Tel que sera le monde

Ombre Shadow

Il venait de trébucher. Encore une fois. Toujours sur elle. Elle était bien visible pourtant. Il marchait la tête affaissée, le regard boulonné au sol, il ne voyait qu’elle. Sombre. Aux contours nets. S’attachant, poissarde, au moindre de ses mouvements. Terrifiante de mimétisme. Encore une fois il s’était emmêlé les pieds dans son ombre, chancelant sur cette silhouette difforme, reflet aveugle de son propre corps.

Les hommes avaient tout détruit. Les arbres, leur dentelle compliquée, leurs élans de vie tendus vers le ciel. Le rire en note aiguë des oiseaux, le bruissement de vent de leurs envols précipités. Les baleines, énormes et suspendues, leur puissante chorégraphie dans l’apesanteur de l’eau. Tout ça n’était plus que légende. Des contes pour enfants construits sur la mémoire des ancêtres. Des fables inventées, rapiécées de morceaux d’une réalité depuis longtemps disparue.

Aujourd’hui, il y avait les murs. Ils découpaient la terre uniformément stérile en pièces, en bâtiments, en villes, en pays. Sans ces parois pour briser sa course, le regard se serait élancé le long d’une perspective vide et poussiéreuse. Les yeux fuyant à perdre haleine pour s’égarer dans la folie du néant. Dans l’immensité du vide malmené de vent. Alors les hommes avaient construit les murs sur lesquels ils avaient peint la mémoire. Au ciel de la paroi, ils avaient tracé des volutes blanches et grises qu’ils appelaient nuages. Sur la partie basse, des formes compliquées, vert de gris ou terre sale : Les plantes, les animaux. Tout un monde. Une vie aux arêtes saillantes, aux couleurs passées, à l’odeur de rien. Une nature en grains rugueux de ciment. Et Max se demandait souvent si on se cognait aux coins des arbres, avant. Il posait sa main sur les aspérités de béton, suivant du doigt les caprices d’une branche factice. Froide et rêche. Alors, dans le silence étourdissant des paysages figés, sa tête s’alourdissait un peu. Et son regard retombait toujours sur elle, son ombre. Silencieuse et obstinée. Il marchait toujours en gardant un œil sur elle, on ne sait jamais.

Max s’arrêta net. Un petit bout d’ombre se détachait de la sienne, et flottait autour, dans une danse saccadée. Il releva la tête. De ses yeux étonnés, levés vers le ciel vide, il découvrit un étrange objet. Petit, aux ailes finement symétriques et colorées, rondes et délicates, aux antennes fragiles. La lumière écrasante s’égayait en reflets moirés sur les ailes mobiles, d’un bleu étonnant en infimes particules d’étoiles. Les yeux de Max, kidnappés, suivaient le ballet hypnotique et imprévisible de l’animal. Sûrement un oiseau, bien qu’il ne ressemblait pas du tout à ceux des fresques murales. L’être minuscule tourna autour de lui dans un mouvement désordonné, comme absorbé par sa propre observation de l’enfant, puis s’éleva pour disparaître par-dessus les murs. Max s’élança à sa poursuite dans une course empêtrée de remparts et d’angles droits. Après avoir tourné deux fois, il réussit à atteindre l’autre côté. Le regard tourné vers l’infini du ciel, il cherchait. Plus rien ne virevoltait qu’un peu de poussière coulant des murs. Déçu, l’enfant repartit. Tête haute, les yeux aériens, le cœur en quête, l’espoir au corps, il ne vacilla plus jamais sur son ombre.

L’inconnue de la Cité

Métro Paris

Je suis rentrée dans la rame bondée en poussant légèrement les gens devant moi. Je n’aime pas faire ça, mais les passagers bloquaient l’entrée alors qu’il restait de l’espace derrière eux. J’étais chargée. Mon œil a accroché une place assise étonnamment vide. Laborieusement, j’ai mis le cap sur le siège libre et, à mesure que les gens se décalaient sur mon passage, je te découvrais, fièrement assise sur le siège d’à côté. Maquillée de frais, l’attention dans les détails. Ta robe noire aurait certainement préféré une fraîche soirée d’été à un après-midi étouffant dans les transports, mais ta candeur faisait oublier ce choix un peu décalé. Tu m’as vue arriver maladroitement, tanguant au rythme de mon fardeau. Tu m’as lancé un regard rayonnant, un sourire chaleureux, un message de bienvenue comme on devrait en croiser plus souvent. J’ai répondu à ton sourire et je me suis posée lourdement à tes côté, mon sac plein de la fatigue des jours passés. Au premier regard, j’avais compris. L’âme d’une femme emprisonnée dans un corps d’homme. Et bataillant ferme. Je laissais couler mon regard de côté, aussi léger qu’une caresse, pour ne pas te déranger. Un regard aérien, empreint de curiosité. Pas comme ces œillades que je voyais peser sur toi, lourdes et grasses, jetées à la dérobée, la moquerie aux coins des yeux. Non. J’avais envie de te parler, de te dire mon admiration, de connaître ton histoire. Dans ma tête, tout résonnait de l’écho de la maladresse. Alors je n’ai rien dit et j’ai perdu mes pensées sur les visages qui nous entouraient.

