans ces pièces qui lui tenaient particulièrement à cœur. La salle de bain, carrelée de bleu sombre, était froide et austère. Il y passait tous les jours un temps fou en soins qui étaient devenus un rituel. Le moindre changement dans cet ordre établi, le parfum avant d’avoir passé le peigne, le tube de dentifrice arrivé à sa fin, le contrariait pour le reste de la journée. Il lui arrivait, de temps en temps, de s’asseoir sur le sol froid, tout en laissant ouvert le robinet du lavabo, et, en fermant les yeux, de s’imaginer dans la fraîcheur d’une forêt, au bord d’un ruisseau, assis sur la pierre. Il s’oubliait, jusqu’à ce qu’un bruit du dehors vienne le faire sursauter, le tire de sa rêverie et lui rappelle qu’il était déjà en retard pour prendre son petit-déjeuner.

La cuisine était rangée méticuleusement. Tous les matins il préparait son petit plateau, bol fumant, cuillère à droite, trois biscuits au chocolat noir et sa serviette bien pliée. Parfois il s’énervait, car dans les paquets, les biscuits venaient par vingt, conditionnés en petits paquets de quatre. A la fin de la boîte, il lui en manquait toujours un. Il aurait pu en prendre un dans le paquet suivant, mais alors il décalait tout, ce n’était plus ordonné, ça n’allait plus. Son menu était strictement établi : le lundi des coquillettes, le vendredi du poisson. Il se sentait rassuré de savoir ce qui l’attendait le lendemain.

Sa collection d’épices était rangée par ordre alphabétique, l’étiquette bien positionnée vers le devant. Régulièrement, il les prenait pour les respirer un par un et imaginer les pays d’où ils provenaient : mélange d’images vues à la télé, d’un peu de géographie apprise à l’école et de lieux communs, car bien sûr, il n’avais jamais voyagé. Dans la douceur de sa cuisine, il voyait le sable écrasé de chaleur, des femmes drapées de tuniques ocres, des tajines succulents. Dans sa rêverie, il arrivait que son regard se pose sur la fenêtre qui donnait sur la cour de l’école voisine, la peur le reprenait en entendant les enfants crier, le charme était rompu.

Quand il passait au salon, il avait l’impression de se connecter aux autres. Pas un grain de poussière ne traînait. La télé, astiquée, était devenue son unique ouverture sur le monde. Il lui arrivait, en l’allumant le matin, de dire bonjour au présentateur, comme on retrouve un ami à la machine à café. Il ne regardait que les programmes quotidiens, qui donnaient un rythme à sa journée. Finalement, quand il y pensait, il avait des journées bien remplies. De nombreux rendez-vous qu’il ne manquait sous aucun prétexte, avec des gens qu’il avait appris à connaître et avec qui il n’avait pas besoin de communiquer. Quand l’animateur s’adressait au téléspectateur, Francis se sentait spécial. Il souriait machinalement, touché par cette marque d’affection. Il préférait surtout les films du soir, en particulier ceux qui l’emportaient totalement et lui faisaient oublier, pendant une heure ou deux, qui il était.

La pièce qu’il aimait le plus c’était sa chambre, son nid, son refuge. Il aimait voir ses livres bien rangés, en piles égales sur les étagères le long du mur. Leur régularité l’apaisait. Dans la tiédeur du lit, il passait des heures à lire, à se prendre pour d’Artagnan ou Arsène Lupin. Ses nuits étaient habitées des rêves agréables où tout était possible : il prenait le train, il parlait aux gens, il avait un ami, il sortait. Mais ce qu’il préférait par dessus tout dans cette dernière pièce, c’est que chaque soir il s’endormait avec l’espoir. L’espoir d’un miracle. L’espoir de se réveiller dans la peau de quelqu’un d’autre.

(Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre »)