Cité de brume, forteresse de géants.

Ville - City

On me l’avait dit, mais je n’y croyais pas. J’ai grandi au grand air, au creux des près, au creux des arbres. Mes rêves d’enfant n’avaient aucune butée. Le vermeil d’une cime enneigée, le vif argent de la rivière en coudée, juste quelques repères éloignés pour rebondir et imaginer plus loin, plus haut. Moi qui ai poussé dans un berceau d’infini, j’ai eu besoin de la voir de mes propres yeux. La ville.

A peine le pied sur le bitume cendré que je ne sais pas où regarder. Mes yeux se perdent dans un espace corseté d’acier. Partout des murs et du béton qui dessinent des droites à perte de vue, faisant se succéder plus de murs et plus de béton. Partout l’œil se heurte, s’accroche à des angles aigus, à des arêtes vives, acérées. De ma vue tranchée perle une larme. Ou serait-ce le vent, hurlant dans ces couloirs de roche domestiquée, qui vient m’irriter les yeux ? Mes pupilles fuient, cherchent un endroit calme où se poser, mais sans succès. La rue est remplie. De gens, de passants. Du sombre, des ombres. Des odeurs et une clameur. Une rumeur qui monte de chaque pied, de chaque roue, de chaque bouche. Un vrombissement permanent d’une mécanique lancée par habitude, qui n’étonne plus personne. Un capharnaüm sonore auquel je ne comprends rien. Qu’ont-ils fait du silence ? Une épaule indifférente me bouscule, je manque de trébucher, je trouve refuge auprès d’un géant de pierre. Je me plaque contre un mur. Mes yeux continuent leur course affolée et attrapent tout : les contours flous des choses en mouvement, le fourmillement… Mais pas les couleurs. Parce qu’il n’y en a pas. Ou plutôt il n’y en a qu’une : le gris. Décliné en autant de nuances qu’il y a de textures : sur le sol, dans les yeux, sur les visages… En larmes d’une ville entière qui se lamente. Mon souffle s’accélère. Même l’air semble consistant, grisonnant, d’une transparence sale qui s’envole en bouffée et barbouille le ciel qui en oublie de respirer. Un éclat de couleur arrête sa course folle juste devant moi. Jaune. Comme les boutons d’or. Comme le soleil. Comme le destin. Je me jette sur lui et je claque la porte d’une frénésie toute citadine qui me gagne déjà :

– à l’aéroport s’il vous plaît !