« Cité », le cœur de Paris. Tu t’es levée pour descendre et te perdre dans la ligne de foule en fuite du quai bondé. C’est là que j’ai vu. Vraiment vu. Devant moi, une femme et un homme. Des amis. Leurs yeux complices se sont rencontrés au rendez-vous de ton départ. Sur la bouche de la femme s’est posée une moue dubitative, tandis que ses sourcils s’arquaient d’un étonnement blasé sur des yeux mi-méprisants, mi-sceptiques. Dans cet échange silencieux, tout était dit. Nous, les gens normés, les gens comme tout le monde, indétectables dans la foule des pareils. Nous, les gens biens, avec une assurance crâne et une poussière de condescendance, on te considère de haut, toi, le personnage étrange. On ne te comprend pas. On ne sait rien de tes choix, de ta vie, de tes joies, de tes souffrances, mais c’est quand même pas joli-joli.

Mesdames et messieurs les gens normés, je vous souhaite un jour d’avoir ne serait-ce que la moitié du courage de cette femme. La force de vous lever le matin, d’endosser votre vraie personnalité, et de partir tête haute affronter un monde où la violence se cache à la croisée des regards, où le jugement est un préambule à chaque interaction de la vie quotidienne : pour acheter le pain, prendre le métro, aller travailler. Le cran d’affronter une vie où vous n’êtes plus un homme, une femme, mais où vous êtes la différence qu’on pointe des yeux.

Et toi, chère inconnue à qui je n’ai pas osé parler, merci de m’avoir rappelé l’importance de la fierté.

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Des vies qui se croisent

Vies croisées métro

« Mathurine Deshors ! Alors celle-là! Ça fait pas longtemps que j’sais qu’elle s’appelle Mathurine… Par contre, ça fait un bout d’temps qu’elle me tape sur le système ! Cinq ans que j’la croise tous les jours dans le bus. Des années à me crisper dès que j’l’entends parler. Tiens, je suis sûr que je lui dois ces contractures qui ne passent pas, même avec les cachetons. C’est fou ça ! C’est une fille qui n’a pas d’horaire. Une saltimbanque ! Jamais là à la même heure… Et pourtant tous les jours dans mon bus ! Parfois le matin, d’autres le soir. Le midi quand je vais faire une course. Quand j’travaille pas et que je vais voir le médecin. Une vraie plaie !

Et puis quelle allure ! Ces cheveux ! Elle sait pas c’que c’est qu’une brosse ?! On dirait qu’elle passe ses journées sur les falaises. En plein vent. Après avoir pris une saucée. Et non ! Madâââme travaille au théâtre. Et pas n’importe quel théâtre, non. « Le théâtre des lanternes agitées »… C’est elle qui est agitée du bocal, oui ! Rien que des hippies là-dedans. Ça c’est sûr, elle fait pas tâche chez les illuminés. Si encore elle était discrète, mais pensez-vous ! Ça lui prend comme ça, elle fait sursauter tout le monde, Madâme déclame. Madâme fait des grands gestes. Oui ! Dans le bus ! Elle prend des poses de bourgeoise maniérée, avec ses nippes tout droit sorties des poubelles ! Bohémienne ! Même quand elle aide les p’tites vieilles à descendre, elle les emmerde avec ses répliques. C’est du Molière, qu’elle dit. Il est pas très catholique son Molière, j’le reconnais pas. Les gamines aussi, elle les agace à leur raconter des histoires farfelues… Ça moi, j’ai la paix ! Elle m’parle jamais !

Tiens, j’suis presque rendu et j’lai pas vue aujourd’hui. Pas sérieux ces artistes. Bizarre. P’t’être qu’elle était dans celui de ce matin ? Ou ce midi, j’suis pas sorti. Je m’demande bien ce qu’elle fait… »

Pour cet atelier, nous devions travailler sur le personnage de Mathurine, comédienne atypique du théâtre des lanternes agitées où elle réadapte les classiques à sa manière. Nous devions faire son portrait au travers des yeux d’un autre personnage. Pour moi l’enjeu était double : faire un portrait dans un style auquel je ne m’essaye jamais (sortir de sa zone de confort, c’est très à la mode en ce moment) et susciter la sympathie pour Mathurine au travers d’un point de vue négatif sur elle.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 06/05/2015.

 

L’art de la guerre

L'art de la guerre

Elles avancent dans l’ombre. Au profit de la nuit et des replis du terrain. Unies dans un même mouvement, dans une même stratégie, toutes tendues vers un même but : la survie. Se battre pour vivre paisiblement, fonder une famille et que le cycle recommence au fil des âges et des générations. Elles passent leur journée embusquées. L’art de la guerre est aussi celui de la dissimulation. Elles fuient la lumière qui révèle les moindres déplacements, la moindre activité. Elles étudient le champ de bataille et ses environs, mettent à profit chaque coin sombre, chaque anfractuosité. Elles se cachent, attendent patiemment leur heure, aux aguets. Il ne suffit pas que le soleil se couche, non. Elles observent l’ennemi jusqu’à ce que plus une lumière ne brille, plus un bruit ne fasse vibrer l’air. Elles s’assurent du sommeil de l’adversaire, de son souffle paisible, de son inconsciente léthargie qui leur donnera l’avantage. Alors elles s’élancent, suivant la courbure des chemins qu’elles ont tracés, se dissimulant dans les reliefs d’un décor changeant. Elles s’approchent au plus près. Jusqu’à sentir les cœurs battre, le sang palpiter sous la peau. Le temps se suspend tandis qu’elles savourent leur supériorité. Puis elles attaquent. Elles piquent, percent. Dans leur folie guerrière, elles frappent à l’aveuglette, sans se préoccuper où tombent les coups. Des bras, des jambes. Elles entrent dans une transe sanguinaire. Des souvenirs primitifs remontent du fond des âges. Cette mémoire ancestrale qui vibrent dans leurs nerfs, dans leurs mouvements. Et dans le geste carnassier, c’est l’animal qui réapparaît.

Le sang jaillit en source chaude. Et plus il s’échappe, plus l’adrénaline grise ces amazones du crépuscule. La vie qui s’enfuit en gouttelettes pourpres apaise leurs pulsions bestiales. Enfin, fatiguées de leurs étreintes sanglantes, elles repartent. Le jour est proche. Demain sera un autre combat de l’obscurité. Le retour est plus long, exténuées de leurs passes d’arme. Elles croisent en chemin le sol souillé du sang des leurs, les malchanceuses, tombées sous le poids de l’ennemi. Elles ne s’arrêtent pas. C’est le jeu, c’est la vie. Elles retrouvent leurs tanières clandestines pour un repos qui les prive de la lumière du jour. Dans leur interminable lutte, elles ne verront jamais l’éclat d’un ciel d’été.

Il se réveille. Les rayons du soleil jouent avec les persiennes, jetant des reflets fauves sur le lit. Il repousse la couette et il constate qu’elles ont encore sévi. Les petits boutons rouges, enflammés, s’égrènent sur le tendre de sa peau, juste sous son coude, et sur la courbe du ventre. Ramassés en groupe de trois, ils lui rappellent qu’il n’a pas encore réussi à se débarrasser de ces invitées indésirables, acharnées, qui partagent ses nuits. P@#&%O !* de punaises de lit !

* Insérer ici le juron du Capitaine Haddock de votre choix

L’apprenti-sorcier

Vaudou et sorcellerie

Il en avait passé du temps à rédiger son annonce. Fébrile, penché sur le papier, raturant, froissant les essais avortés pour finalement aboutir à ce texte. Clair. Efficace :

« Mariano l’Etonnant. Vous avez la sensation d’être écrasé par le poids du monde et de ses drames ? Vous passez vos soirées tristement identiques devant votre livraison de sushis ? Vous faites vos courses toujours le même jour, dans le même magasin et toujours seule? Votre cœur s’abîme à force de descendre vos poubelles trop légères, trop sérieuses ? Et parfois vous pleurez ? Contactez Mariano. Plus qu’un réconfort, qu’un confident Mariano est l’ami vers qui vous tourner dans la difficulté. Mariano vous garantit l’amour, le vrai. 06 87 78 63 .. »

Il l’avait lue. Relue. Corrigée. Retouchée et enfin imprimée. Il était bien resté dix minutes à contempler son annonce finie. Lettres nettes d’un noir professionnel, mise en page convaincante. La providence sur papier glacé. Il rayonnait de fierté, confiant et un peu ému. Il avait repéré les boites aux lettres. Il l’avait déposée avec solennité. Avec l’impression de lancer le mécanisme d’une machine à miracles. La clé des rouages de sa réussite. Puis il était rentré chez lui, courant presque. Il attendait. Le portable reposait devant lui, figé, sur la table de salon vide. Et Mariano, en équilibre au bord du canapé, dans une tension de tout le corps, était prêt à bondir. Tout allait changer. Il se le répétait comme une litanie qui venait alimenter sa foi inébranlable. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, à ce coup de fil qui ne venait pas. Il s’était tellement préparé qu’il ne concevait pas l’échec.

Un jour, deux, bientôt trois et le téléphone, sombre aux reflets distants, s’entêtait dans un silence taciturne, entraînant le cœur de Mariano dans un mutisme désabusé. Ses espoirs s’amenuisaient à mesure que s’installait le silence. Pourtant, il ne s’était pas trompé : l’histoire des courses, les larmes, le livreur… Il avait observé. Il avait constaté. Autant de détails qui tissaient le banal d’une vie uniforme et grise, conjuguée invariablement au singulier.

Le lendemain lui donna l’occasion de confirmer son analyse. La jeune femme qui s’approchait avait les yeux rougis d’un débordement d’émotions récent. Elle portait un sac poubelle trop vaste pour le peu de quotidien qu’il contenait. Ils se croisèrent dans le hall. Ils se saluèrent. Poliment. Indifféremment. Comme le font les inconnus qui partagent les mêmes lieux de passage. Là encore, il put voir : la poupée vaudou pendue au porte-clés, le pendentif d’os et de plume. Et à la base du cou, cette figure mystique finement tatouée d’un noir d’encre. C’est sûr, la superstition s’attachait à ses moindres mouvements, comme une ombre. Elle devait être sensible aux signes, au destin.

Il regagna son canapé, infatigable vigie de la téléphonie, certes mobile, mais terriblement muette. Son cœur se serrait à l’idée des larmes qu’elle avait versées, seule dans son appartement plein de l’écho des vies des autres. Elle. Celle dont il était amoureux depuis des mois. De longues semaines de rencontres épisodiques et frileuses qui le bouleversaient. Il avait tout planifié. La tenue qu’il porterait pour la recevoir, le plat qui mijoterait pendant qu’il l’écouterait, les demi-vérités qu’il lui avouerait. Elle viendrait avec ses tristesses, il lui offrirait la chaleur d’une présence. Ils se reverraient, et un jour elle comprendrait. Alors pourquoi n’appelait-elle pas ? Il fut tiré de ses pensées par une vibration sourde, un tremblement de terre de fourmis qui résonnait dans toute la table. A chaque semonce, le téléphone se déplaçait de quelques centimètres. Il sonnait.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture « En roue libre » du 08/04/2015.

 

Prince des villes

horse cheval

Ce soir, sur le quai de la gare, j’ai croisé un cheval. A la tête de velours, aux couleurs vives des créatures d’Épinal : alezan, et le museau d’un blanc éclatant. Je lui ai tenu la porte au passage du tourniquet. C’est là que j’ai découvert son corps longiligne, en pin, qui rappelait sans aucun doute le manche à balai. Et tout au bout, une minuscule roue de bois, fixée par une cheville métallique. L’animal d’une autre époque reposait dans les bras d’un jeune homme. Pas vingt ans. Pressé. Il me dépassa du pas de l’impatience en retard. Mille questions me traversèrent : Le prince au casque connecté enfourcherait-il sa monture ? Vers quelle incroyable aventure se pressait-il ? Je me hâtai, courant presque, le sourire au lèvres, sûre d’avoir débusqué une fantaisie de la vie. Il prit la même route que moi, mais, quel dommage, laissa la tête au corps fluet se balancer à ses côtés, au rythme de ses pas d’apprenti adulte. Où allais-tu jeune chevalier à l’armure des grands froids, ton fidèle destrier à bout de bras ? Certainement rejoindre une sœur, un cousin, un voisin. Haut comme trois pommes, sans hésitation. Un marmot qui lâchera sa tablette, les yeux agrandis d’incrédulité qu’on lui amène un vrai cheval. Un gamin qui caressera la crinière synthétique, rayonnant de fierté et qui, ce soir, cassera joyeusement les oreilles des voisins dans d’interminables chevauchées fantastiques. Tu peux repartir, Prince, avec dans le cœur, la joie du devoir accompli.

 

Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !

Effarante multitude

Métro Effarante Multitude

Jeanne portait le métro comme une seconde peau. Elle l’utilisait pour le moindre déplacement, connaissait les stations comme les grains de beauté sur sa peau, les couloirs comme les premières rides sur son visage. Malgré la touffeur nauséabonde, les rats et la saleté, elle y évoluait comme dans les jardins de son enfance, avec une confiance joyeuse et un plaisir certain. C’était paradoxal. Elle le savait. Mais elle aimait la ville souterraine et ses pulsations, ses artères au sang métallique et assourdissant. Les murs carrelés de mille reflets, le sol à la brillance sombre et son usure sous la myriade de pas ensommeillés, les étals de fruits exotiques, luisants dans l’haleine chaude de cette fourmilière humaine… Elle trouvait tout ça tellement typique, tellement parisien. Les gens jetés là-dedans en tapis fourmillant, tous différents, tous semblables, électrons aux trajectoires incohérentes, luttant pour ne pas s’entrechoquer. Jeanne s’amusait de ces ressemblances discordantes. Les bouquets de regards aux teintes assorties : l’ennui, la fatigue, l’indifférence, ou rayonnants au contraire des couleurs de la gaieté, de l’enthousiasme. La synchronie des gestes sans considération d’âge ou de catégorie sociale. Oui, le métro était un vrai plaisir. Après quinze ans dans Paris, elle ne s’en était pas encore lassée. Tout n’était pas rose, loin de là. Comme les clochards à Châtelet. Ses yeux se posaient sur eux pour les quelques secondes d’une compassion affectée, mais incontournable, puis passait son chemin, les oubliant aussi vite. Qu’y pouvait-elle après tout? Et ce jour où elle avait vu une fille embêtée par deux hommes. Il était tard, la soirée était chaude, la rame à moitié pleine. Et pourtant personne n’avait bougé. Elle-même avait perdu son regard dans les ténèbres de la vitesse, la tête contre la vitre. Par prudence. Et elle n’avait pas pu s’empêcher de penser, qu’au contraire de cette fille, elle n’aurait jamais mis une jupe si courte pour sortir seule le soir.

Le matin, le métro était bondé. La foule était différente. Nerveuse. Frémissante. Tous les esprits tendus vers les aiguilles des montres, les digits du téléphone. L’heure, le retard. Et la promiscuité. Les passagers savent qu’ils vont être confinés dans une intimité inévitable, une atmosphère oppressante de contacts gênants. Ils s’enfoncent dans un manteau de suspicion, en vain tentent de garder une distance dictée par la méfiance et la répulsion. Oui, la foule du matin est différente. Elle pense que tout lui est acquis, le confort, l’espace. Que tout lui est dû.

Jeanne essayait de passer au-dessus de ces pulsions primitives. Aujourd’hui, le quai était encore plus fréquenté que d’habitude. Elle se plaça le long de la ligne bosselé qui prévient de l’imminence du bord et observa distraitement les mouvements autour d’elle. Chacun avec sa stratégie, se postant là où il y a moins de gens, derrière quelqu’un qu’on pourra facilement dépasser, en queue ou en tête en espérant qu’il y aura peu de passagers. Chacun analysant la situation avec force de données mathématiques glanées à l’œil nu, toutes plus subjectives les unes que les autres. Alors que le métro s’approchait, un mouvement insensible de poussée vers le bord du quai s’opéra, chacun se préparant, se mettant en position d’attaque. Jeanne sentit les gens se rapprocher autour d’elle, elle faisait maintenant partie d’une masse compacte prête à se déverser par les portes à peine entrouvertes. Après un regard circulaire elle comprit qu’elle ne serait pas assez rapide pour atteindre une place assise, inutile même de penser aux strapontins avec cette affluence. Elle décida de se placer près d’une barre métallique, un point d’ancrage solide dans le ventre du monstre à la démarche chaotique. Les inconnus rentraient. S’entassaient. Deux fois elle se dit que plus personne ne tiendrait, que les autres resteraient sur le quai. Mais non, ils faufilaient leur fausse politesse entre les coudes et les dos réticents. « Excusez-moi », « pardon ». Offrant aux visages crispés un sourire, franchement navré, enfin presque. Les corps se serraient, chacun faisait semblant d’ignorer son voisin, tout le monde aussitôt plongé dans de profondes réflexions qui les coupaient du monde extérieur et surtout de cette intimité soudaine avec de parfaits inconnus. Jeanne luttait pour ne pas se laisser décrocher de sa barre. Oui, car à ce moment-là, ce morceau de fer luisant et un peu poisseux lui appartenait. Elle s’était battue pour cette position, hors de question de l’abandonner sous la pression de la multitude.

Comme d’habitude elle détaillait les gens. Elle s’attarda sur la tempe d’une femme trop forte. La goutte de transpiration était comme une annonce de la journée qui l’attendait. Elle secoua la tête, elle n’avait pas envie de commencer comme ça dès le matin. Sur sa droite, un homme en costume. Son parfum arrivait parfois jusqu’à elle, suivant les caprices du mistral souterrain. Son bras tendu sur la barre d’appui entrouvrait sa veste et mettait à jour l’étiquette qui clamait fièrement : Massimo Dutti1 – personal tailoring. Jeanne remercia intérieurement Massimo pour ces échappées olfactives et reprit son observation.

Le métro démarra, et, sous ses oscillations, la foule se tassa, réajustée dans un ensemble plus ou moins harmonieux. Jeanne avait conscience de son corps, beaucoup plus que d’habitude. Et de celui des autres aussi. Ce coude qui menaçait de bouleverser ses côtes au moindre soubresaut, ces bras collés aux siens … Et soudain tout s’arrêta dans sa tête. Toutes ses pensées se concentrèrent en une seule, focalisée sur une sensation. Ce qu’elle sentait dans son dos. Quelque-chose d’indéfinissable. Un malaise consistant, pesant. Profondément anormal. Un malaise qui immédiatement étoila sa peau de chair de poule. Ignorant les balancements du wagon qui unifiaient les corps dans une danse maladroite, quelqu’un se collait à elle. Maintenant que son attention était dirigée sur ses reins, les mouvements se précisaient. Un va et vient, un frottement et une forme. Tout le reste s’était effacé. Les inconnus, les vitres grasses, la carcasse de métal, tout avait disparu, ne restait plus que cette zone, terriblement concrète. Dans le silence assourdissant de sa tête, elle pouvait presque entendre les tissus se froisser.

« Ce n’est pas possible… » pensa-t-elle « Je me trompe forcément… ». Alors que tout en elle criait le contraire. « Ça doit être un sac qui bouge avec le wagon, qui tangue pressé contre mon dos. Je me fais des idées… » L’esprit tente toujours de nier l’évidence, de refuser l’écœurement, la certitude. Jeanne ne voulait pas croire ce que son instinct lui soufflait. Figée dans un dégoût immense, elle ne parvenait pas à réagir. A cause de la foule, à cause de la peur… A cause du prédateur dans son dos.

Enfin, elle sortit de sa torpeur. Elle bougea, mais trop peu pour que ça change quoi que ce soit. En vain, elle essaya de tourner la tête, mais l’homme était trop près pour qu’elle puisse voir son visage. Seul se précisait un souffle rauque et gras qu’elle sentait suinter sur sa nuque.

La panique et l’impuissance se faufilèrent sur son visage, s’y installèrent. Le regard de Massimo vint se poser sur elle pour y rester avec insistance. Un froncement de sourcil et ses yeux se lancèrent dans un ballet analytique pour tenter de s’expliquer la détresse de la jeune fille. Cet homme, sa position bizarre et la cadence de son bras. Il tendit une main par-dessus les dos et les têtes, et elle atterrit lourdement sur l’épaule de l’inconnu.

– Oh ! vous faites quoi, là ?!

Les battements du cœur de Jeanne, jusque-là alourdis de peur, s’emballèrent. Course folle, cadence de fuite s’accordant sur l’espoir. Les gens, d’instinct, s’étaient légèrement éloignés. Pas assez toutefois pour permettre à Jeanne de changer de place. Mais maintenant elle voyait. L’éclair d’une montre de luxe au poignet, le doux lustre d’un cuir de qualité, les accessoires en constat d’un statut social affiché. La respectabilité du costume anthracite contredite par l’obscénité qui soulignait le regard. Les détails se gravaient dans sa mémoire contre son gré. Le rictus coulant de l’homme s’agrandit encore lorsqu’il vit qu’elle l’observait. Loin d’être embarrassé, il semblait au contraire jubiler. Ses yeux étaient fixes, possédés, dégoulinants. Et plus il sentait le malaise de Jeanne, plus son regard s’éclairait de la lumière sombre de la lubricité. Sa main bien qu’immobile restait dans son pantalon. Il semblait attendre, repousser son plaisir pour mieux en profiter.

Massimo reprit, plus fort :

– Vous m’avez entendu ! Poussez-vous !

– Mêle-toi de tes oignons ! Je ne l’ai pas touchée à ce que je sache ! Elle attend que ça, à se balader à moitié à poil…

A sa voix altérée par l’excitation, il voulait donner la force de l’arrogance, la morgue du tutoiement. Mais sa phrase mourut dans un rictus humide. Il ne tourna même pas la tête vers Massimo, continua à dévisager Jeanne, à prendre son temps pour promener ses yeux sur sa silhouette alors que le mouvement répétitif avait repris au niveau de la braguette. Massimo enchaîna :

– Vous trouvez ça normal de vous masturber dans le dos d’une fille !

Et s’adressant aux autres passagers :

– Ça suffit ! Aidez-moi !

Appuyant ses mots de gestes vifs, il poussa les passagers, les plaçant entre Jeanne et son agresseur. En un instant, les gens, à l’abri du pouvoir de la multitude, investis d’une indignation toute neuve, leur inertie craintive disparut. Ils formèrent une barrière humaine entre Jeanne et l’homme salace. Une rumeur s’élevait en volutes de vapeur sous le soleil éclatant du bien-fondé. Commentaires timides d’abord, puis clairement des insultes. Le malotru devenait la cible de leur haine et leur culpabilité refoulées. Alors qu’un cercle se formait autour de Jeanne, une main anonyme, protectrice et compatissante, vint se poser sur son épaule. D’autres mains isolèrent le harceleur et le dirigèrent vers les portes vitrées. La rame arrivait déjà à la station suivante. Quand les portes s’ouvrirent, des bras nombreux poussèrent l’homme sur le quai, sans ménagement. Il essaya de se débattre, en vain. Fulminant. Mauvais. Personne ne prenait son parti ? alors il laissa jaillir les commentaires colériques en pluie acide sur le sol. D’une voix trop forte, grossière, il débitait son réquisitoire sur ces allumeuses qui jouent les prudes. Le raisonnement coulait et lui sombrait. Avant que ses pieds ne touchent le quai, un grand gaillard, ombrageux et silencieux jusque-là, l’avait rattrapé par le col pour lui glisser :

– Si je te retrouve à te branler comme ça, je te démolis, que ça soit clair.

Les portes se refermèrent et le nuage noir des accusations de la foule suivit la silhouette de l’homme au travers des vitres mouvantes.

Massimo s’était rapproché de Jeanne.

– Ça va ? Vous descendez à quelle station ?

– Oui, oui… à la suivante

– Si ça ne vous dérange pas, je vais vous accompagner. Il faut vous asseoir un moment.

Ça ne dérangeait pas Jeanne, bien au contraire. Elle avait peur de se retrouver seule, de recroiser cet homme, même si c’était peu probable. Ou peur d’en croiser d’autres du même acabit. Donc Massimo l’accompagna. Prévenant, protecteur. Elle frissonnait encore. Ses pensées avaient quelque-chose de la bougie malmenée par le vent : frémissantes, inquiètes. Mais marcher avec Massimo l’apaisait. Ses idées, avec lenteur, finissaient par se poser. Le vent se calmait. La flamme se stabilisait.

– Je ne sais pas comment vous remercier d’être intervenu…

Sa voix retrouvait de sa fermeté.

– Vous n’avez pas à me remercier. C’est normal. Ça devrait être normal pour tout le monde.

Elle lui lança un sourire timide. Il poursuivit :

– J’ai lu dans les journaux, il y a quelques mois que les gens ne réagissent plus devant les agressions dans les transports. Que le fait d’être en groupe nous dédouane d’agir, en quelque sorte, abandonnant la responsabilité sur les épaules d’un autre… J’ai eu envie, je suppose, que ça ne soit pas vrai.

– Je… Je vous remercie…

Ils étaient arrivés dans la rue. Ils s’approchèrent d’une terrasse de café où elle prit place et commanda un chocolat chaud.

– Ça va aller ? Je vais devoir vous laisser là, pour aller travailler.

Elle laissa s’installer un silence dense, lesté par le poids des questions en suspens.

– Vous… vous trouvez ma tenue aguicheuse ?

Il s’arrêta, alors qu’un nuage glissait le long de ses sourcils froncés, jetant une ombre de sérieux sur son regard franc.

– Non, votre tenue est très bien. Mais le problème n’est pas là… Vous n’allez quand même pas croire ce que vous a dit ce sale obsédé ? Et même si votre tenue était affriolante, ça vous regarde ! Portez ce qui vous chante… Le problème vient de la société, pas de votre dressing. Il serait temps que les gens le comprennent…

– Oui…

Le visage de Jeanne s’éclaira un peu plus. Elle reprenait des couleurs au fur et à mesure qu’elle retrouvait confiance. Confiance en elle, en les autres. Après tout, si elle avait croisé un agresseur ce matin, elle avait aussi croisé Massimo. Et de cette situation, il fallait qu’elle tire le meilleur. S’apitoyer sur elle-même c’était donner trop d’importance à ce détraqué. C’était donner matière à son plaisir. Elle l’avait vu, il avait joui de la voir dégoûtée.

Le sourire de Jeanne s’attardait sur son visage quand il lui dit :

– Il faut vraiment que j’y aille. J’espère que vous n’aurez plus à revivre ce genre de situation.

– Merci. Merci encore.

– Au revoir.

Elle envia ce sourire qu’il lui envoya. Ce sourire franc, sûr de lui. Les coins de la bouche fermement retroussés, l’affirmation de son assurance, de sa maîtrise des événements. Elle voulait sourire comme ça. Elle y travaillerait. Il avait déjà tourné les talons et s’éloignait de son pas tranquille sur le trottoir ensoleillé. Massimo. Massimo, son héros. Massimo, dont elle ne connaîtrait jamais le prénom.

1 – marque espagnole de vêtements masculins

Fracas virtuel sur fond de réalité

Naufrage 2

Il est apparu sur son écran de télé, en plein faits divers, et le geste de Myriam est resté en suspens. Les yeux rivés sur cet homme, et son regard qu’elle trouvait magnétique. Quelques secondes vides de son, de sensation. Rien que ce visage qui s’agrandissait démesurément pour venir occuper tout son esprit. Elle s’est forcée à bouger, à continuer le mouvement interrompu du fer à repasser sur la jupe. Le murmure de la télé s’étirait en un bruit uniforme auquel elle ne prêtait plus attention. La soirée s’écoulait selon le déroulement méthodique et monotone de la solitude. Le linge bien plié aux angles précisément calculés, la poussière inexistante qu’elle s’évertuait à chasser, le dîner et ses calories maîtrisées, la fourchette qu’elle repositionnait de quelques millimètres pour l’ajuster à l’assiette. Elle trouvait une stabilité dans ces gestes répétés. Un apaisement. La rigueur des choses venait-elle inconsciemment contrebalancer le désordre de son esprit ? Myriam ne voulait pas l’admettre. Elle aimait l’ordre. Il n’y avait rien de mal à aimer l’ordre.

L’ordre. La symétrie. La régularité. Pourtant ce soir, le regard bleu acier de l’inconnu venait perturber la mécanique huilée du quotidien. Elle croyait voir les yeux clairs se refléter dans la vitre immaculée, ils s’insinuaient dans les volutes de la vapeur du fer, ils la fixaient dans les éclats électriques de son assiette aigue-marine… Ses pensées étaient lancées en boucles rapides autour de l’idée fixe de cet homme. Alors elle s’abandonna à l’obsession. Elle retira l’ordinateur de sa housse, assise le dos droit, les pieds solidement posés sur le sol et la souris fébrile. Sur internet, elle chercha tout ce qui concernait le drame. Les photos, les interviews. Des ces lambeaux éparses, elle tissa le voile de la personnalité de l’inconnu. Elle construisait le patchwork de sa vie, les morceaux cousus du fil de sa voix grave. Qu’importe qu’il ne s’agisse que de quelques secondes de vidéo, de quelques pixels, son imagination faisait le reste, comblait les blancs et rêvait l’homme parfait. Lancée sans retenue dans la folie de son fantasme, ses yeux s’allumaient de la lueur étrange de l’extase.

Tout était arrivé si vite. Trop vite. Il n’avait pas réfléchi, il avait suivi son instinct, il avait agi comme l’aurait fait n’importe qui. Il avait vu le bateau s’enfoncer, au beau milieu du fleuve, en plein courant et les enfants emportés comme des branches sèches et légères. Il avait plongé dans l’eau glaciale, sans rien ressentir que l’adrénaline qui résonnait dans tout son corps donnant le rythme de ses mouvements. À force d’aller-retours, il en avait ramené cinq sur la rive, le cœur brisé de voir les gens se débattre et sombrer au loin. Le drame était passé, la douleur était restée. Dans cette ambiance de deuil, tous les parents étaient venus le remercier. Tom avait été touché.

Puis ils ont débarqués. Ils ont sonné à sa porte, la caméra à l’épaule et le culot en bandoulière. Les journalistes. Il fallait entendre ce qu’ils disaient de lui, le héros. Il parlaient de journal télé, de reportages, d’intervention en direct dans une émission d’actualité… Tom ne se reconnaissait pas, ni dans leurs mots, ni dans leurs yeux. Il avait répondu, l’œil vide et la tête bourdonnante d’un sentiment d’imposture. Les reporters, distillant l’insistance et la persuasion, avaient réussi à lui arracher son accord pour un documentaire de six minutes qui passerait à l’heure de grande écoute. Et tout s’était enchaîné. Les coups de fil incessants, les lettres, les inconnus à sa porte. Tout le pays était fier de lui. Lui ne savait plus qui il était.

Il sortait dans le désert du jour, au lever du soleil, parcourait les rues esseulées d’un pas rapide, frôlant les murs en espérant s’y fondre. Il ne retrouvait une respiration normale qu’une fois passés les premiers arbres. Dissimulé par le masque de la forêt, il s’abandonnait aux larmes. Puis il marchait. Longtemps. Il chassait l’ombre de ce qu’il avait été sans jamais la rattraper. Il poursuivait une explication, qui restait toujours hors de portée.

Quand Tom aperçut Myriam, il était trop tard pour l’éviter. Elle se tenait droite, corsetée d’excitation, les deux mains serrées sur le sac à main. Il la bouscula presque.

– Pardon…

Il avait lâché le mot plus par habitude que par politesse. Il traînait encore sur ses lèvres, assourdi par son envie de fuir le monde. Myriam saisit l’occasion :

– Tom !…Enfin, je veux dire monsieur Anders, Je voulais vous dire que je vous admire beaucoup. Je vous ai vu à la télé et…

La voix de la jeune femme coulait en une succession de vaguelettes aiguës et fébriles. Elle rappelait à Tom les bruits du rivage, ce jour là. Il s’était arrêté, le corps vibrant, prêt à déborder de ces éloges dont il n’avait jamais voulu.

– Mais de quoi vous parlez ?

– Mais… De ces enfants que vous avez sauvés, de votre bravoure. Vous êtes quelqu’un de bien, de rassurant. C’est rare de nos jours de trouver quelqu’un avec de vraies valeurs.

La tête de Tom s’était affaissée comme pour rentrer dans ses épaules, dans une ultime tentative pour se dissimuler aux regards.

– Je ne sais pas de qui vous parlez, il ne s’agit pas de moi. Cet homme ce n’est pas moi…

– Vous êtes trop modeste ! Vous êtes merveilleux. Puis cette intelligence qu’on devine dans votre regard, l’originalité et la simplicité de vos mots. Je suis conquise !

Myriam ne pensait pas se dévoiler autant, mais puisque qu’il ne semblait pas comprendre, elle tentait le tout pour le tout. Ses joues avaient pris une teinte cramoisie. Toute l’intensité de ses sentiments s’était concentrée là, sur ses pommettes. Ses yeux lançaient des appels aux bateaux. Petite balise flottant sur la mer de ses délires.

– Madame, vous vous trompez.

La voix de Tom était lasse, le barrage de sa patience cédait. La tension des dernières semaines, progressivement accumulée en gouttes de fatigue, venait de se libérer. Il poursuivit :

– Je suis un employé de la poste. Je passe mes soirées devant la télé, si possible pour regarder du foot en m’accompagnant d’une canette de bière. Je ne suis pas adepte du ménage et je fais mes courses le samedi. Oui, j’ai sauvé ces enfants, mais non je ne suis pas un héros. Je suis une personne banale qui aimerait qu’on la laisse tranquille.

Il la planta là pour rejoindre le rideau de la forêt. A chacune de ses affirmations, la déception plongeait progressivement le cœur de Myriam dans l’ombre. Ses yeux prenait l’éclat terne des erreurs de parcours. Elle fit demi-tour lentement, ses prunelles agrandies et fixes, remâchant leur conversation, ses lèvres muettes en mouvement. C’est dommage, pensa-t-elle, il est si charmant.

Même plus tard, même en se remémorant cette rencontre, jamais elle ne reconnut l’homme qu’elle croisait tous les samedis dans son petit supermarché de quartier.